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Entretien

Questions à Philippe Granarolo, à propos des Carnets Méditerranéens de Nietzsche. Editions Colonna. Par Jean-François Pietri.

 

1) Vous nous faites partager les sentiments, les impressions et les idées vraiment personnelles de Nietzsche voyageur, «  le plus méditerranéen de nos philosophes ». Le philologue devenu philosophe se déplaçait dans le temps, le voici parcourant l’espace pour devenir Grec. Pourrait-on évoquer une sorte d’ homérisation ? «  Comment ai-je pu vivre si longtemps loin de cette mer sur les rives de laquelle pour la toute première fois de ma vie, je me suis senti chez moi ? ».

Vous évoquez quelque chose comme une « homérisation » de Nietzsche : je souscris à ce terme. Nietzsche a donné à l’Université de Bâle des cours sur Homère qui sont de purs bijoux. Pour aller dans ce sens, j’ai souvent mis en évidence cette formule d’Humain, trop humain :
« Il y a de grands avantages à se faire une bonne fois et dans une large mesure étranger à son temps, à se laisser […] flotter sur l’océan des conceptions passées du monde. De là, reportant ses regards vers la côte, on en embrassera, pour la première fois sans doute, la configuration d’ensemble, et on aura, au moment de s’en rapprocher, l’avantage de la comprendre mieux en totalité que ceux qui ne l’ont jamais quittée » 1.
Le détour par la Grèce a été pour Nietzsche, comme je l’ai montré dans une conférence prononcée au sein de la Commission Littérature de l’Académie du Var 2, une stratégie d’évasion que l’on peut comparer à celle de Rousseau s’immergeant dans l’état de nature pour mieux penser la société de son temps, ou à celle de Claude Lévi-Strauss passant par l’Amazonie pour mieux comprendre la civilisation occidentale.
Il y a un peu de coquetterie de la part de Nietzsche à affirmer qu’au bord de la Méditerranée, il s’est senti pour la première fois « chez lui ». En réalité, ce que notre philosophe a compris avant tout le monde, c’est que nous sommes exagérément prisonniers du présent, c’est que malgré notre immense savoir historique nous sommes de plus en plus incapables de nous éloigner de notre époque pour mieux la saisir. Devenir grec (même s’il convient de prendre avec prudence cette expression), ce que lui a permis l’enseignement de la philologie, a constitué pour le philosophe une étape décisive dans son parcours : parcours, rappelons-le énergiquement, qui n’a nullement pour intention de ressusciter un monde perdu, mais d’interroger le présent et d’imaginer l’avenir.

2) La distinction philosophie/ mythologie est traditionnelle, elle est reprise ici avec l’oubli de la « catastrophe monothéiste » qui nous a engourdis avec « les pitoyables inventions d’une imagination malade ». Savons-nous encore prendre la mesure du fait que les Dieux méditerranéens sont Grecs ?

La notion de mythe prête aisément à contresens. Dans sa brève période wagnérienne (beaucoup plus courte que ce qu’ont prétendu nombre de spécialistes), Nietzsche a cru possible de ressusciter le mythe, de redonner à notre civilisation un mythe fondateur tel qu’il avait cru en lire les prémisses dans les opéras wagnériens. Il renonce très vite à ce fantasme, comme le montre de façon évidente le Livre du philosophe (ouvrage non publié de 1872-1873) dans lequel il affirme à de nombreuses reprises que la puissance de la science rend plus qu’improbable l’apparition d’un nouvelle mythologie.
Mais Nietzsche n’est pour autant scientiste, loin s’en faut. Il détecte avec une grande finesse les insuffisances de la science, et démontre l’impossibilité de construire une véritable civilisation sur les fondements du seul savoir scientifique. Ce qui doit prendre la place du mythe, c’est une construction philosophico-poétique, celle dont le Zarathoustra sera l’esquisse (et seulement l’esquisse). Nous avons besoin du « philosophe créateur », celui qu’il oppose dans Par-delà Bien et Mal aux « ouvriers de la philosophie » 3. Pour lui, le christianisme est bien moins un mythe qu’une « idéologie », même si ce terme marxisant n’appartient pas à son vocabulaire. Le christianisme a imposé un renversement des valeurs, et Nietzsche souhaite le renversement de ce renversement, tâche majeure de la philosophie. Se nourrir des mythes grecs peut constituer une espèce de « thérapie » destinée à nous guérir de la maladie judéo-chrétienne.

3) Nietzsche célébrait « la grande santé » des esprits libres qui n’ont pas de dettes à acquitter, pas d’autres ancêtres que ceux qu’ils se donnent. Voyager en Méditerranée, c ‘est retrouver la Thalassa, chez Homère, la Mer vue de la Terre. S’agit-il de l’énigme de l’éternel retour comme présence permanente du passé ?

Se donner des ancêtres a été une préoccupation constante de Nietzsche. « Quand je parle de Platon, de Pascal, de Spinoza et de Goethe, je sais que leur sang circule dans mes veines – je suis fier lorsque je dis la vérité à leur sujet » 4. De la même façon il s’est donné des ancêtres polonais pour mieux se détacher de l’Allemagne.

Ses séjours en Méditerranée ont été en effet pour Nietzsche des étapes décisives dans la conception des « esprits libres » qui est au cœur de sa philosophie 5. Il jette les premières pierres de sa conception de la liberté de l’esprit lors de son séjour à Sorrente, où il va jusqu’à rêver de fonder un « Couvent pour esprits libres » sur l’île d’Ischia. Ses compagnons d’alors, Malwida von Meysenbug et Paul Rée partagent un moment ce projet un peu fou.
Quant à l’éternel retour, que j’ai mis au centre du premier ouvrage que j’ai consacré à Nietzsche en 1993, L’individu éternel 6, j’ai quelque scrupule à l’aborder de façon lapidaire. Si vous le voulez bien, je réserve cette réflexion à notre rencontre de Patrimonio.

4) Ce voyage nous fait penser en hommes libres, hors-temps, dans le monde grec retrouvé, avec Empédocle, Anaximandre, Héraclite, Thalès. La distinction des quatre éléments ( terre, eau, air , feu ) a été probablement mise en cause par le volcanisme : la terre s’embrase, les fleuves de lave s’écoulent. Peut-on rapprocher l’expérience philosophique d’Empédocle de ces aphorismes d’Héraclite: « Nous entrons, et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas. Ce monde, nul des Dieux, ni des hommes, ne l’a fait ; mais il est, il était, et il sera toujours ; feu éternel, s’allumant et s’éteignant en mesure. »

Au sein de la famille des antésocratiques 7, pour lesquels il a toujours éprouvé une grande vénération, ainsi qu’en témoigne le petit ouvrage non publié de 1873 La philosophie à l’époque tragique des Grecs 8, Empédocle semble avoir tenu une place à part. Je rappelle dans les Carnets que Nietzsche avait eu pour projet en 1870 de lui consacrer une pièce dramatique. J’imagine comment, alors qu’il achève un séjour à Gênes, il se sent véritablement interpellé par Empédocle et embarque sur un frêle esquif pour la Sicile.
Mieux peut-être qu’Héraclite, Empédocle a su inscrire au-delà du Bien et du Mal la thèse du Retour Éternel : c’est un fragment d’Empédocle qu’il cite à plusieurs reprises, comme argument majeur en faveur de cette thèse, dans le cahier M III 1 (printemps-automne 1881), un cahier absolument décisif qui contient des matériaux beaucoup plus importants sur le Retour Éternel que les ouvrages publiés du vivant du philosophe. Si le destin avait accordé à Nietzsche le temps d’écrire son ouvrage majeur sur la transmutation des valeurs, le Retour Éternel y aurait occupé une place centrale, ainsi que le démontrent tous les plans que Nietzsche avait imaginés pour cet opus. Mais on ne saurait refaire l’histoire, et il nous faudra donc éternellement nous contenter de ce cahier M III 1 pour construire à sa place la thèse que notre philosophe n’a pas pu développer. C’est ce j’avais eu l’outrecuidance d’entreprendre dans L’individu éternel

 
notes
1-Nietzsche, Humain, trop humain, § 616, Œuvres philosophiques complètes, tome III, volume 1, Paris, Gallimard, 1968, p.293.
2-De l’évasion comme méthode, conférence prononcée le 22 mars 2016 et reproduite dans la Revue de l’Académie du Var 2016, p. 210-2014.
3-Par-delà Bien et Mal, § 211, Œuvres philosophiques complètes, tome VII, Paris, Gallimard, 1971, p.130-131
4-Fragment posthume 12 {181], in Gai Savoir, Œuvres philosophiques complètes, tome V, Paris, Gallimard, 1982, p.453
5- C’est bien évidemment en lecteur de Nietzsche que j’ai intitulé mon ouvrage sur l’islamisme Le manifeste des esprits libres (Éditions L’Harmattan, 2017).
6- L’individu éternel / L’expérience nietzschéenne de l’éternité (Paris, Vrin, 1993). Je m’honore d’être l’un des très rares spécialistes de Nietzsche à avoir consacré un ouvrage entier à la thématique du Retour Éternel, qui effraie bien souvent les commentateurs.
7-Permettez-moi de préférer, comme le recommande mon ami Marcel Conche, l’expression « antésocratiques » à la formulation « présocratiques » qui véhicule inévitablement une dimension de « primitivité »
8- On peut trouver ce texte dans le tome I, volume 2, des Œuvres philosophiques complètes, Paris, Gallimard, 1975, p. 207-273.
 
 
 
 

Articles

Phlippe Granarolo. Les Carnets Méditerranéens de Friedrich Nietzsche. Editions Colonna ( ISBN 978-2-36984-061-9)

On recevra Philippe Granarolo le 25 août Domaine Orenga à Patrimonio

nietzsche

 
 

Par Jean-François Pietri

C’est un Livre-Fable, signalé dans le Prologue comme « un cadeau du destin » : des manuscrits inédits retrouvés par hasard, mais pas vraiment, à l’hôtel Eden de Sorrente. C’était en 1876 la Villa Rubinacci, et Nietzsche y a séjourné en compagnie amicale de Paul Ree, Albert Brenner et Malwida von Meysenburg. Ce fut le premier voyage en Italie, et d’abord la célébration mystérieuse de l’esprit grec en Méditerranée sur les lieux mêmes de son éclosion.
Cette plaisante lecture produit l’étrange résonnance de l’espace avec le temps : Nietzsche, venu à la Philologie par la Philosophie ( et non l’inverse, comme on le croit d’habitude), choisissait le passé des Grecs grâce à leur langue ; à Sorrente, puis à Gênes et Messine, il choisit les paysages méditerranéens du présent, avec leur lumière, leurs couleurs homériques qui relèguent au souvenir les grisailles de la terre allemande.

Philippe Granarolo abordait cette expérience philosophique dans un précédent ouvrage, L’ Individu Eternel, publié en 1993. Dans « Opinions et sentences mêlées » ( cité par P. Granarolo), Nietzsche , se demandant « Où il faut aller en voyage » répondait par une hypothèse : « Les trois derniers millénaires continuent vraisemblablement à vivre aussi à notre proximité, avec toutes les nuances et toutes les irisations de leur civilisation : ils ne demandent qu’à être découverts . »

Ce voyage dans l’Espace-Temps des Grecs- autant dire leur Cosmos- nous permet de visiter et mieux comprendre la pensée du philosophe de l’Eternel Retour. «  J’ai ressenti l’étrange impression  de devenir grec. Pas seulement du fait de mes pensées et de mes représentations, mais physiquement, dans mes muscles et dans mes nerfs. » Nietzsche pense à des ouvrages futurs comme s’ils  étaient déjà là, prenant leur distances avec les croyances religieuses ordinaires, faisant percevoir « à quel point je suis éloigné de la folie nationaliste de Wagner et de ma soeur Elizabeth ». Il efface en même temps le souvenir de livres passés , tel La Naissance de la Tragédie, « ce livre mal écrit qui a si puissamment contribué à me faire apparaître comme un penseur façonné par Wagner, comme un  nationaliste allemand mettant ses talents de philosophe au service de convictions politiques que j’ai en horreur. » Les lieux et les hommes qu’on y rencontre renouvellent l’expérience : «  A Naples, la ville en fête me confirme que le temps n’est pas linéaire,que des pans entiers du passé peuvent à  tout instant ressurgir ( …) A Capri, Malwida nous conduit jusqu’à la grotte d’un ermite. Je n’avais encore jamais rencontré d’ermite, et je me dis aussitôt qu’il pourrait constituer un personnage intéressant si un jour je viens à écrire une fable philosophique riche en personnages symboliques. »

Les notes de P. Granorolo en fin de volume s’avèrent précieuses, on y apprend que ce sera chose faite dans  Ainsi parlait Zarathoustra . Le lecteur des s voyage en Méditerranée avec Nietzsche, et aussi avec son oeuvre, autant qu’avec l’Esprit Grec. « Comment ai-je pu vivre si longtemps loin de cette mer sur les rives de laquelle, pour la toute première fois de ma vie, je me suis senti chez moi ? (…) Chaque coucher de soleil dans la baie de Naples m’a démontré que mon existence ne faisait que commencer après de longues années d’errance. Je sais à présent que j’ai assez d’esprit pour le Sud . »

Et la Corse, dans tout cela ? La Kallistè, la Cyrnos ? Après Messine, sur les traces d’Empédocle, ce sera malheureusement une occasion manquée, un projet de voyage, et même d’installation, qui ne se réalisera pas. Nietzsche, fasciné par Napoléon et Paoli, «était convaincu qu’existait sur l’île une morale qui avait survécu à l’uniformisation qui exerçait partout son emprise, ainsi qu’à l’épuisement qui affectait toute l’Europe. Il supposait la présence en Corse de forces telluriques faisant bénéficier la  population de l’île d’une énergie particulière. »

Empruntons donc les pas conjugués de Nietzsche et Philippe Granorolo, corse d’origine, qui a enseigné la philosophie au lycée Laetitia Bonaparte d’Ajaccio où il a débuté sa carrière et  après son service militaire en charge de la classe d’Hypokhâgne au Lycée de Bastia .

Articles

Claude Arnaud : Qui dit je en nous ? ( 2006) / Portraits Crachés ( 2017)

Lecture de  Jean-François Pietri

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .
Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).

Articles

Portraits Crachés ( 2017). Claude Arnaud : Qui dit je en nous?(2006)

Par  Jean-François Pietri, professeur agrégé de philosophie

 

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .

Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).