Dans Trajectoires ou les chemins d’une vie, l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air, Vincent Lanata retrace son parcours exceptionnel. De la Corse à l’Afrique, puis aux commandes de redoutables avions de chasse, il ne cesse de se réinventer et parvient aux plus hautes fonctions. À la conquête du ciel, au sommet de l’armée, demeure toutefois une constante : son attachement à ses racines.

Par : Jean-Pierre Castellani

Quelle bonne surprise que le livre Trajectoires, du général Vincent Lanata, qui fut à la tête de la prestigieuse armée de l’air en 1991, Grand-croix de la Légion d’honneur. On s’attendait, avec cette publication, à un bilan technocratique, précis, documenté, comme l’ont fait auparavant tant d’autres militaires dans leurs Mémoires. Or, il n’en est rien. Ce récit rétrospectif d’une carrière militaire longue de 40 ans, est une authentique autobiographie. Celle d’un homme attachant, actif, volontiers iconoclaste. On découvre avec étonnement un aviateur qui nous avoue sa passion pour la mer, la nature, les animaux comme les fauves les éléphants ou les chimpanzés d’Afrique !

En effet, le récit commence naturellement par l’enfance de Vincent Lanata. C’est la plus surprenante, elle suit les différents postes occupés par son père en tant qu’administrateur maire de grandes villes africaines. Avec lui, le jeune Vincent va traverser l’Afrique de long en large. Les pages qui racontent dans le détail ces expériences africaines sont passionnantes, riches de renseignements, de remarques, d’évocations. Elles se lisent comme un véritable roman d’initiation. Elles nous font découvrir cette Afrique coloniale si souvent décriée et qui pourtant prend ici une valeur humaine indéniable. Une Afrique équatoriale décrite à travers les responsabilités successives du père dans ce que l’on appelait à l’époque la France d’outre-mer. On est entre Kessel et Saint-Exupéry…  

Le récit passe de Bangui chef-lieu de la colonie de l’Oubangui-Chari à la Haute Volta aujourd’hui le Burkina Faso, dans la ville de Gaoua. On fait escale à Dakar, à Bamako puis on se rend à Bobo –Dioulasso. La traversée du Sahara pour rejoindre Marseille est une véritable épopée, qui se lit comme une aventure romanesque. D’abord en avion, puis dans le désert et en camion jusqu’à Alger. Après l’épisode de la guerre en Corse, c’est Brazzaville au Congo, puis Libreville. On traverse la forêt vierge, le désert. Sont évoqués longuement la nature, le climat équatorial, les couchers de soleil, les parties de pêche en mer. L’enfant éprouve une véritable fascination pour l’immensité de la mer, pour ces paysages singuliers.

Une vocation nourrie d’obstination

À 9 ans, le jeune Vincent connaît mieux l’Afrique que la métropole et pourtant quand il revient à cet âge il rentre à l’école en Corse et devient un bon élève.

Il se retrouve interne à Marseille. C’est là que germe en lui l’idée de présenter le concours de l’École de l’air. Car il éprouve une véritable passion pour les avions, pour l’armée, pour le métier de pilote. Pour ce qu’il appelle « cette chevalerie moderne » et pour les espaces, non plus du désert, mais du ciel. Il franchira tous les obstacles à force de travail et d’obstination.

Vincent Lanata parle ensuite de sa vocation d’aviateur, de son apprentissage du métier de pilote. De ses premiers pas dans le métier et de ses expériences diverses à des postes de responsabilité. Le récit devient plus classique. Mais non moins intéressant, grâce à la minutieuse reconstitution de la progression d’un homme qui se fait lui-même par le travail, la volonté, le sérieux, l’honnêteté. Il y a toujours, chez le général Lanata, le désir de se raconter sincèrement, de justifier ses choix et surtout d’expliquer des décisions souvent courageuses et à contrecourant. L’ensemble tisse le portrait d’un homme engagé, libre. En permanence à l’affût de la nouveauté technique et soucieux d’efficacité dans l’organisation.

Le métier d’aviateur

Il surmonte toutes les étapes difficiles dans différentes bases militaires. Et très vite apporte des jugements sur l’équipement, les conditions, la finalité du métier d’aviateur, de l’aviation de chasse, en choisissant une unité de combat. Tout cela dans le contexte délicat de la guerre froide, puis plus tard de la guerre d’Algérie. Le récit se fait plus précis, en fournissant beaucoup de détails sur les conditions de vol. Au passage, le général n’hésite pas à parler de sa vie intime, présente dans ses souvenirs. Deux mariages, ses enfants et surtout cette deuxième épouse qui l’accompagne aujourd’hui à qui il rend un vibrant hommage.

Il raconte la vie du pilote en unité opérationnelle, au milieu d’un escadron de combat, en hommage à Saint-Exupéry. Mais continue à réfléchir sur les conditions du travail, sur les règles de sécurité. 

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Il découvre au fur et à mesure de sa carrière différents mondes. Par exemple celui de l’École de guerre. De l’administration centrale, où il va faire preuve des mêmes qualités. De même que celui de l’état-major de l’armée de l’air et du commandement de la base d’Orange.

Un militaire engagé

Toutes ces périodes, même dans les cabinets ministériels, sont à ses yeux formatrices. Elles lui permettent de connaître tous les circuits depuis le ministère jusqu’au commandement de la région aérienne à Aix-en-Provence et enfin le poste de major général de l’armée de l’air. Il donne beaucoup de détails sur le futur avion de combat de l’armée de l’air. Le Rafale, dont il défend le projet. Tout cela est d’un grand intérêt par rapport à des débats actuels sur la vente de cet avion. Le récit donne des précisions sur un certain nombre de règlements de compte dans les nominations aux différents postes. Débats qui intéressent moins le lecteur mais qui sont assez exemplaires d’un climat général.

En décembre 1991 le commandement de l’armée de l’air, force perçue, non pas comme un aéro-club de luxe mais comme une arme de combat est l’apogée de sa carrière. Il raconte des batailles interminables pour les achats d’avion, l’ouverture au métier de pilote pour les femmes. Les jugements sur plusieurs hommes politiques comme Jean-Pierre Chevènement, François Léotard, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou même Emmanuel Macron qu’il ne ménage pas, surtout à propos du limogeage du général Pierre de Villiers sont sans appel. Le ton est toujours libre, direct, sans complaisance.

L’expérience politico-industrielle

Le récit de l’expérience politico-industrielle de Vincent Lanata est également exemplaire. Elle montre et démontre ses capacités à trouver toujours un métier nouveau. À exploiter son expérience, ses connaissances et à innover. Dans cette perspective, le général s’occupe de l’industrie, de l’exportation et des relations avec le ministère de la Défense. Son réseau de contacts internationaux en Chine et ailleurs lui permet de trouver des marchés nouveaux.

On peut considérer que le récit de son expérience libérale et de son engagement politique plus récent présente un intérêt moins direct pour le lecteur. Même si cela prouve son dynamisme et sa recherche permanente de la nouveauté, on préférera cependant, pour notre part, le récit personnel du destin de Vincent Lanata à ses jugements sur les hommes politiques contemporains, malgré toutes les informations précieuses que cela peut fournir. On sera plus attentif à son analyse de la défense européenne ; de l’importance de la dissuasion nucléaire française ou de la défense européenne et de sa critique de l’archaïsme de certaines corporations militaires.

Au terme d’une carrière militaire de 40 ans, le général Lanata est peut-être un peu trop ambitieux dans sa volonté de donner tous les documents possibles concernant ses engagements et ses points de vue actuels. Les annexes qui reproduisent des courriers au président Macron ou des prises de position pendant la campagne présidentielle pourraient donner lieu à une publication différente de son récit de vie. De même qu’un codicille composé d’un certain nombre de textes écrits pendant le confinement qui confirment par ailleurs les qualités littéraires de l’écriture du général Vincent Lanata. Certes, on comprend ce désir de totalité qui l’anime à ce moment de sa vie où il veut donner tout ce qu’il a fait, connu et vécu.

Un parcours exceptionnel

Ces différentes pages justifient le titre du livre Trajectoires (au pluriel) ou les chemins d’une vie. On y constate le rôle joué par le hasard, par les parents, par l’importance des racines corses. En l’occurrence, par l’éducation et par la volonté individuelle. Il s’agit, en fait, d’une réflexion sur le rôle de la famille, de l’école. Sur la nécessité du voyage, de la découverte des pays étrangers. C’est une véritable leçon de vie que nous donne Vincent Lanata dans ce texte écrit de façon spontanée. Parfois ingénue, mais toujours alerte, attentif aux sensations, à l’image, aux ambiances.

En définitive, un livre passionnant, foisonnant une mine de renseignements sur l’Afrique coloniale, sur la Corse des années 30 ou 40. Sur l’armée française, l’armée de l’air. En particulier, les rapports entre militaires et civils. Sur l’avenir de l’armée et sur son rôle dans le monde d’aujourd’hui et de demain. Un parcours exceptionnel, extraordinairement cohérent. Qui méritait d’être raconté.

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