Au moment de la crise sanitaire, Thomas Lilti, ancien médecin, réalisateur de la série Hippocrate, décide de reprendre du service pour aider le personnel soignant. Ce retour à l’hôpital le conduit à un retour sur sa propre existence. Lien entre le cinéma et la médecine, son rapport avec son père, Thomas Lilti prête Serment aux éditions Grasset.

Par Audrey Acquaviva

Le Serment de Thomas Lilti, paru aux éditions Grasset, est une autobiographie. Durant la première vague de la crise sanitaire, le pays est en arrêt et l’auteur, médecin devenu cinéaste, propose ses services en tant que bénévole à l’hôpital. Ce retour le conduit à une introspection et une investigation. Et le récit aménage d’autres surprises. 

Un roman rétrospectif

Le Serment contient tout d’abord les principaux marqueurs de l’écriture autobiographique. Au fil des pages, l’auteur, clairement identifié, procède à un cheminement vers soi, grâce notamment au récit rétrospectif qui donne du sens à des rencontres, celle de deux formidables internes, Arben et Majdid. À des événements, bouleversants et obsédants, qui l’ont obligé à évoluer comme lors de son stage en médecine de ville auprès d’un médecin qui avait eu un différend avec son père. À des traumatismes, notamment celui causé par une erreur médicale. 

Le rôle de la mémoire dans l’écriture de soi

L’auteur aborde aussi les limites du genre avec la question de la mémoire. Ainsi avoue-t-il avoir oublié tel ou tel fait. Il n’hésite pas non plus à dévoiler des moments où il pensait ne pas être à la hauteur, notamment au cours de quelque examen auprès de patients. Enfin, l’auteur évoque ses parents. Son père, lui-même médecin, participe à la double quête identitaire de son fils.

La première concerne celle qui le définit comme médecin. S’en suit une interrogation sur sa légitimité à l’être alors même qu’il a embrassé depuis plusieurs années déjà une carrière de cinéaste. Une unique visite de son père sur le lieu de tournage aurait presque remis en cause sa carrière de cinéaste. Finalement, il a donné un début de réponse à son fils : celui-ci n’est ni médecin ni cinéaste.

S’approprier sa vie par l’écriture

Après un long processus de maturation, l’auteur réussit à s’approprier sa réalité : il est légitime en tant que médecin devenu cinéaste. En parallèle, l’auteur réfléchit sur son identité d‘homme. Il admet avoir choisi médecine pour devenir l’égal de son père et ainsi être libre de ses choix. Peine perdue. Par la suite, devenu cinéaste à part entière, il  rêve de retrouver de l’admiration dans le regard paternel, ce qu’il n’obtient pas.

L’auteur comprend la nécessité de s’affranchir de ses attentes pour pouvoir s’accomplir pleinement. Et si Le Serment était la libération d’un homme du regard de son père, ce qui donnerait au récit une portée universelle ? Quant à sa mère, ancienne professeure de français, elle lui enseigne l’urgence de témoigner des souvenirs.


Dans Le Serment, il est donc question de l’âge d’homme et non d’enfance, mise à part une évocation de l’esprit de compétition comme principe d’éducation. En fait, l’auteur raconte aussi bien son actualité que son passé de médecin. Dans certains chapitres, il aborde la crise sanitaire de mars dernier qui a  interrompu le tournage de la saison 2 de sa série ou encore le don aux soignants du matériel médical présent sur les plateaux pour pallier à la pénurie. Il relate bien évidemment son retour à l’hôpital après des années d’absence, notant ça et là quelques changements, même si pour lui rien n’a vraiment changé.

Ici, le récit se situe à la limite des mémoires en raison de la dimension sociétale d’un tel  témoignage. Dans d’autres chapitres, l’auteur évoque ses études de médecine dont il souligne la violence de la transmission. Il raconte ses premiers pas en tant qu’interne puis médecin remplaçant. Tout y passe : les erreurs, les doutes, les belles rencontres, les honoraires qui le grisent. Son investissement qui n’est pas total comparé à celui de ses collègues.
    

La part romanesque de soi : inventer sa vie

Le Serment se dirige aussi vers les rives de la fiction. En effet, l’auteur a puisé dans son expérience personnelle pour nourrir ses créations qui ont trait à l’univers médical comme les deux longs métrages Première année et Hippocrate et la série du même nom.

Dès lors, une mise en abîme s’opère. La série en offre de nombreux exemples : le personnage Arben est un hommage direct à l’interne avec qui Thomas Lilti a eu l’honneur de travailler ; le chef de service a pour modèle celui que l’auteur connu ; l’esprit de compétition à travers les personnages, Alyson et Hugo ; la violence de l’apprentissage ; la tension et l’union face au soin. Deux séquences font particulièrement échos à la vie de l’auteur. La première est celle de l’absence de vigilance de l’interne épuisé qui a occasionné un drame. Dans la réalité, le patient meurt.  Dans la fiction, c’est le jeune médecin. L’écriture comme une catharsis. La création comme une expiation. La seconde, plus légère, est la scène du vaccin que l’on retrouve dans une des dernières scènes de la saison 2. Dans la fiction, le très investi Hugo se sent dépassé par cet enfant qui refuse la piqûre par tous les moyens ; dans la réalité, l’auteur, alors médecin, ne se trouve pas à la hauteur de la tâche. 

Une réflexion sur le monde médical


Le Serment est aussi le récit de l’éloignement de l’auteur du monde médical. Il en trouve les raisons dans  son fort désir de cinéma et dans ses nombreux questionnements.  Sa  légitimité en tant que médecin. La ligne qui distingue le bon médecin du mauvais. Il doute même à un moment donné de l’obtention de son diplôme. D’ailleurs, dans la série,  on en retrouve  l’écho en miroir inversé : un homme exerçant la médecine, doué, passionné et profondément humain mais qui n’a pas fini ses études. 


Le Serment est aussi une investigation du monde médical. Tout en déclarant son amour indéfectible pour l’hôpital où tous les « acteurs » convergent vers le soin, il dresse un état des lieux. La pénurie de médecins. Le statut des faisant fonction d’interne. Le recours aux médecins étrangers. La brutalité de l’enseignement. Le secret médical. La sexualité comme prédation et exutoire. Et ce regard qui est posé se retrouve dans ses fictions réalistes. La boucle est bouclée.

En savoir plus

Thomas Lilti, Le Serment, Paris, Grasset, 2021.

Photo : Thomas Lilti ©Acero / AlterPhotos /ABACA
      

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