Si on s’éloignait quelques temps ?

Remarques autour de
Journal de voyage de Montaigne
mf Bereni Canazzi

 
Nous sommes sur une île, liés au monde par quelques ports et aéroports.
Dans la presse de l’été, surtout celle internationale d’août, interrogeons-nous sur le voyage et sur l’art de voyager… Le guide seraMontaigne.
Au 18e siècle l’abbé Prunis a découvert dans l’ancien château de Michel de Montaigne un in-folio auquel il manque les premières pages : c’est la relation du voyage que le penseur et homme politique a entrepris de septembre 1580 à novembre 1581. La lecture de cette œuvre complète celle des Essais qu’elle éclaire souvent : on trouve facilement en librairie la bonne édition proposée par Fausta Garavini, en Folio (1983). Ainsi on apprend que Michel de Montaigne, l’humaniste que l’on a coutume d’imaginer dans sa « librairie » en haut de sa tour, le nez dans ses livres ou admirant ses poutres gravées, fut un voyageur au sens moderne du terme. Il partit un beau matin pour la Suisse, l’Allemagne, l’Italie, tout ouvert à la nouveauté… Sans doute aurait-il voulu aller plus loin, quitter la chrétienté mais il prit son temps, fit des détours, revint sur ses pas : un vrai touriste de la Renaissance ! Sa femme gère son « ménage », il a abandonné sa charge de magistrat au Parlement de Bordeaux, il supporte mieux à cheval ses crises de « maladie de la pierre », il est nanti d’une belle somme d’argent, accompagné de personnes de qualité…Rien ne le presse. Il lui faut pourtant rentrer un jour en Périgord. On ressent à le lire sa jubilation, son envie de poursuivre. L’idée de ce journal de voyage vient de l’un de ses serviteurs, lettré, qui avait pris la peine de noter l’essentiel des actions et propos de son maître ; mais vers le milieu du livre Montaigne lui-même, heureux de trouver cette œuvre en train, la poursuit. Un cahier à deux mains, donc.
Mais pourquoi ce voyage ? Parmi les raisons avancées, nous retiendrons le désir de présenter ses Essais au roi, d’aller en cure aux meilleures eaux (Plombières, Lucca), de laisser en de bonnes mains son jeune frère Monsieur de Mattecoulon qui doit acquérir à Rome, auprès de maîtres, l’art des grands bretteurs. Mais Montaigne pare son voyage d’autres vertus : il cherche une forme de sérénité car dans son monde où tout change constamment, où tout est mouvant, il faut bouger pour rester droit. Las des conflits religieux, atteint par la perte d’êtres chers, conscient de son propre vieillissement, cet esprit supérieur ressent par-dessus tout la nécessité de « frotter et limer sa cervelle à celle d’autrui ».
Des descriptions, de l’ethnologie: les horloges de Suisse, les fontaines, les auberges…Et les femmes, leurs atours, leurs poses…Il en courtise, en fait danser, des indécentes, des pudiques ! Ses remarques sur les attitudes des seigneurs en voyage, sur le climat, les atouts des diverses régions, sur le fait de boire son vin coupé d’eau ou pur ont un charme rare pour qui s’y laisse prendre. La visite au domaine du cardinal de Ferrare, un parc animalier (des félins importés, déjà ! et en volière des « pigeons d’Inde », nos dindes d’aujourd’hui), l’exécution publique du bandit Catena et la visite au Tasse, mélancolique, interné, admiré et si désespérant ! Cela et bien d’autres scènes rapportées sur le vif qui laissent dans les Essais, surtout au livre III, une indéniable empreinte.
« La vie est composée, comme l’armoirie du monde, de choses contraires »
 

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