Jean-Charles Savelli nous propose d’analyser les rapports entre l’Asie et le cinéma.

Le légendaire Bruce Lee avait ouvert la voie au début des années 70 en faisant découvrir au monde le cinéma d’arts martiaux dans sa brève et fulgurante carrière. Mais ce n’est que vers la fin des années 90 que d’autres artistes martiaux ont pu enfin passer les frontières du 7eme art et être reconnu à l’échelle internationale amenant leur savoir faire directement à Hollywood.

C’est l’Asie qui propose, désormais, des films excitants et des réalisateurs doués.

Cette nouvelle période se dessine pour le cinéma de genre hongkongais, en particulier pour les films d’arts martiaux et en costumes. Si la performance de Matrix (combinée à la crise de l’industrie du septième art à Hong Kong à cette période) ainsi que l’arrivée massive en terre américaine de la crème des acteurs martiaux, chorégraphes et cascadeurs , pouvaient laisser présager de sombres jours pour le futur (agonie de l’industrie locale ?), le succès de Tigre et Dragon a finalement suscité l’intérêt du public et des studios pour des œuvres authentiquement hongkongaises. Bien que les sorties en salles concernent avant tout des noms connus des occidentaux (Yuen Woo Ping, Jet Lee, Michelle Yeoh…), le fait est assez significatif pour avoir un sens plus qu’anecdotique car il va au-delà de la simple appropriation, par la machine hollywoodienne (entendez « le cinéma d’amusement occidental »), d’un savoir-faire. Fist of Legend ou Iron Monkey sont des films qu’Hollywood sera, probablement, à jamais incapable de produire et ce non pour des raisons techniques mais culturelles. Aujourd’hui ce n’est plus simplement le style HK qui s’impose mais bien son cinéma dans ce qu’il a de plus singulier ou « exotique » : « C’est l’Asie qui propose, désormais, des films excitants et des réalisateurs doués. Les films asiatiques sont frais et on sent que l’on est en présence de quantité de nouveaux talents explosifs. Lorsque nous étions à Cannes l’année dernière, pour Tigre et Dragon, c’était extraordinaire de voir la quantité de bons films asiatiques présents, tous plus viscéraux les uns que les autres ». (Michael Barker, co-président de Sony Pictures Classics)

Histoire d’un amour contrarié

Au terme du second conflit mondial, l’occupation américaine bouleverse la société japonaise, y compris son cinéma comme en témoignent les œuvres d’Akira Kurosawa. Un merveilleux dimanche, Chien enragé et L’ange ivre montrent la difficile reconstruction du pays. Grand admirateur de cinéma américain, notamment Frank Capra et John Ford, Kurosawa s’en est souvent inspiré dans son œuvre. Les différents jidai-geki (films de chevalerie japonaise) qu’il a réalisés au cours de sa carrière témoignent d’une réappropriation des codes du Western américain dans le cadre du japon féodal. À la même époque d’autres cinéastes nippons, Kon Ichikawa, Masaki Kobayashi, à travers des films comme La harpe de Birmanie et La condition de l’homme, abordent également les troubles de cette époque.

À l’autre bout du globe, les cinéphiles occidentaux se retrouvent dans des cinémathèques pour découvrir les classiques du cinéma japonais et chinois comme Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi, Voyage à Tokyo de Yasujirō Ozu ou Les anges du boulevard de Yuan Muzhi. 1954 marque un tournant pour le rayonnement du cinéma Japonais à l’international. Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa et Godzilla d’Ishirô Honda, deux productions de la Toho qui ont remporté un grand succès au box office, attirent l’attention à l’étranger. Le premier va recevoir de nombreux prix dans des festivals et connaitre un remake par l’américain John Sturges en 1960 (Les Sept Mercenaires). Le second, racheté et remonté par Transworld Pictures, marque les débuts d’une distribution occidentale des Kaiju Eiga (films de monstres géants) avec l’intégration maladroite d’un personnage américain interprété par Raymond  Burr alors vedette de la série « L‘homme de fer » . Par ailleurs, lors de l’avénement du western spaghetti en Italie, la trilogie du dollar chère à Sergio Leone est la transposition des oeuvres de Kurosawa notamment de Yojimbo, réadaptée dans les années 90 dans un polar urbain de Walter Hill avec Bruce Willis (Le dernier recours)

En 1955 La maison de Bambou de Samuel Fuller est le premier film Hollywoodien tourné au Japon, ouvrant la voie à diverses coproductions occidentalo-japonaises comme le James Bond On ne vit que deux fois en 1967 ou Tora! Tora! Tora! en 1970 sur l’attaque de Pearl Harbor. Du côté de l’animation les œuvres d’Ozamu Tesuka comme Astro Boy sont distribuées dans les télévisions du monde entier, au point d’effrayer Walt Disney, influence majeure de Tesuka, qui souhaite interdire leurs diffusions à la télévision américaine de peur d’être concurrencé sur son propre terrain. Le début d’une relation ambiguë et encore sujette à moult débats dans le milieu de l’animation (il suffit de se référer au procés pour plagiat dans les années 2000 à l’encontre de Disney lors de l’adaptation du Roi Lion).

Entre le milieu des années 50 et la fin des années 60, la diffusion du cinéma japonais en occident se scinde en deux. D’un côté les cinémathèques et les écoles de cinémas programment de grands maitres comme Kurosawa, Kobayashi, Ichikawa… . De l’autre les cinémas de quartiers proposent essentiellement des Kaiju Eiga comme ceux d’Ishirô Honda ou les Yakuza Eiga de Seijun Suzuki. Dans les deux cas, ces films et leurs cinéastes vont avoir une influence considérable sur leurs homologues occidentaux, alors jeunes spectateurs, étudiants ou apprentis cinéastes. De François Truffaut à Steven Spielberg, en passant par Sidney Lumet, Jean-Pierre Melville, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese ou George Lucas, tous revendiquent à des degrés divers l’influence de cette cinématographie sur leurs œuvres.

Au même moment la révolution culturelle bat son plein en Chine, provocant un afflux d’immigrants dans la colonie britannique de Hong Kong. C’est dans cette ville qu’une nouvelle cinématographie va éclore. Durant la deuxième moitié des années 60, Run Run Shaw de la Shaw Brothers produit de nombreux wu xia pian (films de sabres chinois), dont L’hirondelle d’or de King Hu avec Cheng Pei-pei qui marque le début de l’âge d’or en 1967. À l’instar du film de cape et d’épée occidental le wu xia pian évoque tout un pan de la chine médiévale. Les chorégraphies martiales peuvent s’apparenter à des ballets issus de l’opéra de Pékin. Bien que King Hu connaitra les honneurs d’une sélection cannoise avec A touch of Zen en 1975, avec cinq ans de retard sur sa sortie Hong Kongaise (victime de la censure communiste) , la majorité de ses wu xia pian arrivent en occident par le biais des cinémas de quartiers. Il en sera de même pour son pendant japonais, le Chambara, notamment à travers les franchises Zatôichi et Baby Cart dont les opus majeurs portent la patte du cinéaste Kenji Misumi.

En 1972, La main de fer de Chung Chang-hwa avec Lo Lieh est le premier film Hong Kongais à être numéro un du box office américain (la musique a été reprise dans Kill Bill). Cependant c’est Bruce Lee qui marque une nouvelle étape dans le rapprochement entre le cinéma asiatique et occidental. Après l’assassinat de son amie l’actrice Sharon Tate, Lee revient à Hong Kong pour répondre à la proposition du producteur Raymond Chow de la Golden Harvest et tenir le rôle principal de Big Boss. Le film sorti en 1971 est un immense succès dans toute l’Asie, succès facilité par la popularité de son interprète acquise grâce à la série télé Le frelon vert (musique reprise à son tour dans kill bill) quelques années plus tôt. Le succès international des films qui vont suivre pousse Warner Bros à coproduire Opération Dragon en 1973 (une version kung fu de 007; il est utile de préciser que Bruce Lee était pressenti pour être la co vedette de L’homme au pistolet d’or, 2eme James Bond joué par Roger Moore mais le destin en décida autrement). Malgré sa mort la même année, Bruce Lee continue de remplir les salles de quartiers du monde entier et à engendrer de nombreuses imitations et copies. Le Japon riposte avec le comédien Sonny Chiba, héros de la franchise Street Fighter prenant le contrepied de la philosophie et du style de combat popularisé par l’acteur Hong Kongais. Il en est de même pour la comédienne et chanteuse Meiko Kaji qui devient une icône de la vengeance dans la franchise La femme Scorpion, mais aussi à travers les deux volets de Lady Snowblood d’après l’œuvre de Kazuo Koike le créateur du manga Lone Wolf and Cub à l’origine de la saga Baby Cart.

Autre fait important, le cinéaste américain George Lucas s’inspire de La forteresse cachée d’Akira Kurosawa pour établir le structure narrative de son space opéra La guerre des étoiles. Une dévotion qui devait également voir Toshirô Mifune incarner le maitre Jedi Obi Wan Kenobi. En 1977 le succès de La guerre des étoiles permet à Lucas d’user de son pouvoir pour aider Kurosawa, alors en difficultés financières, à produire Kagemusha l’ombre du guerrier, avec le soutien de Francis Ford Coppola et Alan Ladd jr de la 20Th Century Fox. En 1990 c’est Steven Spielberg, qui entre temps a engagé Toshrô Mifune dans 1941, qui produira Rêves de Kurosawa et Honda dans lequel figure Martin Scorsese. C’est d’ailleurs le succès des longs métrages de Lucas et Spielberg dans la deuxième moitié des années 70 qui va avoir un impact non négligeable sur la production cinématographique asiatique. Suite au succès des Dents de la mer en 1975, la Toho décide de produire un blockbuster horrifique confié au cinéaste Nobuhiko Ôbaysahi. House sorti en 1977 connaitra un important succès au Japon, mais restera invisible durant plusieurs décennies en dehors de l’archipel, à l’exception de quelques campus américains.

Cependant le long métrage va influencer plus ou moins volontairement des cinéastes comme Sam Raimi, Peter Jackson ou Shiny’a Tsukamoto. Après visionnage de La guerre des étoiles aux États Unis, des producteurs de la Toei décident de devancer la sortie japonaise du film de Lucas, en produisant en urgence un space opéra confié à Kinji Fukasaku à qui l’on doit de nombreux classiques du Yakuza Eiga comme la fresque Combat sans code d’honneur. Les évadés de l’espace bénéficie d’un casting américano japonais : Vic Morrow, Peggy Lee Brennan et Philip Casnoff, Sonny Chiba, Tetsurô Tanba, Hiroyuki Sanada … . Le succès est au rendez vous et dépasse celui du film de Lucas. Au même moment deux anciens assistants de Osamu Tezuka : Leiji Matsumoto et Buichi Terasawa voient leur manga versant dans le Space Opera adapté sous forme d’animés pour le petit et grand écran. Albator le corsaire de l’espace et Galaxy Express 999 pour Matsumoto, Cobra pour Terasawa. Ces adaptations inaugurent un renouveau de l’animation japonaise portant sur les conflits intergalactiques, la cybernétique, l’intelligence artificielle, les Méchas et les super héros d’origine extraterrestres. Ces œuvres exportées dans le monde entier du fait de leurs productions à bas coût vont marquer durablement des générations de spectateurs et être à l’origine de vocations tant dans le domaine artistique que scientifique.

Deux français, Jean Chalopin et Albert Barillé, profitent de ce système pour produire leurs séries à destination du marché occidental. Ulysse 31 et Les mystérieuses cités d’or pour l’un, Il était une fois l’homme pour l’autre. Cependant la politique de « remontage-censure » appliquée aux productions japonaises en occident touchera également Hayao Miyazaki. Déjà auteur d’un premier long métrage en 1979, Le château de Cagliostro (inspiré d’Arsène Lupin mais les ayant droits de Maurice Leblanc refusèrent que la version française utilisent le nom d’Arsene Lupin et les traducteurs durent utiliser le nom d’Edgar), et d’une série à succès, Sherlock Holmes, le cinéaste connait une grave mésaventure avec le célèbre producteur Roger Corman, qui avait distribué avec succès Dersou Ouzala de Kurosawa aux USA, pour la sortie américaine de Nausicaa de la vallée du vent adapté de son propre manga. New World Pictures rachète les droits du film et effectue un remontage éliminant plus d’une trentaine de minutes, afin de recentrer le métrage sur l’action et en changeant le nom des personnages. Diffusé sur la chaine HBO puis en vidéo sous le titre La princesse des étoiles, cette mésaventure provoquera la colère de Miyazaki qui interdira pendant plus d’une dizaine d’années la sortie des œuvres du studio Ghibli en dehors du territoire japonais. Un méfait qui n’empêchera pas Corman d’effectuer un traitement similaire au Retour de Godzilla en 1984, revival de la célèbre franchise, en incrustant de nouvelles séquences avec le comédien Raymond Burr et, en modifiant le propos politique du film.

Au même moment le cinéma Hong Kongais connait un nouvel âge d’or à travers sa nouvelle vague initiée par le réalisateur Tsui Hark. Suite au succès de La guerre des étoiles, le cinéaste souhaite revitaliser le wu xia pian avec l’aide de techniciens en SFX ayant travaillé sur le film de Lucas. Zu les guerriers de la montagne magique sort en 1983 mais ne connait pas le succès escompté dans les salles. Cependant il devient l’objet d’un culte après sa diffusion dans de nombreux festivals internationaux. Peu de temps après Hark fonde avec son épouse et productrice Nansun Shi la Film Workshop. Leur première production, Shanghai Blues, sort en 1984 et rencontre un joli succès. De la même manière que Steven Spielberg marque son empreinte aux États Unis avec Amblin Entertainnment, Hark fait de même avec ses productions et réalisations Hong Kongaises et, tout comme George Lucas avec ILM il fonde sa propre société d’effets spéciaux Cinefex Workshop.

Ringo Lam, Johnnie To, Patrick Tam, Kirk Wong, Wong Kar-wai et John Woo se font connaitre à travers leurs collaborations avec Hark. Idem pour les futures stars internationales Jet Li, Chow Yun-Fat, Leslie Cheung, Joey Wong, Maggie Cheung, Tony Leung Chiu Wai… . La Film Workshop ressuscite tout un pan du cinéma traditionnel chinois et Hollywoodien avec des réalisations expérimentales issues du muet. Histoires de fantômes chinois, Le syndicat du crime 1 et 2, The Killer et Il était une fois en chine connaissent un retentissement à l’étranger que ce soit dans des festivals ou dans les vidéos clubs. L’autre facteur important de cette percée internationale vient du comédien réalisateur Jackie Chan. Ancien élève de l’opéra de Pékin et cascadeur sur de nombreux films dont La fureur de vaincre et Opération Dragon, il rencontre le succès à la fin des années 70 avec des Kugn Fu Comedy qui lui permettent de se démarquer de Bruce Lee. Après une première tentative ratée de se faire un nom aux États Unis, il revient à Hong Kong, non sans avoir découvert les longs métrages muets de Buster Keaton, Harold Lloyd et Charlie Chaplin. Ces maitres du burlesque, ainsi que Fred Astaire, Gene Kelly et Jean-Paul Belmondo vont inspirer Chan pour ses futures réalisations. Avec l’aide de Sammo Hung et Yuen Biao, les « Lucky Stars » rencontrent un important succès avec Le marin des mers de chine en 1983. Une comédie d’aventure inspirée par le burlesque des origines et le Swashbuckler (film de pirates). Le trio va enchainer les succès avec Soif de justice et Le flic de Hong Kong 1 et 2.

Mais Chan souhaite faire cavalier seul et signe Police Story en 1985. De nombreux cascadeurs et cinéastes américains s’inspirent de ce film découvert sur des VHS piratées. Chan lance également sa propre version d’Indiana Jones avec Mister Dynamite en 1986, premier volet de la trilogie Armor of Gold. En 1989 il tourne ce qu’il considère comme son film le plus personnel, Big Brother. Un hommage à l’âge d’or d’Hollywood, plus précisément aux mélodrames de Frank Capra et aux comédies musicales de Vincente Minelli. Quand à Sammo Hung, il se spécialise dans la Ghost Kung Fu Comedy avec les franchises de L’exorciste Chinois et Mister Vampire, des longs métrages très appréciés par Peter Jackson. Du côté des femmes, l’ancienne Miss Malaisie Michelle Yeoh s’impose comme une star du cinéma d’action, tandis que la réalisatrice Ann Hui se fait un nom auprès des cinéphiles. En 1986 le cinéaste américain John Carpenter rend hommage au cinéma de Hong Kong avec Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin. Un énorme échec public et critique qui deviendra très vite un film culte précurseur dans sa démarche artistique mêlant culture pop asiatique et occidentale. En 1988 sort Akira du japonais Katsuhiro Ôtomo. Tout comme Miyazaki, Ôtomo puise une partie de ses influences dans la revue de science fiction française Métal Hurlant pour son œuvre. Akira connaitra un retentissement international au point d’influencer des créateurs comme Bruce Timm ou James Cameron respectivement sur Batman la série animée et Terminator 2 : Le jugement dernier.

Durant les années 90 de nombreux cinéastes occidentaux vont s’inspirer des codes du cinéma Hong Kongais pour nourrir leurs œuvres : Quentin Tarantino, Tony Scott, Sam Raimi, Peter Jackson, Christophe Gans, Olivier Assayas… . En chine la « cinquième génération » représentée par des cinéastes comme Zhang Yimou ou Chen Kaige propose une vision quelque peu critique de l’ère Mao, au même moment la rétrocession de Hong Kong prévue pour 1997, inquiète de nombreux réalisateurs. C’est dans ce contexte que le comédien Jean-Claude Van Damme, grand fan du cinéma Hong Kongais, invite John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam à collaborer avec lui sur différents projets, qui vont marquer les prémices d’une exportation des cinéastes asiatiques à Hollywood. Malgré de nombreuses controverses, l’arrivée massive du manga, du jeu vidéo et de l’animation japonaise dans les foyers occidentaux va forger une nouvelle cinéphilie et de nombreuses vocations. Takeshi Kitano, Shin’ya Tsukamoto, Takashi Miike, Shunji Iwai font parler d’eux, tout comme leurs homologues Hong Kongais des années 80 via le support VHS et les festivals, mais aussi à travers des passeurs comme Jean-Pierre Dionnet et Alain Corneau. Walt Disney Pictures via Miramax parvient à trouver un accord avec le studio Ghibli pour distribuer leurs œuvres aux États Unis sans remontage.

Cependant même si certains cinéastes asiatiques comme John Woo (Volte Face) et Ang Lee (Hulk)parviennent à faire carrière à Hollywood, une grande majorité d’interprètes reste cantonnée aux seconds rôles en lien avec les arts martiaux et, qui virent au clichés xénophobes. En 1999 le succès d’une production à laquelle Warner Bros ne croyait pas, Matrix de Lilly et Lana Wachowski, est la résultante d’une approche hybride entre la science fiction littéraire héritée de Philip K. Dick et William Gibson, les jeux vidéo en passant par le cinéma d’arts martiaux, l’animation japonaise, le manga et le comics. Les succès de Tigre & Dragon en 2000 et de Kill Bill en 2003 peuvent s’apparenter à une démarche similaire aux Wachowski dans leurs manières d’incorporer la culture asiatique à l’occidentale. Le cinéma d’horreur connait un renouveau grâce à des cinéastes comme Hideo Nakata, Kiyoshi Kurosawa et Takashi Shimizu tous produits par Takashige Ichise, initiateur de la « J Horror». Ce dernier ayant déjà posé un pied en occident en produisant Necronomicon et Crying Freeman (Christophe Gans), n’hésitera pas à vendre les droits de ces différentes productions à l’américain Roy Lee qui en tirera plusieurs remakes. Ce renouveau coïncide avec l’influence du cinéma d’horreur occidental sur le Survival Horror vidéoludique comme Resident Evil et Silent Hill.

Au début des années 2000, la Corée du sud commence à imposer ses cinéastes à l’international : Hong Sang-soo, Kim Ki-duk, Park Chan-wook, Bong Joon-ho, Kim Jee-woon… . Aujourd’hui la Corée du sud livre régulièrement de nouveaux talents comme July Jung et Yeon Sang-ho. À l’instar de leurs homologues Hong Kongais dans les années 90, certains cinéastes coréens tentent l’aventure américaine, comme Kim Jee-woon et Park Chan-wook. Joon-ho opte plutôt pour une production internationale avec Snowpiercer. Une démarche que l’on retrouve en occident avec les soeurs Wachowski sur Cloud Atlas. C’est d’ailleurs cette optique de production internationale qui tient une place primordiale, comme en témoigne l’explosion du marché chinois via le groupe Wanda, qui souhaite faire de la chine un nouvel Hollywood et investi dans des boites de productions comme Legendary Pictures et Amblin entertainment sans oublier la nécessité de séduire le public asiatique dans les adaptations des comics marvel ou une nouvelle histoire mettant en scène Godzilla, confronté prochainement à King Kong. Plus noble est la manière dont des cinéastes occidentaux et asiatique communiquent à travers leurs œuvres. Edgar Wright, Guillermo del Toro, Stephen Chow, Sono Sion ou encore Mamoru Hosoda revendique une certaine influence syncrétique. Une influence mutuelle qui n’est pas prête de s’arrêter en créant nouveaux courants artistiques appelés à se développer dans le futur.

KILL BILL, LE FILM HOMMAGE

Un scénario original et décalé. A l’origine du scénario de Kill Bill, on trouve Quentin Tarantino et Uma Thurman. Durant le tournage de Pulp Fiction, les deux compères discutaient d’un film mettant en scène La Mariée (The Bride) en quête de vengeance… Tarantino avait promis le film à Thurman et ils l’ont finalement fait ! Le film est signé, lors du générique, de « Q&U » pour Quentin et Uma.

De très nombreuses influences. On peut donc dire qu’il s’agit d’un scénario original. Cependant, Kill Bill est un film sous influence de l’aveu même du réalisateur qui pioche dans son enfance, ses passions et mixe tout cela dans un style qui lui est propre. Entre hommage et inspiration, Tarantino réussit un exercice compliqué de mélange des cultures. Voici quelques exemples des influences majeures relevées

Le scénario de Kill Bill : Volume 1 est grandement puisé du film japonais Lady Snowblood (1973) qui traite de la vengeance avec des chorégraphies de combat inspirées de deux films avec Bruce Lee. La fureur de vaincre pour la scène où Uma Thurman se bat contre près de 80 adversaires dans un dojo et le jeu de la mort (film posthume du Petit Dragon) quand Uma Thurman est revêtue de la combinaison jaune.

Tarantino a largement puisé dans le cinéma asiatique, tant des films de kung fu que mafieux japonais. Tous les styles sont représentés : combats à l’arme blanche, wire fu (scène de kung fu avec des câbles pour faire « voler » les acteurs), et évidemment films de samouraïs.

Le réalisateur s’est aussi beaucoup penché sur le style western car on dénote des influences fortes Western Spaghetti : le massacre dans la chapelle, la discussion de feu de camp entre Bill et Beatrix (on croirait presque des indiens), l’enterrement vivant six pieds sous terre, et tant d’autres.

Impossible de relever toutes les références, il faudrait compiler des centaines d’interviews de Tarantino citant ses milliers d’heures passées devant une télévision ou dans des salles de cinéma… Une chose est sûre, fusionner autant de styles dans un seul film nécessite un impressionnant niveau de maîtrise du scénario pour que l’ensemble ait une cohérence. On y voit quand même une américaine entraînée par un chinois (Pai Mei) maniant le sabre japonais dans une roulotte de style western habillée comme dans un film hongkongais.

Kill Bill, une oeuvre à la gloire des femmes. Non, Kill Bill n’est pas un film féministe, ni le Volume 1, ni le Volume 2. Il n’est reste pas moins un film de femme qui sont mises à l’honneur. Il y a toujours eu une sorte de fantasme autour des femmes héroïnes des films de Tarantino comme Boulevard de la Mort et Jackie Brown. La femme fatale est exacerbée dans Kill Bill avec le personnage de La Mariée. Intelligente, intuitive, vive, belle et létale. C’est aussi le cas des autres femmes ! Vernita Green, O-Ren Ishii, Elle Driver, Sophie Fatale et Gogo Yubari ne sont pas en reste.

Elles ont toutes ces mêmes qualités avec un train de caractère différent. Ce sont des femmes fortes qui prennent des décisions, gouvernent, sont fortes ! Le contraste est flagrant avec les hommes du film. A contrario, ces personnages masculins sont faibles, lâches, soumis… A l’image de Bill qui envoi ses tueurs faire le « sale boulot » et ne se charge que de mettre une balle dans la tête de Beatrix. Son rôle est loin d’être classe. Idem pour son frère Budd : il est le seul à ne pas croiser le fer avec Black Mamba, préférant la lâcheté d’une arme à feu et de l’enterrement vif six pieds sous terre.

O-Ren Ishii impose sa volonté aux mafieux asiatiques et devient une marraine de la pègre, n’hésitant pas à se salir les mains pour dominer la mafia. Le conseil n’opposera qu’une rapide résistance… Même Pai Mei, le maître du Kung Fu (qui a plus de 1000 ans) cède devant la solitude pour accepter de prendre des élèves afin de le distraire un peu… Le seul homme digne est Hattori Hanzo, le forgeron de sabres qui vit dans le regret d’avoir fabriqué des objets de mort et dans l’amertume d’avoir formé Bill.

Kill Bill : Volume 1 est un film à la gloire des femmes fatales et d’action, tandis que Kill Bill : Volume 2 met en avant une femme protectrice, mère et tout les dangers qu’elle représente. Ironie du sort, le diptyque Kill Bill fut produit et distribué par Miramax (société de production des frères Weinstein). Depuis le nom de ce dernier a été supprimé des jaquettes et des nouvelles sorties vidéos pour des raisons qu’il n’ait pas utile de rappeler…   

LA LECON DE BRUCE LEE ET LE RACISME ANTI-CHINOIS

Bruce Lee disait en 1969, qu’aucun Chinois vivant en Occident ne pouvait faire fortune, parce que, disait-il : « les Blancs sont à tel point saoulés de leur complexe de supériorité vis-à-vis des autres races qu’ils sont prêts à vous casser si vous connaissez la gloire chez eux, juste pour éviter que votre succès ne mette en doute leur supériorité. » Il dit toujours en 1969 avant de quitter définitivement les USA : « à Hollywood, dans les films, il y a un standard de beauté et de succès, c’est le Blanc et rien d’autre. Jamais un Chinois n’aura le premier rôle dans leur cinéma, jamais un Chinois n’aura le rôle de séducteur. »

Dans cette même interview, il fait référence que les personnages asiatiques sont interprétés par des acteurs caucasiens grimés. A titre d’exemple, il cite Joel Grey dans My Fair Lady  avec Audrey Hepburn ou Christopher Lee (aucun lien de parenté) dans Fu Manchu de la Hammer. Plus de 40 ans après, les choses sont restées figées comme il les dénonçait et aujourd’hui en 2013, il n’y a jamais eu de Chinois jouant le premier rôle dans un film de Hollywood, encore moins, jouer le rôle de séducteur. Jacky Chan joue le premier rôle parce que c’est lui-même qui produit ses films. Un Chinois dans un film américain doit forcément être un épicier ou un magouilleur.

Le chinois fut même moqué dans les comédies burlesques de Blake Edwards comme la Panthère Rose dans lequel L’inspecteur Clouseau (magnifique Peter Sellers) ne cesse de tenir des propos racistes envers son domestique servant de faire valoir. Bruce Lee, ce visionnaire autodidacte et sans diplôme, qui avait sa maison pleine de livres des philosophes de tous les temps, arrive à cette constatation, parce qu’il a passé de nombreuses années à lire beaucoup, à beaucoup réfléchir pour comprendre le système et chercher l’originalité qui lui aurait permis d’avoir sa place au soleil.

A Hollywood, dans les films, il y a un standard de beauté et de succès, c’est le Blanc et rien d’autre. Jamais un Chinois n’aura le premier rôle dans leur cinéma, jamais un Chinois n’aura le rôle de séducteur.

Mais ce ne sera pas suffisant. Il passe des nombreuses heures à visionner les vidéos des combats de boxes et il invente un nouveau genre de combat qui est un mixe entre le karaté chinois et la boxe américaine. Ce nouveau style rencontre très vite le succès à l’écran à Hollywood. Il crée alors une école où il forme les meilleurs acteurs du cinéma américains, tous blancs (parmi eux, James Franciscus, Steve MC Queen ou James Coburn), qui sont très vite recrutés dans des premiers rôles de combat au cinéma, mais jamais lui qui était pourtant leur maître. Et c’est après cette phrase d’amertume qu’il rentre dans son pays. Hong-Kong est alors une colonie britannique. Il ne comprend pas pourquoi les Britanniques peuvent se vanter d’être champion de la démocratie et les droits de l’homme et ne pas les appliquer à Hong-Kong. Jamais du temps des Britanniques, personne ne saura ce que c’est que d’aller voter à Hong-Kong.

Bruce Lee ne comprend pas comment son pays la Grande Chine a pu à ce point être faible et céder en location une partie de son territoire (Hong-Kong) aux Britanniques et Macao aux Portugais, c’est-à-dire avec un minuscule pays européen d’à peine 91.900 km2. Et sa population plus petite que celle de Shanghai. Il va traduire toute cette frustration dans ses films à travers un constant patriotisme chinois. Et c’est le succès dans son pays. Il enchaine les tournages, non sans se venger des Blancs, en utilisant leurs propres méthodes, parce qu’il a compris que le cinéma américain est tout d’abord l’expression de la propagande du patriotisme américain. C’est ainsi que dans le film : « La Fureur du dragon », c’est-à-dire la fureur de sa chère Chine, contre l’Occident, il montre un Chinois à Rome, en Italie (lui-même) qui défie la mafia et tous ses stratèges. Ces derniers ne sachant quoi faire, font appel à un américain, un blond, très imposant (symbole de ce standard de beauté décrié par Bruce Lee avant) pour battre Bruce Lee dans le Colisée. Même le choix du Colisée de Rome n’est pas un hasard. C’est en effet, le symbole de la technicité et de la gloire passée occidentale : l’Empire Romain. Et c’est là où le petit Chinois, tout maigre, juste en utilisant la ruse et l’intelligence, va battre Chuck Norris, le Blanc, et sa supériorité raciale. Bruce Lee touche là une corde très sensible.

Toutefois, son précédent film évoque aussi la rivalité entre deux peuples du continent asiatique inspirée d’une histoire vraie. Il s’agit de la La Fureur de Vaincre. Après de longues vacances, Chen Zhen (Bruce Lee) rentre dans son école de kung-fu, et y découvre que son maître, Huo, est mort. Peu de temps après, les représentants d’une école japonaise rivale viennent humilier l’école de Chen Zhen en leur donnant un écriteau sur lequel est inscrite une insulte raciale envers les Chinois. Le lendemain, Chen Zhen décide seul d’aller voir l’école japonaise, et de leur rendre leur écriteau. Les Japonais, trouvant Chen Zhen trop téméraire, le défient : Chen Zhen bat tous les élèves de l’école, sans avoir une égratignure. Il découvre, un soir, que l’une des personnes de son école faisait partie des Japonais, et qu’elle a empoisonné le maître Huo. Chen Zhen va déchainer sa fureur, jusqu’à tuer, et à devoir se déguiser pour ne pas être reconnu par la police. Mais là aussi, les britanniques sont présents et contribuent à l’influence mafieuse des japonais.

Mais Bruce Lee n’en a cure. Avant l’heure, à travers la fureur du dragon, il a dit que la gloire de l’Occident était dans le passé et que cet Occident serait très vite balayé par cette Chine qu’ils maitrisent tant, lui qui ne cessait de répéter qu’il faut aller au-delà du karaté pour comprendre le message politique de ses films. En 2013, on peut dire sans risque de se tromper qu’il était un visionnaire. Dans le subconscient des populations des pays dits opprimés du monde de l’époque, Bruce Lee devient un symbole. Même si la traduction anglaise de ses films change l’esprit du patriotisme chinois qu’il ne cesse d’afficher dans tous ses films, pour le relativiser.

Si vous parlez mandarin ou cantonnais, il est conseillé de regarder plutôt la version chinoise du film : vous serez éblouis par la force des mots aux vues des sujets d’actualité de ce 21ème siècle. Il va mourir mystérieusement et à ce jour, l’ex administration coloniale britannique n’a jamais fournie les preuves convaincantes des raisons de sa mort. Son fils sera lui aussi tué plusieurs années après dans des circonstances aussi bizarres que son père lors du tournage de The Crow . L’aspect macabre des circonstances du décès de Brandon Lee provient que cet événement est identique à l’histoire narrée dans le Jeu de la Mort (Bruce Lee joue le rôle d’un acteur qui pour fuir la Triade simule sa mort après une tentative d’assassinat lors du tournage d’une scène).

L’humiliation suprême subie par Bruce Lee est le comportement d’Hollywood lorsque l’acteur proposa le scénario d’un immigré chinois dans l’ouest sauvage américain. Les studios américains acceptent l’idée mais sans Bruce Lee et transforment l’histoire. Celle ci devient la série Kung Fu avec David Carradine. Près de 40 ans ont passé, quand Shannon Lee, la fille du « petit dragon », décide de concrétiser l’idée de cette série désirée par son père, elle réunit Justin Lin (Fast and furious) et Jonathan Tropper (Banshee) pour y parvenir.

La Chine n’est qu’un géant endormi, mais elle reste un géant

Ensemble, ils ont crée Warrior, une  plongée dans l’époque trouble de la côte ouest des Etats Unis au lendemain de la Guerre de Sécession. Cette série unique d’arts martiaux (diffusée sur OCS), combine la vision de Bruce Lee, maître incontesté du genre, et le talent des deux autres. Le résultat est un hommage sincère au genre si particulier qu’est le kung fu. On retrouve dans Warrior tous les codes du genre : combats d’anthologie, rivalités fratricides dans les bas fonds de Chinatown, femmes fatales et mystérieuses. pouvoir, loyauté, violence et kung fu. La série porte indubitablement la marque de Bruce Lee. 

Faire taire Bruce Lee ou son fils, au lieu de l’écouter pour anticiper les évènements, c’était comme nier l’évidence des choses qu’il dénonçait et surtout, oublier comme il disait que « la Chine n’est qu’un géant endormi, mais elle reste un géant ». Multiplier la haine anti-chinoise en Afrique ou en Occident ne changera pas la donne d’une communauté qui sait se retrousser les manches pour retourner les humiliations de l’histoire. Les nouveaux acteurs asiatiques tels de Donnie Yen ou Andy Lau

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