Dans Images latentes & Un peu plus de deux mois, la poète et conférencière Carine Adolfini propose un journal poétique fait de fragments, évoquant l’évanescence de printemps indéfinis. Illustrés par les photographies de Claude Giannini, ils traduisent un temps suspendu, refusant de s’achever.

Par : Anghjulu Albertini

La première partie du recueil, intitulée Images Latentes, est constituée de bouts de vie et d’écriture. Elle va de l’origine à la mort, évoquant le passage de l’eau à la terre, de l’ombre à la lumière. Elle s’ouvre sur un vide, une absence, un espace qui va permettre l’éruption de l’écriture. Celle-ci se fait dans un mouvement hésitant, court, entre apparition et effacement : « ça s’absente ou s’enfle arpente Et se répète dans le reste ».

Parallèlement, les fragments vont évoquer aussi la formation du fœtus dans le ventre. Les mots flottent dans un bain sombre et paisible, se cherchent s’attirent ou se repoussent, essaient de dire dans une sorte de bégaiement les prémices d’une réalisation future. La réalisation de l’être et aussi celle du poème. « … un désir d’être cogne avec le cœur à fleur de peau… Le moment vient toujours où ça se fissure au cri d’une fontaine… »

Couv 2ere images latentes

En mêlant la naissance du poème à la naissance de l’être, Carine Adolfini démontre les liens qui lient inextricablement le corps et l’écriture, et pas seulement au commencement mais tout au long de leur évolution. On peut les voir grandir se former ensemble progressivement, pousser la porte vers l’extérieur, se donner au monde.

Un printemps indéfini

Le texte commence sur un ton impersonnel. L’indéfini « on » peut étonner dans un journal intime et suggère que l’auteur offre un récit poétique qui pourrait être celui de chacun, de tout « homme », à n’importe quelle période, le temps n’existe pas vraiment. La première personne apparaît progressivement « je me prononce » comme si l’individu essayait de se distinguer dans l’espace, de tracer ses contours pour pouvoir « apprivoiser l’azur. » Plus tard apparaissent le « tu » et le « nous », le texte commence alors à ressembler à une poésie autobiographique « Nos mains font un midi de terre/Et nous veillons l’odeur du feu/Moi sur le ciel toi sur la mer ».

Chaque poème étant précédé d’une date et parfois d’une toponymie. Mais ces indications servent plus à donner une impression d’authenticité qu’une réelle information sur la situation temporelle ou spatiale. Les références aux rites antiques, bibliques ou à la mythologie venant jeter un trouble supplémentaire à l’idée de temps.

Il s’agit d’un printemps certes, mais on ne sait lequel comme si tous les printemps étaient finalement les mêmes. Carine Adolfini tente de capter l’insaisissable présent comme pour éviter de disparaître dans le temps. Les photos se greffent sur son projet pour soutenir le désir de prendre l’instant sur le vif. Elles viennent attester de ce qui a été, fixant la lumière de ce qui passe. Elles monopolisent le recueil mais avec une fréquence irrégulière. Parfois elles se font attendre et leur irruption rompt la fluidité de la lecture, en provoquant des arrêts qui sollicitent une expérience différente de réception. Elles entraînent le lecteur dans une sorte de va et vient qui finalement sera le mouvement structurant ce recueil. En effet l’écriture combine l’immobilité et le déplacement latent. Elle nous fait vivre une sorte d’aller-retour comme pour éviter la fin.

Entre inertie et mouvement

Les photos de Claude Giannini nous situent aussi entre l’attente ou la fuite, même quand elles sont urbaines. Elles expriment souvent la suspension, un balancement entre hier et demain, accentué par le noir et blanc. Les lieux s’associent donc au récit. L’interstice entre la lecture du texte et la contemplation de l’image, tantôt se réduit, tantôt s’élargit, les deux cherchant à se rejoindre dans une tension palpable de clair-obscur. Les images d’étangs immobiles des premières pages laissent progressivement place à l’épaisseur de l’écorce, tandis que l’écrit se matérialise.

Photo : Claude Giannini

Viennent ensuite les images de mer et de vagues qui engendrent le mouvement jusqu’à la fuite et à l’effacement. Les phrases s’amenuisent aussi. Les photos suivent la courbe du poème. Le retour des images d’étang dans les dernières pages du recueil insiste sur la temporalité cyclique du poème qui apparaît comme un organisme fermé sur lui-même. Le paysage visuel ainsi devient allégorie du paysage mental du poète qui oscille entre avancer dans le temps ou le retenir pour ne pas arriver au terme « Se retenir à la limite du vivre »

Le recueil semble d’ailleurs inachevé. La deuxième partie « Un peu plus de deux mois » évoque une expérience de vie de la mi-mars à la fin mai, donc, un printemps incomplet. On est ici dans une sorte de « non finito ». Une partie de l’œuvre est hors-champ, a été perdue, effacée, raturée, n’a pas été choisie. On a gardé que quelques moments du jour ou de la nuit comme dans une photo.

À l’abri du regard

La parole qui ne veut pas se figer, adopte la forme du journal intime. Comme pour se donner encore un peu de la liberté de se dire sans être lu, de s’effacer, de se raturer, de faire retour, d’être sans paraître, de se mouvoir sans être vue. « juste éprouver l’issue dedans »

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On peut dire que cette deuxième partie est une sorte de brouillon de printemps qui se fait et se défait à l’abri du regard. L’écriture de Carine Adolfini tente de prolonger le dedans et le poème va alors vouloir s’écrire comme un devenir suspendu. S’écrire comme une photo dans la profondeur d’un temps cadré fragmenté dans l’espace, qui refuse de s’achever, dans une forme définitive. Il s’agit donc d’une poésie qui lutte pour rester dans une sorte de mouvement immobile. Une « errance nouée, » qui veut se mirer dans l’image et se garder le plus longtemps possible dans le désir d’écrire…

« Tout le ciel versé d’un œil à l’autre ». (Une écriture confinée, qui peut faire penser à la période de confinement du mois de mai 2020. Pure coïncidence ou préméditation. L’auteur confirme l’avoir rédigé bien avant les épisodes du coronavirus.)

Extrait :

Entre ciel et terre respirent dans le
tamaris les fragments d’Osiris


L’azur brûle aux branches
Ça fait bouger l’écorce la terre me
rend Sous la peau de l’éternel bat un
orient Dans les noeuds du bois une
aile se déploie.
Il y aura pour voir un désir de
s’ouvrir Une épaisseur à tarir de la
sève à bleuir Une racine à sacrifier.
Il y aura pour dire
Le chant d’un oiseau à tailler au
cordon Un âge à dérouler, le crime
d’un silence.
Il faudra
Qu’au coeur du tamaris
Les essaims de manne jaillissent
Et retombent du ciel en bruit de
sittelles
Pluie blanche, plumes, rumeur de
coton
Le moindre mouvement est tissage
d’horizon.

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