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Avant l’oubli du père

ARTICLE – Marie-France Bereni Canazzi présente le premier roman d’Anne Pauly, Avant que j’oublie, publié chez Verdier. Remarqué dès sa parution, il s’est vu décerner le  Prix du Livre Inter 2020

Autobiographie

Dans ce roman la fiction interroge car tout au long de l’œuvre, l’auteur place des signes pour indiquer au lecteur que la dimension autobiographique est bien présente.

C’est le récit de la mort du père, assumée par Anne et son frère Jean-François. On est dans une chambre près du corps et il s’agit de gérer la situation.

On apprend que le père, Jean-Pierre Pauly, souffrait d’un cancer et que sa vie n’avait pas été facile ; ses enfants sont marqués par ses crises de violence , par son alcoolisme, par tous ses excès. Anne, la narratrice,  voudrait s’entendre mieux avec son frère. Elle recense, à l’hôpital, puis dans la maison de famille où il vivait seul, les petites choses matérielles qui constituaient le quotidien de ce père si proche et si ingérable dont elle ne supporte pas l’absence définitive. En fait dès la première page, ces objets en disent long sur leur propriétaire, ses idéaux, ses occupations, ses relations aux autres.

La violence de l’amour

Plusieurs visages s’imposent , celui de la mère tout d’abord, présentée dans sa bonté, appréciée, prise en pitié sans doute car très malmenée par son époux ; elle apparait comme une victime expiatoire, celle dont  soir après soir le père d’Anne embrasse la photo dans un cadre embué. Le curé, l’ami André, la femme désirée, Juliette, amour de jeunesse retrouvé par téléphone et tant d’autres. Mais Jean-Paul, le père, les éclipse tous par ses prouesses, son intempérance, son originalité.

Le pouvoir de la littérature

Anne aime les mots, elle aime les livres et aime son père qui bien qu’agaçant, maintient toujours pour elle, avec elle, une relation privilégiée. La mort de son géant, malade, qui portait une prothèse pour remplacer sa jambe coupée, la plonge dans ses souvenirs et sa solitude. Heureusement, ainsi va la vie, il y a sa compagne, son amoureuse qui va l’aider à passer cette épreuve. De nombreux passages évoquent les ivres du père, le rapport à la culture.

C’est un livre hommage à  son père, un homme écorché vif, un révolté qui n’a pas su dépasser les traumatismes de l’enfance , un iconoclaste respectueux qui a  laissé une image de lui morcelée et confondante.

En savoir plus

Anne Pauly, Avant que j’oublie, éditions Verdier.

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Le météorologue, Olivier Rolin,

par Marie-France Bereni Canazzi

Depuis les années 1980, Olivier Rolin propose des livres qui font voyager, même si les soucis de ses contemporains le préoccupent également : de l’Afrique aux Iles Solovki et de bien d’autres lieux, sa voix singulière transmet davantage qu’un décor, une expérience unique, intérieure.

En 2014 dans Le Météorologue, l’histoire d’ Alexei Feodossièvitch Vangenghein fascine ; cruel destin pour un esprit brillant, issu de la noblesse et devenu  communiste , qui se voue au savoir et à la passion scientifique. Après avoir connu un statut privilégié, il va découvrir comment s’organisent sous Staline les mises au placard, les éliminations physiques et morales, la descente aux enfers. Ce même esprit évolue toujours rigueur et dignité, forçant le respect.

Il a eu un rôle capital au plus haut niveau de l’état, prédisant comme l’astrologue de jadis ; son regard solitaire sur les dessins du ciel lui apporte des certitudes et des honneurs car tout est subordonné à l’anticipation des phénomènes climatiques qui peuvent déterminer victoires ou défaites, agissant sur les individus et sur les nations. Il avait foi en sa science pour nourrir mieux les hommes, l’agriculture étant selon lui, à juste titre, mieux maîtrisable.   

Il prédit. Et tel un oracle, est écouté…jusqu’à ce qu’une rumeur le condamne comme traître et lui vaille, de façon injuste, la chute ; nous sommes en 1934 quand il est arraché à sa famille et à ses travaux. Il avait embrassé l’idéologie soviétique et on a remis, pour lui comme pour des milliers d’autres, sa sincérité en doute. 

La Russie , ses appareils, les dessous de l’affaire aux implications très politiques…Olivier Rolin doit être un peu russe aussi ! Il reconstitue à partir des archives et de la correspondance d’Alexei les dessous probables de l’histoire soviétique. 

Exilé aux îles Solovki en Sibérie, dans le monastère goulag dont la légende dit qu’il contint jusqu’à 30000 ouvrages, il subit un traitement humiliant et épuisant. Malgré la fatigue, le découragement qui peu à peu le gagne lorsque ceux qu’il supplie par courrier ne lui répondent pas, il veut rester homme et résister à l’animalité. Il nous donne une belle leçon de vie et d’humanité. On pense à tous ces détenus comme lui, à ces victimes qui ont tenté par la culture et notamment la littérature, de rester hommes. 

Le météorologue poste de nombreuses lettres à sa femme , s’efforçant de ne pas trop manquer à sa fille  Eleonora qui a 4 ans ; son rôle de père, il le joue à distance, oubliant sa souffrance et son expression , pour amuser intelligemment l’enfant. 

Parfois son chagrin affleure, il se reprend vite. Il n’est pas qu’un homme de mesure, il est aussi un artiste car l’herbier ou les images reproductions  de ce qu’il voit et autres petits rebus créés pour instruire et amuser sa fille  sont le reflet de son désir de transmission, d’une grande sensibilité et d’un réel   talent.

Olivier Rolin ne s’y est pas trompé : cet homme qui force l’admiration, scientifique et artiste, cet espion du ciel méritait un livre, tout comme la bibliothèque du  monastère méritait un film. Même s’il est un peu candide et espère trop longtemps, même s’il n’est pas un héros fêté et glorieux, pour nous et pour sa famille, il en devient un ! La force de l’art est là, faire le lien entre littérature, art et science : l’iconographie en fin d’ouvrage (celle envoyée à Eleonora) complètera de façon esthétique et émouvante cette lecture 

Tout comme les références aux auteurs russes, notamment Grossman et la plongée dans la tragédie vécue par tout un peuple dans les années 30, au-delà de celle de l’homme évoqué, exemplaire.

A mi chemin entre le document historique, la biographie  et le roman, ce livre se lit d’un trait, captivant le lecteur car Olivier Rolin sait montrer le rôle de la littérature par l’exemple ; quelle écriture, émouvante, profonde. Vous l’avez compris : on en recommande vivement la lecture


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Je reste roi de mes chagrins

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente Philippe Forest -Je reste roi de mes chagrins publié chez Gallimard, 2019.

Qu’est ce livre ? Un roman, comme indiqué sur la première de couverture ? Mais on est bien proche du théâtre, avec des répliques, des didascalies !

Et de l’essai aussi, beaucoup ; de l’autobiographie, mais si peu si on y réfléchit, même si c’est le Je qui éclaire et parfois parle d’expérience.

Le titre, magnifique et énigmatique, est tiré de  Richard II car Shakespeare, convoqué ici, -tout comme Churchill- apporte quelques clés à qui veut comprendre ce qui se joue . Le monde entier est une scène, pour reprendre les mots du grand auteur anglais, qui n’est pas seul à le penser. 


Un cheminement, un questionnement, des évidences…

De ses goûts, puisqu’il y a une belle place faite à l’Angleterre, de sa culture, du mélange des genres et des formes de créations , à travers des exemples  d’oeuvres , par des portraits…cela semble ambitieux mais c’est cela dont il est question dans cette dernière oeuvre de Philippe Forest.

Pourquoi le spectateur ou le lecteur se retrouve t-il si vite et si formidablement dans les rôles et les personnages ? Est ce là la force du théâtre, de l’art dramatique comme de tout art ?

 Belle réflexion où textes , oeuvres d’art, moments de vie, propos, voix, couleurs, tout se tricote. « De toute éternité la même pièce se joue » nous dit l’auteur page 83

On termine ce livre sur un tableau de Churchill , en quête de luminosité et de couleurs, qui dans Painting is a Pastime souligne l’impact de l’inspiration et du geste créateur pour donner du sens, changer ce qui est, pour transcender, sublimer et ravir « l’oeil des  créatures célestes ». 

Le rôle de l’art en fait, décliné en 278 pages, d’une écriture limpide, vivante, et hypnotique, toute ponctuée de façon originale et efficace ; au départ, comme un aveu « La vie, ma vie, je l’ai toujours vue ainsi : à la façon d’une sorte de spectacle. Ou plus exactement : à la manière d’une répétition. »

C’est décidément l’un de mes auteurs préférés.

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Routes et déroutes

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente le roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes, Prix Femina, publié aux éditions Gallimard.

Sylvain Prudhomme, avec ce titre évocateur de l’errance, redéfinit la liberté, spatiale, sociale, mentale en croisant les destins ainsi que les voies de communication.



Amitiés, amour, ailleurs

Sacha veut retrouver un peu de sérénité pour enfin faire progresser son livre en cours. Pour cela, il s’installe à V, petite ville de province. Un petit appartement, un bon coup de ménage, quelques courses, le cadre est idéal pour un homme de la quarantaine décidé à travailler régulièrement son texte. 

Or lui qui ne connaissait presque personne, si ce n’est un cousin bien installé qui l’invite à une soirée, rencontre une jeune femme agréable, Jeanne, avec qui il passe du temps. Il se retrouve plongé dans ses souvenirs de 2O ans en arrière quand il comprend que son ami l’auto stoppeur vit là, dans la ville.

L’ami auto stoppeur retrouvé

L’auto stoppeur, sans nom ou prénom clairement exprimés et sans véritable profession. Ce touche à tout de talent, et lui, ont été très unis. Ils ont sillonné la France à leurs vingt ans, mus par la même passion des routes et des ailleurs hexagonaux. Deux vrais amis que l’absence, l’éloignement n’ont pas désunis et qui se reconnaissent d’un mot, d’un regard, d’une promenade.

Tous deux ont aujourd’hui mûri. Si Sacha, après quelques déboires sentimentaux, est seul, l’auto stoppeur vit avec Marie, sa compagne traductrice d’italien et Agustin, leur fils. Sacha sera reçu en ami et frère dans cette demeure agréable où l’on sait voir et entendre, lire et aimer aussi. 

Il retrouve là des traces de leur passé, la chaleur d’un foyer, découvre la région à la façon originale de l’auto stoppeur pour qui tout le territoire est toujours fait de veinules, artères et échangeurs…Et constate que son hôte a un souci… C’est que la maladie de s’en aller au hasard sur les routes de France n’a pas quitté cet ami retrouvé et si Sacha a évolué, lui ne peut y renoncer.

Inextinguible soif d’ailleurs

Etrange récit d’un délitement et d’une fidélité à ce que nous avons été que nous offre là Sylvain Prudhomme !
La France est visitée selon des axes routiers et des visages, les nouvelles de celui qui cherche à se perdre dans la géographie sont importantes puis deviennent rares et presqu’importunes, comme autant de rappels du vide qu’il n’a plus laissé au fil du temps. On veut l’oublier puisqu’il se veut toujours libre.

Ce livre peut surprendre. Par l’écriture déjà. Car on a souvent l’impression de lire des détails. Cependant, cela nous emporte. Du nettoyage d’un évier à des considérations très justes sur les écueils et fortunes de la traduction des textes littéraires. On appréciera le style, les phrases simples et claires…puis l’intertextualité, textes et musiques, cette façon de raconter. On comprend le personnage narrateur. On assiste avec lui à la naissance et disparition progressive de sentiments, de désirs. A la défaite d’un couple, à la déception d’un enfant qui se construit quand même… Sylvain Prudhomme continue à nous séduire…

Originale et assez fascinante cette balade en France, sur fond d’addiction l’errance. Galerie de portraits aussi…

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Le polar chinois

par Marie-France Bereni Canazzi


Depuis des années, les amateurs de roman policier ont la chance de pouvoir
puiser dans le fonds « du nord » ;  le  rompol du froid , qu’il soit écrit par A  Indridason, H  Mankell,  C Lackberg, S Larsson,  J Nesbo, J Theorin…  s’installe parmi nos lectures préférées et vient nous faire oublier qu’on s’ennuie quand on a , malheureusement , lu tous les A Christie, les Conan Doyle, Boileau Narcejac, Simenon, Ruth Rendell et tant d’autres …On en était réduit à attendre les romans espagnols et siciliens, avec quelques valeurs sûres américaines pour tenir la route !
Et voilà qu’une manne  vient tout renouveler.

Qu’est-ce qui en fait le succès ?  Tout d’abord le fait que les intrigues soient bien sombres, les chutes pertinentes et troublantes, que les personnages soient ordinaires et  attachants car  présents de titre en titre et dotés de traits de caractère bien spécifiques…La Suède, l’Islande, le Danemark, la Finlande, la Norvège …aux décors  de nostalgie, au sein d’une nature magnifique et cruelle où l’homme supporte son mal être,  écrasé par des  falaises immenses, jeté sur des îlots  lessivés par la mer ou travaillant et cachant sa solitude dans  des  villes  aux  noms imprononçables.

L’impression de voyager  depuis  son fauteuil, de retrouver d’autres nous-mêmes sous d’autres cieux !  Et du suspense en prime !


Ajoutons y toute une littérature qui émerge, bien différente et tout aussi importante ; c’est le polar asiatique notamment chinois, coréen ; japonais :  les auteurs les plus connus ont pour noms Jiro Akagawa, S Yokomizo,(aux titres exotiques  comme  La hache, le koto et le chrysanthème , Togawa Masako, Misa Yamamura, He Jiahong

Ma  préférence  va à l’œuvre du chinois  Qiu Xialong, qui vit  et enseigne aux USA, écrit en anglais et est traduit en français chez L Levi puis  Points. Cette série de romans a  la plupart du temps Shangai comme décor et  permet à l’inspecteur Chen , l’enquêteur, de cultiver son goût de la justice et celui de la poésie.


Ces livres, véritable plongée dans cette grande civilisation complexe et méconnue,   se savourent  plus qu’ils ne se consomment.  Et il y est question de gastronomie, de  philosophie, de poésie,  de psychologie, d’écologie…Féru de littérature, Chen, anglophile  sensible,   récite des bribes  de poèmes d’Eliot, de Keats , les anglais étant ses maîtres …et contemple  des rouleaux en papier de riz qui expriment  les états d’âme  d’illustes chinois et constate
les effets  négatifs de la révolution culturelle ainsi que ceux du système capitaliste corrompu qui se met en place sous ses yeux.

Entourés de quelques personnes qu’on finit par connaitre et attendre au coin des pages, il dénoue les fils de situations bien obscures, qu’il s’agisse de crimes motivés par la passion amoureuse, politique ou plus prosaïquement  par l’intérêt

Dans  De soie et de sang par exemple, , deux belles jeunes femmes sont trouvées mortes en  bord de route , juste vêtues de quipaos  rouges, un beau vêtement digne d’un musée, précieux et démodé, qui ne se porte plus depuis des décennies ; curieusement alors que ce beau vêtement est déchiré des deux côtés jusqu’à la taille dans les deux crimes, les jeunes femmes n’ont pas subi de sévices sexuels ; Qui chercher ?  Pourquoi a-t-on tué ces malheureuses ? Chen a étudié l’œuvre de Freud et il pourra ainsi remonter jusqu’à celui ou celle ou ceux (je me garde de vous gâcher le plaisir de découvrir !) qui a agi.
« Nuage Blanc s’approcha, épanouie comme une fleur de nuit, dans une robe flottante multicolore. « Oui?— La spécialité de ce soir, dit Chen. N’oubliez aucun détail.— Aucun détail. » Elle alluma deux bougies sur la table avant de ressortir. Jia observait, il ne fit aucun commentaire sur l’exi­gence insolite de Chen. Celui-ci alluma une cigarette. Le silence envahit la pièce. On n’entendait plus que le balancier de la vieille horloge.Soudain, l’électricité s’éteignit, ne
laissant que la lumière des bougies qui vacilla quand la porte se rouvrit. Nuage Blanc revenait, en qipao rouge, les fentes déchirées, plusieurs boutons du corsage défaits, ses pieds nus d’une blancheur éclatante sur la moquette rouge.Jia se dressa, le visage soudain livide.Dans un conte du juge Bao, de la dynastie des Song, un criminel passait aux aveux sous l’effet du choc pro­voqué par l’apparition d’une femme assassinée. A cette époque-là, les gens étaient encore très superstitieux et la colère d’un fantôme les terrorisait.Jia se laissa retomber sur son siège. Pendant qu’il s’essuyait le front, il garda la tête baissée pour éviter de la voir.
Nuage Blanc portait une marmite de verre sur un réchaud à gaz. Lorsqu’elle les posa sur la table et se pencha pour allumer le réchaud, ses seins apparurent dans l’échancrure déboutonnée de sa robe.Une tortue nageait dans la marmite au-dessus du réchaud.
Inconsciente du changement progressif de la température de l’eau, elle
regardait tranquillement à l’extérieur. Un autre plat cruel. À petit
feu, la tortue pouvait cuire pendant un très long moment.« Soupe
spéciale au bouillon de poulet et de pétoncles, expliqua Nuage Blanc.
En se débattant, la tortue absorbe l’essence de la soupe, et sa chair,
une fois cuite, aura une saveur extraordinaire. Ses mouvements
rendront aussi la soupe plus délicieuse.- Un plat étrange, un restaurant original », dit Jia qui se ressaisissait, bien que transpirant abondamment. « Même la serveuse est habillée de façon spectaculaire
.” (De soie et de sang  P.305)


Certains conseillent de lire ces romans dans l’ordre ; peut-être…Mais
on peut commencer par   Mort d’une héroïne rouge , puis lire  De
soie et de sang 
, parus chez Liana Levi en 2001 et 2007.  Ou encore
choisir   La danseuse de Mao  et toute la série . Les noms sont
évocateurs, le dépaysement est assuré …Le dernier   Les courants
fourbes du lac Tai
 nous entraîne  avec Chen dans un centre de repos
pour cadres du parti, au bord d’un lac pollué : l’occasion de réflexions sur l’amour, l’argent, le progrès, le devenir des hommes.
Il y a vraiment une embellie pour les amateurs de polars !

Réédition d’un article de décembre 2011

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Débâcle, Lize Spitz, Actes Sud

Marie-France Bereni Canazzi propose  de se demander avec Débâcle, roman de Lize Spitz, ( traduit du néerlandais) , paru chez Actes Sud,  à quoi peut servir un bloc de glace

Superbe couverture pour un roman inattendu d’un auteur assez mal connu du grand lectorat ! Le titre signifierait « la fonte » mais les éditions Actes Sud ont choisi le terme Débâcle et pourquoi pas ? !

C’en est une, comme il y en a tant dans les vies, ordinaires ou pas.  Ce livre est un roman d’analyse sociologique, un thriller aussi à sa façon. Il constitue une illustration de ce que peut être la famille, de la difficulté de grandir aussi vite que son âge, de garder vivant ce qui se meurt et surtout  de l’impossibilité en certains cas d’oublier .

Back to the future 
L’enfance s’était passée, avec leurs jeux, leur amitié, leur solidarité ; l’adolescence les a cueillis, mal préparés comme tous ceux qui se transforment et ne savent où ils vont arriver, ce qu’il va advenir d’eux. Ils étaient trois , nés la même année, dans le petit village belge de Bovenmeer.

Trois gamins, deux garçons et une fille, Eva, la narratrice, ont grandi dans la plus grande des proximités ; des familles bien différentes, des problématiques aussi variées. Enfants de cadre, d’agriculteurs, de commerçants, les « trois mousquetaires » sont inséparables, à l’école, dans les prés, sur les grands routes… Jusqu’au moment où, vers 12-13 ans, la sexualité distingue violemment les goûts d’Eva et ceux des garçons.
Pim et Laurens veulent tout savoir des filles, les connaître et les manipuler, sans doute pour se rassurer ; Eva se fait leur complice pour rester avec eux et ils mettent au point des jeux cruels, des pièges qui conduisent leurs petites camarades, naïves, à se déshabiller, à accepter des gages qui les obligent à se laisser tripoter.

Quand le désir est omniprésent
Eva participe , observatrice. Mais aussi parfois engagée dans l’action, elle essaie de faire sienne la quête de ses deux amis, qu’elle voit lui échapper, tout pris englués qu’ils sont dans la gestion de leur désir. Elle sait que leurs jeux sont pervers mais n’oppose aucune résistance.

Les garçons profitent cet été là d’une énigme posée par Eva pour humilier les filles qui ne savent pas y répondre ; sauf qu’un jour le test tourne à leur désavantage, parce que l’une d’entre elles est plus aguerrie,  Eva ne pourra l’oublier.

Lorsqu’on commence la lecture, Eva adulte raconte son présent (de retour incognito sur les lieux de sa jeunesse) et replonge dans le passé, à ce moment particulier de l’événement qui est associé à la mort du frère de Pim : le lecteur se demande ce qui justifie cette remontée de souvenirs, ce qui justifie son retour sur ces traces d’hier : il faut du temps pour dénouer quelque peu la trame, mais c’est savamment orchestré, on continue à lire, à écouter cette musique lente et obstinée qui sait nous émouvoir , dans l’observation du détail, la description des contradictions de l’adolescence, le regard porté à la différence, comme celle de la petite sœur d’Eva, Tessie, si fragile.

Lize Spit réussit à traduire avec force la dureté de ce moment, la difficulté de perdre ce qui apparaissait comme une forme de bonheur, celui de l’enfance, de l’insouciance. La nostalgie des moments perdus, le nécessaire détachement, la reconstruction quand on est la 3e pièce d’un trinôme qui se rompt, surtout quand on n’a pas le cadre stable et aimant d’une famille, autant de ruptures, de tentatives pour rattraper ce qui s’enfuit.

La création réussie d’un univers
Lize Spitz écrit bien, sait raconter. Il faudra compter avec elle.
En quelques mots elle crée une ambiance, un univers, une tragédie . La jeune femme qui évolue sous nos yeux, pratiquement seule et dissimulée , Eva devenue grande,  s’immisce dans les appartements, regardent ceux qui l’ont entourée jeune, sans qu’on sache ce qu’elle fomente. Peu à peu on devine du ressentiment, de la détermination, la menace d’une vengeance mais quand, comment, pourquoi, laquelle, contre qui ?

C’est sans doute cela l’art du suspense car si on sait qu’on évolue inexorablement vers un point de non retour, on ne sait ce qu’il sera…

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L’Art de perdre , Alice Zeniter , où il est question de l’Algérie aussi

par Marie-France Bereni Canazzi

Plongée en Algérie, en quelques mois , en suivant un fil que je n’ai pas maitrisé.  Tout d’abord avec le roman Zabor de Kamel Daoud, puis avec Climats de France de Marie Richeux, enfin avec L’art de perdre d’Alice Zeniter
Si le premier m’a intéressée, s’il a avec talent montré le rôle de la lecture et de l’écriture, de la chose littéraire , dans la construction, la séduction, la survie de certains êtres, il a en commun avec les deux autres de m’avoir fait naviguer entre deux rives et tous ont constitué des ponts à leur façon.
Dans Climats de France j’ai retrouvé l’atmosphère de l’Algérie comme la présentent dans livres et films ceux qui ont dû la quitter trop vite, celle d’un coin de France en plus lumineux et festif, plus attendrissant peut–être. La construction de J Pouillon, son travail appréhendé par comparaison à ce qui a été fait en France avec la Cité radieuse sont aussi représentatifs d’un souhait de propager un mode de vie qu’on juge bon alors. Dans ce roman où le personnage s’appelle Marie mais n’aurait que peu de l’auteure, on est entre deux mondes et deux cultures qui se rejoignent.

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Je m ‘attarderai davantage ici sur L’art de perdre, d’Alice Zeniter, qui a su m’expliquer tellement de choses avec une belle écriture, en bon nombre de pages, il faut quand même le préciser, plus de 500 !  : NaÏma, une jeune femme française, moderne, apparaît assez vite dans le roman, car pour moi c’en est un . On comprend qu’elle mène un genre d’ enquête pour savoir pourquoi on est et on n’est pas l’autre, de chaque côté de la Méditerranée, pour savoir pourquoi on ne parle pas beaucoup de la vie d’avant et d’ailleurs dans sa famille paternelle, harkie, ce qu’elle apprend assez tard.
A travers le récit de la vie de son grand père , propriétaire en Algérie, le grand et jadis riche Ali, de son père Hamid dont la jeunesse fut une immense lutte pour échapper au déterminisme et aux camps aménagés en hâte par l’état pour recevoir ces français différents, c’est une période qui est interrogée, celle de la décolonisation, celle de ses répercussions.
L’écriture d’Alice Zeniter, jeune auteur de 31 ans, est lyrique souvent, toujours précise et efficace. L’empathie, le respect des autres, son absence de jugements, l’amènent à défendre les points de vue opposés et à nous faire relativiser. On est avec le FLN , avec Akli qui aura la gorge coupée pour avoir résisté, on est Ali, on est harki, on est Hamid et son goût pour le normal, l’intégré, on a de l’affection pour Yema, obligée de remplacer le ciel d’Algérie par des petits riens si importants qui ensoleillent sa cuisine.
U n très beau roman sur l’indicible de certains événements, sur le secret des familles, sur la difficulté à prendre parti, sur la honte vis-à-vis des siens si on croit avoir fait le mauvais choix…
Un livre qui fait se poser des questions sans jamais indiquer quelle est la bonne réponse, ce qui est plutôt rare.

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Réflexions autour du Journal de voyage de M. de Montaigne

Si on s’éloignait quelques temps ?

Remarques autour de
Journal de voyage de Montaigne
mf Bereni Canazzi

 
Nous sommes sur une île, liés au monde par quelques ports et aéroports.
Dans la presse de l’été, surtout celle internationale d’août, interrogeons-nous sur le voyage et sur l’art de voyager… Le guide seraMontaigne.
Au 18e siècle l’abbé Prunis a découvert dans l’ancien château de Michel de Montaigne un in-folio auquel il manque les premières pages : c’est la relation du voyage que le penseur et homme politique a entrepris de septembre 1580 à novembre 1581. La lecture de cette œuvre complète celle des Essais qu’elle éclaire souvent : on trouve facilement en librairie la bonne édition proposée par Fausta Garavini, en Folio (1983). Ainsi on apprend que Michel de Montaigne, l’humaniste que l’on a coutume d’imaginer dans sa « librairie » en haut de sa tour, le nez dans ses livres ou admirant ses poutres gravées, fut un voyageur au sens moderne du terme. Il partit un beau matin pour la Suisse, l’Allemagne, l’Italie, tout ouvert à la nouveauté… Sans doute aurait-il voulu aller plus loin, quitter la chrétienté mais il prit son temps, fit des détours, revint sur ses pas : un vrai touriste de la Renaissance ! Sa femme gère son « ménage », il a abandonné sa charge de magistrat au Parlement de Bordeaux, il supporte mieux à cheval ses crises de « maladie de la pierre », il est nanti d’une belle somme d’argent, accompagné de personnes de qualité…Rien ne le presse. Il lui faut pourtant rentrer un jour en Périgord. On ressent à le lire sa jubilation, son envie de poursuivre. L’idée de ce journal de voyage vient de l’un de ses serviteurs, lettré, qui avait pris la peine de noter l’essentiel des actions et propos de son maître ; mais vers le milieu du livre Montaigne lui-même, heureux de trouver cette œuvre en train, la poursuit. Un cahier à deux mains, donc.
Mais pourquoi ce voyage ? Parmi les raisons avancées, nous retiendrons le désir de présenter ses Essais au roi, d’aller en cure aux meilleures eaux (Plombières, Lucca), de laisser en de bonnes mains son jeune frère Monsieur de Mattecoulon qui doit acquérir à Rome, auprès de maîtres, l’art des grands bretteurs. Mais Montaigne pare son voyage d’autres vertus : il cherche une forme de sérénité car dans son monde où tout change constamment, où tout est mouvant, il faut bouger pour rester droit. Las des conflits religieux, atteint par la perte d’êtres chers, conscient de son propre vieillissement, cet esprit supérieur ressent par-dessus tout la nécessité de « frotter et limer sa cervelle à celle d’autrui ».
Des descriptions, de l’ethnologie: les horloges de Suisse, les fontaines, les auberges…Et les femmes, leurs atours, leurs poses…Il en courtise, en fait danser, des indécentes, des pudiques ! Ses remarques sur les attitudes des seigneurs en voyage, sur le climat, les atouts des diverses régions, sur le fait de boire son vin coupé d’eau ou pur ont un charme rare pour qui s’y laisse prendre. La visite au domaine du cardinal de Ferrare, un parc animalier (des félins importés, déjà ! et en volière des « pigeons d’Inde », nos dindes d’aujourd’hui), l’exécution publique du bandit Catena et la visite au Tasse, mélancolique, interné, admiré et si désespérant ! Cela et bien d’autres scènes rapportées sur le vif qui laissent dans les Essais, surtout au livre III, une indéniable empreinte.
« La vie est composée, comme l’armoirie du monde, de choses contraires »
 

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Philippe Roth Du déclin et du désespoir Le rabaissement 2011 Gallimard

Le rabaissement,
Philippe Roth
Gallimard
Traduit par Marie-Claire Pasquier (122 pages)
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Celui-ci, j’ai longtemps hésité à le lire : le titre tout d’abord…Et le sentiment avant même de dépasser la première phrase d’en connaître la triste vérité. La lucidité peut certes fasciner mais elle peut aussi faire bien du mal. A quoi l’auteur nous invite t-il à réfléchir cette fois en trois tableaux ?
Un comédien qui a joué les plus grands rôles au théâtre se retrouve brisé, sans raison. Il vit une perte de l’enthousiasme, une perte du feu sacré et ne peut se résoudre à avoir été ; 65 ans ce n’est pas si vieux ! Il se retrouve quelques temps en maison de repos, fréquentant des êtres touchants aux failles différentes .Séjour salutaire, c’est l’occasion de se mettre un peu au clair avec soi-même, d’amadouer ce qui sera désormais son existence. Sa femme le quitte, ne supportant plus sa tristesse, son public commence à l’oublier. Il lui suffit d’admettre que tout a évolué, qu’il doit supporter sa solitude, son incapacité à briller sur scène. La maison, son refuge, lui semble désormais bien grande et vide.
La visite de la fille d’un couple d’anciens amis comédiens connus lors d’une tournée quelques quarante ans auparavant va tout chambouler : Peegeen, la quarantaine, veut en finir avec les déconvenues de sa vie privée et ses souffrances d’amante homosexuelle. Elle voudra bien apprendre avec lui à filer un amour des plus tranquilles, puisqu’à son âge, semble t’elle penser, on a de l’expérience et on est sage. On peut rendre une femme comme elle heureuse. Ils unissent leur solitude et il lui fait des cadeaux en échange de sa jeunesse et de son désir.
Il sait en s’engageant dans cette histoire d’amour qu’il prend un gros risque, que cette dernière passion le tuera si Peegeen le quitte et il sait que cela se passera. Mais il s’engage, voulant conjurer son déclin.
Ce livre court est terrible de justesse. Il est le récit d’une descente aux enfers, il dit la tragédie de la vie et les scènes de sexe parsemées sont juste un peu d’ironie tragique.

MF Bereni Canazzi