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Cusuccie, un poème de Pierre Lieutaud

En cette période difficile, voici un poème de Pierre Lieutaud, Cusuccie, consacré aux pandémies et aux malades à travers le monde, traduit en corse par Francis Beretti.

Vi scrivu sta filastrocca
A voi chi tengu cari :
Se a vita ùn hè micca assai dolce
S’ella va cum’ella va
S’azzinga à i vostri surrisi
E vostre scacanate
I vostri dolci sguadri
E vostre lagrime à u bughju
A i mont di tenerezza
Più forti che l’addisperu
I bracci chi s’aprenu
E carezze chi appacianu
I longhi silenzii spartuti
Chi dicenu di più che e preghere
I discorsi e i ministeri,
Dicenu che voi campate
Ancu se vo site perduti, abbandunati,
Che ùn site micca soli
Di pettu à a malatia chi mughja,
E tutte ste cusuccie
Chi, qunadu a vita ùn hè micca dulurosa
Un so che cose da niente,
Tralasciate,
So in fatti per tutti i malati
U novu batticore di u mondu

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La journée d’un confiné et d’un hérisson

par Pierre Lieutaud

Derrière les fenêtres de ma prison sans barreaux, le printemps me fait la nique. Les fleurs s’ouvrent, les oiseaux chantent, les nuages passent au fond du ciel en cortèges tranquilles. Et le soleil rigole…

. Ah ! Vous avez voulu maitriser la nature, obliger les cours d’eau, ordonner aux plantes de germer selon votre bon vouloir, plastifier le globe terrestre comme un paquet cadeau empoisonné ! Eh ! bien, voila, c’est la revanche des mauvaises herbes, du grouillement de la vie telle qu’elle est.

Que sommes-nous, hier rois du monde, aujourd’hui peuple de parqués, terrorisés par un corpuscule de l’autre hémisphère, transporté par les norias d’avions chargés d’hommes d’affaires à la recherche de profits toujours plus grands, de touristes convaincus qu’il n’y a de vie convenable qu’à cheval sur les fuseaux horaires ? Sans le Machu Pichu, pas droit à la parole, sans l’Ile de Pâques, point d’issue. Ordre est donné par les villes paquebots, les avions gros porteurs, les télévisions, les médias et la publicité dominatrice  de goûter le monde entier avant de le quitter, Vous le valez bien, proclament-ils pour se remplir les poches. Et nous, pauvres moutons de Panurge, nous passons sans les voir à coté des coquelicots du bord des routes, des touffes de violettes, ces cyclamens, des genets, des sources, des ruisseaux. Vite, vite, voyager, prix cassés, toujours plus vite, consommer, jeter, boire et manger. 

Un hérisson qui habite mon jardin me l’a dit ce matin. La nature est en colère. 

– Regarde, le soleil s’impatiente de tant d’inconscience, il envisage de lancer des flammèches de plus en plus grandes. La lune n’en revient pas de ce qu’elle voit. D’ailleurs, si tu la regardes bien, tu remarqueras son air interloqué. Elle ne dit rien pour le moment, mais elle règne sur les marées et le cycle des femmes et si elle s’énerve…Le gulf stream continue à caresser les côtes et à tempérer les terres, mais jusqu’à quand ?

– Il a raison, répètent en cœur les tortues, les belettes, les renards, les sangliers, les chèvres et les moutons.

– Et nous alors, disent les oiseaux migrateurs, nous perdons le nord et de toute façon, il n’y a plus rien à manger sur nos terres de migrations. 

– Et nos couleurs, voyez comme elles s’estompent, disent les rouges gorges, les chardonnerets, les bergeronnettes, les oiseaux lyres et les cacatoès, les perruches et les guêpiers, 

Et ce n’est pas tout, a ajouté le hérisson, un truc extraordinaire s’est produit, une chose inexplicable : les plantes se sont mises elles aussi à parler.  

– Regardez-nous, crient les tomates, malades sitôt écloses, sans couleur ni odeur, nos feuilles sèchent comme de vieux papiers. 

– Et nous alors, les cerises, si pourries que même les oiseaux nous ignorent. 

– Et nous, les pêches, traitées et retraitées et toujours malades. 

– Et qu’est-ce que je devrais dire, pleure le géranium, dès que je fleuris, je périclite.

– Et nous les abeilles, malades comme des chiens, incapable de transporter le pollen pour notre reine, la plupart de nous allongées dans les alvéoles, malades à crever.

– Et nous, les papillons, l’extinction nous guette comme les coccinelles, les lucioles, les libellules, les hannetons et les vers de terre…

Alors ce corpuscule vous l’avez bien mérité, a ajouté le hérisson. Bien sûr vous vous en tirerez, et bien sûr aussi, animaux humains sans cervelle, vous oublierez…La nature non. En ce moment, elle tient un grand conciliabule et une décision a été prise à l’unanimité.  Soleil, lune, océans, volcans, rivières, lacs et montagnes sont tous d’accord. Au prochain faux pas des hommes, ils videront la terre de l’espèce humaine. 

Crédit Photo : Camille Canazzi, Février 2020

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Moulin rouge (suite), nouvelle de Pierre LIEUTAUD

Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction

 teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#2)

Après des années de navigation dans le vide intergalactique, le navire, parti de  la terre dévastée à la recherche d’un nouveau monde pour accueillir les hommes, s’est enfin posé sur Earth number 2, la planète dont ils espéraient l’existence…            

Le second et quatre commandos de marine avaient pris place dans le véhicule d’exploration. Une trappe s’ouvrit en chuintant et un bras articulé le déposa délicatement sur le sol. 

-Vous pouvez démarrer, dit le commandant dans l’interphone, tout est en ordre. Bonne chance.

Véga, tel un scarabée, escala les petits rochers au pied du navire et prit sa route sur l’étendue plate et lisse au cap plein nord.

Le paysage avait changé. A bord de Vega, ils ne savaient pourquoi, ils chantaient dans le ronronnement des chenilles caoutchoutées. Des vallonnements amples comme de longues vagues  barraient l’horizon. Vega suivait son cap et atteignit ce qui paraissait être une route. 

Un homme  qui leur ressemblait était  assis au bord. Il se leva, s’inclina et leur dit « Ruojnob. Uo’d zenev souv? ».

Il semblait attendre une réponse. Mais ses mots étaient incompréhensibles. Il hésita et puis partit à reculons avec une démarche souple, sans forcer. 

Le second nota qu’il portait de drôles de chaussures, la pointe à l’arrière et qu’il avait mis sa veste à l’envers, boutonnée dans le dos. Il reculait avec une aisance étonnante, les pouces des mains tournées vers l’arrière tout en parlant :

« Ej siav ritreva sel sétirotua ed ertov eunev ».

Dans l’habitacle, c’était un silence de cathédrale. Véga suivait l’homme, un peu à l’écart, à sa vitesse. Il marchait maintenant d’un pas rapide, par moment  ils l’entendaient grommeler:

« Iueq tnos sec sneg serazzib, no tiarid  sel seganosrep nu’d xueiv mlif ».

Ils suivaient maintenant une route asphaltée, des voitures semblables à celles de la terre avançaient à reculons sans que cela ne semble poser de problème. Le second appela le navire et expliqua au commandant ce qu’ils avaient sous les yeux et la similitude avec la terre. Le commandant ne s’en étonna pas; il savait que tout était possible dans l’univers ; les vivants de cette planète auraient pu aussi bien avoir l’aspect de crapauds, de chenilles, de végétaux capables de se déplacer, de rhinocéros ou de scolopendres…Il autorisa Vega à suivre leur guide et demanda simplement qu’un message lui soit envoyé toutes les quinze minutes et qu’aucun contact ne soit pris avec les populations locales sans son accord. Pourquoi avait-il exigé ce dernier point ? Il n’en savait rien, peut être un reste de prudence, ou un regret d’être là, coincé dans le navire, obligé d’attendre sans voir, sans agir…

Le second desserra les freins et accéléra pour rejoindre leur guide… Ils longeaient des maraichages, des champs de blés, des bosquets. Ils approchaient d’une ville, une agglomération importante, des foules de gens semblables aux hommes de la terre déambulaient à reculons, sans  que cela paraisse les gêner. Un cortège funéraire passa devant eux, il aperçut, derrière les vitres d’un corbillard monumental coiffé de quatre plumeaux, un tout petit cercueil. Une limousine noire le précédait, recouverte de gerbes de fleurs, de couronnes de perles. Il essaya de déchiffrer les phrases inscrites sur des bandeaux dorés: « A erton ruetcerid », « A erton elcno iréhc », « Sel sreirvuo stnassiannocer ». Elle roulait comme le corbillard, au ralenti, en marche arrière et devant marchait, toujours à reculons, une foule de vieillards qui précédait un groupe d’enfants vêtus à l’envers, de costumes sombres, cravatés, des chaines de montre à gousset pendant de leurs gilets. Le second remarqua des décorations épinglées sur leurs revers et l’air sérieux et consterné qu’ils arboraient l’étonna…

Au croisement des rues, des feux de signalisation fonctionnaient à l’envers. Comme tout sur cette planète, pensa-t-il. Les voitures attendaient sagement au vert et démarraient en trombe en marche arrière quand le rouge s’allumait. Sur un panneau indicateur, il lut le nom de la ville « Sirap »…Tout près maintenant, une rivière coulait derrière une rangée d’arbres, il faisait chaud, des chalands passaient lentement, eux aussi en marche arrière. 

Aux carrefours, des agents de police réglaient la circulation : des enfants habillés en gardien de la paix, mais à l’air si décidé qu’il commença à perdre pied dans ce monde pourtant si semblable à celui d’où ils venaient. Et quand une grosse voiture remontant en marche arrière le boulevard s’arrêta devant lui, il ne fut pas surpris de voir un vieillard au volant et un enfant assis nonchalamment aux places arrière. La vitre descendit, l’enfant pencha la tête vers lui. Son regard bienveillant et interrogateur le mit mal à l’aise, mais le sourire qui passa sur son visage le rassura. 

«  Zetnom », lui dit-il en ouvrant la portière, « Suon snodnetta ertov  eunev siuped spmetgnol »…

Décidément, pensa le second, alors que l’enfant lui offrait un cigare, dans ce pays, les enfants semblent diriger le monde.

« Eunevneib rus htrae rebmun 2, al etenalp ellemuj ed al erret, nu ednom à srevne’l, nu ednom euqirtemys ésrevni ».

Message de Vega : « En suivant le promeneur, nous sommes parvenus à une grande ville. Tout est curieux, comme une terre à l’envers. Un homme qui est un enfant et semble un personnage important vient de nous inviter à le suivre. Que devenons-nous faire? »

Dans le navire, le commandant déroulait ses souvenirs comme une bobine. Tout cela était totalement incompréhensible, illogique, fou. Découvrir au fin fond du monde, non, au delà du monde, au milieu d’un fouillis inextricable de planètes, de galaxies, de voies lactées sans fin, une planète identique à la terre, une terre qui marcherait à l’envers…Et puis, découvrir n’était pas le mot… Earth number 2 était une destination qu’ils n’avaient pas choisie où le plan de vol automatique les avaient amenés. 

Il se souvenait de ce savant aux idées originales qui sortaient tant de la logique qu’on l’avait exilé dans  un cagibi, sous un escalier du Cnrs, seul avec ses publications que personne ne lisait… Le professeur Buissonnière parlait de mondes symétriques, d’univers en miroir, de drapages d’infinis qui se reproduisaient à l’infini…

 Message à Véga: «  Vous êtes autorisés à suivre la personne dont vous parlez dans votre message. Ne donnez aucune information sur la position du navire ou du monde d’où nous venons. Informez-moi de la suite des évènements».

Le professeur Buissonnière expliquait que l’infini était constitué de pliures d’espace, un immense accordéon qui s’ouvrait et se fermait au son d’il ne savait quoi, peut être une vibration, écrivait-il… Il comparait l’espace à des ailes de papillon aux dessins multicolores, des ailes recouvertes d’une poudre légère faite de milliards de planètes, sur lesquelles, lorsqu’elles se touchaient, s’imprimait des deux cotés le même dessin en miroir, une symétrie inversée. Une immense décalcomanie… Pendant des années, il avait cherché les axes de ces pliures, leur épaisseur, la distance entre elles, le cycle de temps entre deux fermetures,  le moment de leur accolement… Sur la partie de la pliure d’un monde où auront disparus les mers, écrivait Buissonnière, les fleuves, les forêts et les hommes se graveront les océans, les rivières, les lacs et les bois de l’autre. Ainsi se reconstitueront, revivront des vieux mondes usés, dégradés, moribonds, comme le notre. Et puis ces mondes devenus identiques s’éloigneront à nouveau et mèneront des vies séparées en évoluant différemment… L’éternel retour… La pliure qui viendra apportera à notre terre le monde d’avant, de forêts profondes, de mers émeraude, de lacs aux eaux transparentes, avec ses printemps, ses odeurs, ses bourgeons, ses fleurs nouvelles, ses chants d’oiseaux. Mais aurons-nous le temps d’attendre sa venue ? Y aura-t-il encore des hommes sur la terre au moment du prochain accolement ? Que sera le monde qui nous remplacera ? Et si les deux pliures ne sont plus que déserts arides, sans aucun homme dessus, sera-ce la fin des mondes ? 

Théorie fumeuse d’un hurluberlu coupé du monde et de sa réalité, avaient écrit les responsables scientifiques.  Pourtant, lorsque plus rien ni personne ne put empêcher leur monde de s’effondrer, ils avaient ressorti sa théorie et ses calculs. Retourner dans la pliure d’avant, retrouver le monde d’en face en espérant qu’il soit intact, était la seule issue. Et pour avoir la preuve de ce qu’affirmait Buissonnière, il fallait aller voir sur place en suivant le chemin qu’avait tracé. 

Pour sortir de notre pliure, avait-il écrit, il nous faut chercher un passage. Et ce passage ne peut être qu’un trou creusé par les amas de météorites qui cheminent dans le vide intersidéral, tout droit, traversant une pliure après l’autre au même endroit. Un navire à l’autonomie suffisante pourra rechercher cet orifice dont nous ignorons l’emplacement et sortir ensuite  par là  dans le vide intersidéral. Il naviguera pendant un temps probablement très long avant d’atteindre la pliure suivante au niveau d’un orifice symétrique de celui d’où il est sorti. Il pénétrera alors dans la pliure pour gagner Earth number2*. J’espère que les frères jumeaux de notre terre auront eu la sagesse de préserver la leur afin que les passagers du navire puissent s’y établir. Et puis, si le prochain accolement ne tarde pas trop, leur nature intacte, leurs cimes enneigées, leurs banquises, leurs villes et leurs villages, leurs lacs, leurs étangs, leurs fleuves et leurs mers s’imprimeront sur notre terre dévastée où il restera peut être encore quelques humains ». 

L’auto roulait à un train d’enfer, brûlant tous les feux verts. Le second, assis à coté de l’enfant déguisé, regardait le paysage qui défilait derrière lui…Une ville qui vivait sa vie en apparence bien réglée et tranquille, des milliers de piétons qui marchaient, le pas pressé, à reculons, des métros aériens qui passaient, en marche arrière, dans un grondement de poutrelles de métal. 

Message de Vega : Vingt dieux, commandant, nous sommes à Paris. Derrière moi, je vois l’arc de triomphe, nous remontons les champs Elysées.

«  Sirap ares sruojout Sirap », déclara l’enfant en tirant sur son cigare.

Maintenant, ils passaient devant la façade d’un vieux bâtiment où des néons rouges figuraient des ailes de moulin « El niloum eguor », murmura l’enfant en souriant…

*Pour expliquer comment le navire atteindrait Earth number 2, le professeur Buissonnière  écrivait : « J’ai programmé une trajectoire automatique que suivra le navire sitôt qu’il aura trouvé l’orifice de sortie de sa pliure : une fois positionné là, il fera le point avec la terre, en déterminant la distance qui les sépare et l’angulation (angle alpha) par rapport à l’horizontale de ce lieu. Il suivra cette ligne horizontale le temps qu’il faudra en conservant le même cap jusqu’à pénétrer par l’orifice symétrique dans la pliure précédente. Sa trajectoire sera alors corrigée de l’angle alpha et en suivant cette nouvelle route sur la même distance que celle qui séparait le navire de la terre à la sortie de sa pliure, il arrivera  à destination ». Il avait ajouté : « Tout cela, bien sûr, si mes calculs sont exacts et si existe une planète sœur de la terre, symétrique, placée exactement au même endroit que la notre dans une galaxie elle aussi absolument identique à la notre. Toutes choses dont je suis absolument certain et qui expliquent le nom que j’ai donné à ce grain d’espace infinitésimal  qui sauvera l’humanité en péril  ».

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Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#1)

 par Pierre Lieutaud                                      

L’atterrissage avait été brutal. Le navire avait touché le sol depuis dix minutes et continuait à grincer comme un vieux portail dans des cahots qui n’en finissaient pas… Après toutes ces années, les automatismes ont un peu perdu de leur précision, pensa le commandant. Rouillés, ce mot  lui vint à l’esprit. Dans l’espace, rien ne rouillait jamais, il sourit en se disant que les kyrielles d’algorithmes qui les avaient amenés là ne rouillaient pas, elles non plus. Il imaginait des dentelles qui trainaient derrière eux dans l’espace, des petites dentelles luisantes, inoxydables, qui organisaient, obligeaient le monde. Des choses indestructibles, alors que les  humains dont il faisait partie n’étaient que de pauvres corps de passage, à l’obsolescence programmée par une horloge biologique dont personne ne savait qui faisait tourner les aiguilles. Des corps qui se délitaient lentement, doucement, il pensa aux comprimés effervescents qui se transformaient en petites bulles et s’évaporaient peu à peu… La vie de l’homme, un petit tour et puis s’en va…Un tour pas si petit que ça, il était à des millions de kilomètres de chez lui, 88, boulevard de la grange, Wilmington, Australie. Là bas, sur la vieille terre, des décades et des décades étaient passées, la plupart des gens de sa génération étaient morts et lui, il frétillait face à un nouveau monde. L’embrouillamini du temps et de l’espace lui avait donné un morceau d’éternité…Enfin…Tout ça si Einstein avait vu juste. Ou s’il n’était pas en train de délirer. Le délire d’espace, bien connu des cosmonautes, en avait perdu des dizaines. Sortis dans l’espace, subjugués par le monde qui les entouraient, ils s’étaient séparés du cordon ombilical qui les reliaient à la station spatiale, pour être libre dans l’inconcevable néant bleu qui les entourait. Mais la vraie cause de leur disparition était autre : le mélange respiratoire qui les abreuvait, bombardé d’ions cosmiques, s’était modifié en devenant un gazouillis hallucinatoire qui leur avait fait perdre la tête. Il soupira…Et si les milliards d’ions cosmiques qui avaient percuté le navire depuis toutes ces années lui avaient fait perdre la raison ? Et s’ils ne s’étaient pas posés ? Et s’il était mort, réduit à l’état de bulles ? Reprend tes esprits, commandant, se dit-il, alors que le navire s’était immobilisé sur le sol caillouteux qui défilait sur l’écran de contrôle. Ses mains, crispées sur le levier de commande, se détendirent. Et lui aussi. Juste un moment. Le temps de se dire c’est la fin du voyage, nous sommes vivants. Déjà, les procédures d’identification du site d’atterrissage tournaient, des loupiotes s’allumaient, s’éteignaient, des petits hauts parleurs couinaient un peu partout. Les atterrisseurs télescopiques du navire l’avaient positionné automatiquement à l’horizontale et rien ne bougeait. C’est déjà ça, se dit-il, nous ne nous sommes pas posés à cheval sur un rocher ou sur du sable mouvant… 

Les voix de synthèse récitaient des check list qui résonnaient dans les coursives de la carcasse d’acier où ils avaient passé des années. Il vérifia l’alimentation en oxygène, le plus important, se dit-il. Tout était en ordre, il restait de quoi vivre pendant trois ans et le petit sifflement qu’il reconnaissait au milieu de tous ces bruits, c’était la source de  leur vie…Trois ans pour trouver un nouveau monde respirable…L’équipage, immobile derrière les verrières panoramiques, lui fit penser à un alignement de statues. Silencieux, tétanisés ils regardaient tous leur nouveau rivage, si loin de la terre qu’ils avaient quittée  probablement pour toujours.

H-TER-479 était un gros caillou. Lisse comme une savonnette. Au raz du sol flottait un nuage bleu, plat et dense, des milliards d’étoiles scintillaient au fond du ciel et sur l’horizon se levait un soleil.  L’univers est rempli de milliards de planètes, de galaxies sans fin et nous nous sommes posés là, se dit  le commandant…Une vague de chair de poule le parcourut, de la tête aux pieds. C’est bien beau, toutes ces formations,  ces séminaires de self contrôle, de maintien du sang froid devant des situations qui nous dépassent, mais nom de Dieu, j’ai du mal à rester calme, à penser à un avenir ici. 

Le message sifflait dans toutes les oreilles: « Convocation immédiate de tous les membres de l’équipage ». Dans les coursives s’allongeaient les files de marins, techniciens, ingénieurs, médecins, océanologues, astrophysiciens, tous volontaires pour aller chercher les limites, envoyés dans l’espace depuis la ville spatiale qui tournait depuis des dizaines d’années autour de la terre, leur planète. On l’appelait autrefois la planète bleue. C’était il y a longtemps, même les plus vieux habitants de la ville orbitale n’avaient pas connu ce halo pastel, délicat, qui donnait envie de réciter des poèmes et faisait monter les larmes aux yeux. Que va devenir l’humanité, se disait le glaciologue en suivant le couloir, nous avons quitté une planète moribonde pour nous poser après toutes ces années sur ce désert des Tartares…Pourquoi ici et pas ailleurs? Pourquoi être passé au larges de toutes ces planètes verdoyantes, ces océans infinis, ces atmosphères douces et claires sans s’y arrêter? Pourquoi, chaque fois, on nous disait que la destination était plus loin, ailleurs?

Ils se souvenaient tous  du jour où le commandant les avait réunis. « D’après les calculs », avait-il dit, « nous sommes à la limite de notre univers ». C’était si drôle, incongru, impensable, d’énoncer une chose pareille qui résonnait dans les hauts parleurs des coursives, qu’en même temps qu’il l’écoutaient, il se demandaient s’il  n’avait pas sombré dans la folie, si c’était bien lui qui répétait ces phrases comme un robot, ou bien si quelqu’un les lui dictait, l’obligeait à les dire… « Nos radiotélescopes buttent sur une barrière invisible d’une texture inconnue, si on peut parler de texture pour une chose invisible. Nous nous doutions de son existence, c’etait l’un des objectifs de notre voyage. Mais ceci n’est que notre première étape; le but final est de sortir de cet espace et chercher ce qu’il y a au delà. Pas question de prendre de risques en essayant de passer a travers cette barriere qui meme invisible pourrait nous desintegrer. A partir de maintenant, nous allons la longer cette limite le temps qu’il faudra pour chercher un orifice, une sortie, et pénétrer dans l’inconnu »…

Pendant des années, ils avaient navigué en côtoyant cette limite, ajustant la trajectoire du navire pour qu’il ne s’en approche pas trop et risque de la percuter. Mais percuter quoi? Les dopplers latéraux renvoyaient l’écho de la muraille invisible… Le jour où l’écho du doppler ne retourna pas au navire, le commandant crut d’abord à une panne, il fit vérifier le module de réception, il était intact, fonctionnel. Et rien n’y parvenait. 

Quand apparut sur l’écran l’image de l’orifice, un cercle parfait sans fond, il ordonna de poursuivre la route au même cap, comme si de rien n’était, autant pour reprendre ses esprits que pour s’assurer de la réalité de ce qu’il avaient découvert. Il fit machinalement le signe de croix et fit pivoter le navire de 180 degrés pour retourner vers la bordure de l’orifice. Ils la suivirent pendant un mois lunaire avant de se retrouver où ils étaient partis. Il s’agissait bien d’un cercle et ils en côtoyaient la limite, de si près qu’ils l’apercevaient maintenant dans la lumière des projecteurs de marine. Un biseau bleuté au tranchant effilé. Au-delà scintillaient des milliards de galaxies. 

Ils savaient qu’ils devaient franchir ce passage, mais peu d’entre eux avaient cru possible d’y parvenir un jour. Et tous avaient peur. Une exploration lointaine, oui, mais quitter le monde, c’était mourir, passer dans l’au delà voulait bien dire cela. On décida d’essayer d’arrimer une balise sur la bordure, pour pouvoir retrouver la sortie, dit le commandant, et d’envoyer une expédition de volontaires sur le biseau et plus loin le long de la barrière. Pour savoir de quoi elle était faite. Nous verrons bien alors s’il est possible d’y arrimer une station spatiale ou de construire une base dessus, un espèce de belvédère d’où nous pourrons voir le monde du dedans et le monde du dehors. 

– Nous serons des gardes-frontières, plaisanta un mécanicien,

– Nous planterons le drapeau de l’empire terrestre, dit un autre, 

– Le planter? Mais dans quoi, dit un autre encore, arrêtez vos bêtises, nous ne savons pas de quoi est fait la barrière, et même si elle existe vraiment, 

– Il a raison. Un artéfact, une image fabriquée par nos calculatrices, un brouillard de météorites et rien d’autre, c’est le même univers qui continue, le notre, nous sommes simplement allés plus loin…

Dehors, tout était différent, nouveau, inconnu, dehors était peut être le destin de l’homme, sa seule survie, mais que représenterait-il dans cet univers? 

Le lendemain, après une touchante cérémonie d’adieu, le module d’exploration emporta l’équipage et la balise. Ils étaient si loin de tout que, privés de communication avec la terre, ils firent passer en boucle sur les écrans les photos de leurs femmes, leurs enfants, probablement des vieillards et qui disparaitraient avant que n’arrivent à eux leurs images, si elles leur arrivaient un jour… Ils emportaient avec eux un drapeau de la terre, une bannière blanche avec un globe bleu au centre…S’il y avait un sol où ils allaient, ils le planteraient dessus..

Seuls au monde, déjà morts bien que vivants, avant-garde d’une humanité en voie de disparition, ils n’avaient plus rien à perdre. Ce jour là, probablement, par un signe du destin, un enfant, une fille etait née dans la maternité du navire et tétait sa mère avec voracité. 

Trois jours après, alors que le module d’exploration glissait le long de la bordure sans pouvoir s’y arrimer « De la gélatine », disaient les messages de l’équipage, « si claire et transparente que nous pouvons voir l’univers de chaque coté avec une netteté étonnante »,  ils avaient franchi le passage, comme les marins des temps anciens passaient l’équateur, une limite invisible, théorique, fruit du calcul de physiciens rêveurs isolés dans leurs laboratoires…Des automatismes avaient pris le contrôle du navire. Sur sa lancée, moteurs stoppés, il semblait faire roue libre dans l’infini, ils avaient navigué dans le silence de l’espace des années durant sans que rien ne change…

Comme tout cela ressemble à l’univers d’où nous venons, se disait le commandant qui devait dresser la carte d’un nouveau ciel, calculer les apogées, les périgées, les trajectoires de ces milliards d’étoiles. Devant eux brillait un soleil et tournaient des planètes…Et puis, un jour, leur trajectoire s’était incurvée, les calculatrices avaient montré que l’une des planètes inconnues attirait vers elle leur navire. Le commandant avait ordonné de laisser faire les choses. Dans le nouveau monde où ils étaient, il se sentait privé de mots pour parler de ce qui les entourait. Alors, il appelait  choses les événements qu’il ne pouvait comprendre ou prévoir…

Le message automatique post atterrissage s’était ouvert comme une huitre. Vingt ans qu’il essayait en bricolant les circuits et les algorithmes de le faire sans y arriver jamais. Où allons-nous s’était-il demandé toutes ces années? Et là, il avait sous les yeux ces vieilles phrases, écrites par des gens probablement morts. Que savaient-ils de H-TER-449? Etait-ce le nom qu’ils avaient donné à ce caillou dont ils ignoraient tout et où le hasard de l’attraction des planètes qu’ils avaient survolé, côtoyé, les avait amenés? N’avaient ils pas été simplement livrés au ping pong de la gravitation interstellaire? 

C’est bien beau, tout ça, se dit le commandant mais maintenant, qu’on l’ait voulu ou pas nous nous sommes posés et il faut faire connaissance avec notre nouveau rivage.

Qui s’appelait dans le message Earth number 2. Une blague. Ou l’espoir de créer une nouvelle terre, le nom de baptême de la planète où ils s’étaient posés…Mais qu’y avait-il de comparable avec la terre, même dans l’état où elle était quand ils l’avaient quittée ? Il existait encore là bas, par ci par là, sur sa surface  marronnasse et racornie, des ilots bleus et verts, avec de petites mers, alors qu’ici, c’était un néant rocheux. Au dessus d’un écran, une petite ampoule s’était allumée et clignotait pendant qu’un message défilait : « Résultat de l’étude de l’environnement extérieur; atmosphère comparable à le terre, respirable, température 18 degrés centigrades, brise détectée secteur sud est, force 5 nœuds, air de turbidité normale »…Formidable, se dit le commandant, mais curieux…

« Vous sortirez sitôt le navire stabilisé et les automatismes réinitialisés et vous enverrez en reconnaissance au cap plein nord le véhicule Véga avec 4 soldats. Leurs messages radio vous décriront ce qu’ils verront ». 

Je crois rêver, se dit le commandant, ils sont à des milliards de kilomètres, probablement morts et enterrés depuis longtemps et qu’est ce qu’ils ordonnent? Reconnaissance au cap plein nord ! 

Il avait pourtant été obligé d’obéir. Vega refusait de démarrer s’il lui indiquait une autre route….

A suivre………….

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Néandertal, Homo sapiens et moi

par Pierre Lieutaud (Nouvelle)

-Bienvenue, frères humains dans l’assistance totale et permanente.
Voilà ce qu’il avait envie de dire. Pour attirer l’attention. Après, il ajouterait : Nous sommes devenus lisses et nous glissons avec les jours qui passent comme des savonnettes au fond d’une baignoire.
Une comparaison comme une autre, pensait-il. Imagée, quand même… Que les hommes sans boussole ressemblent à des savonnettes livrées aux parois de fonte émaillée ou de résine moulée d’une baignoire lui semblait pourtant décrire parfaitement la situation.

Personne ne l’écouterait. Peut être était-il trop tard. Gavés, épargnés de tout, entrés en déliquescence dans un enfer de facilité, de monotonie, d’immobilité à l’allure de paradis, ils suivaient aveuglément ce que décidait l’attirail numérique qui surplombait leurs vies. Il parlait du bonheur, de la fin des servitudes, de liberté, de temps laissé aux hommes pour autre chose…Mais quoi ? Lui, il avait fait le tour du monde, admiré les grandes cataractes, les fleuves boueux si larges qu’ils semblent des mers, atteint les sommets enneigés de tous les continents dans des téléphériques au confort moelleux, traversé les déserts et les marécages, les mers intérieures et les océans, arpenté les ruelles sans fin des bidonvilles autour des mégapoles… Et il était retourné chez lui, au milieu des automatismes qui s’en donnaient à cœur joie, tamisaient la lumière, entrebâillaient les fenêtres, allumaient la radio sitôt qu’il levait le petit doigt… D’un souffle, d’un regard, d’une mimique, il déclenchait les procédures de la vie qui se déroulait, feutrée, économe de voix, d’énergie, de temps, désertée par les cris, les rires, les larmes et les pleurs. Une douce musique le berçait, les stores se levaient, la porte s’ouvrait, le micro onde sonnait, un café fumant attendait…


Pour qu’ils le laissent tranquille et l’oublient un moment, il devait rester couché dans l’obscurité, sans bouger, presque sans respirer…Et sans penser aussi, parce que la dernière innovation, l’analyseur de pensées et d’émotions, un boitier rond, plat et blanc, étudiait le fonctionnement de son cerveau, savait ses désirs cachés, ses angoisses et ses espoirs, surveillait mon rythme de sommeil, discernait le moment ou il avait récupéré de la journée précédente et le réveillait, entouré de lumières pastel venues du plafond de sa chambre. En principe, il était libre. Mais sitôt qu’il pensait, les kyrielles informatiques se mettent en marche pour le conduire où il est légal, moral, et autorisé d’aller. En fait, où ils voulaient.

Un projet ? Oui, il en a un. Résister. Remonter le temps, se souvenir, redevenir humain et tout recommencer…
Projet non programmé dans les algorithmes, annonce l’analyseur. Il est sorti des clous. Il a quitté le chemin obligé. Il fait l’école buissonnière du monde numérique. Alors arrivent l’avertissement puis le blâme et la punition. Tous les systèmes se déconnectent de lui. Silence numérique total, complet, assourdissant. Impossible de quitter son appartement, il n’y a plus de clef. Comment se nourrir, le frigo est verrouillé, le micro-onde aussi. Comment communiquer, tous les réseaux répondent occupé. Comment voir le ciel, les vitres de ses fenêtres sont devenues opaques.
Au départ, il reçoit des messages polis de réprimande (« L’étude de vos données mettent en évidence un non respect trop important de réponses aux consignes donnés. En relation probable avec une erreur de compréhension de votre part, Veuillez corriger. Merci »). Puis sont venues les intimidations (« Votre comportement reste anormal. Les sanctions prévues à cet effet vous seront appliquées si vous poursuivez »). Et enfin les sanctions (« Vous êtes déconnecté de l’assistance de vie. La reprise du flux ne se fera qu’après réception d’un message d’excuse et un engagement de votre part de ne pas récidiver »).
Il en est là. Ils ne recevront jamais le message qu’ils attendent. Pour eux, il n’existe plus, ils ont même déconnecté les cameras de surveillance. Une chance. Big data est bien malin, il sait tout de tout, mais le petit crayon noir et le carnet à spirales au fond du tiroir, il n’est pas au courant. Des vieilles choses inutiles, obsolètes, des reliquats du monde d’avant…Qui aurait pensé à utiliser un crayon, du papier pour s’exprimer ? Il n’a pas le choix, sinon, comme les autres, il aurait jeté ces reliques dans une poubelle. Pas numérique, une vraie.


Il attend, seul, avec quelques morceaux de pain et une bouteille d’eau tiède, enfermé dans la pièce où la climatisation a été coupée. La régression complète. C’est ce qu’il cherchait. Le retour à l’âge d’homme. Il est un homo sapiens des savanes africaines, un néandertalien perdu dans les forêts, un humain coupé des sources de vie, du soleil, de la terre qui manque sous ses pieds.
Alors, tant qu’il le pourra, qu’il lui restera du pain et de l’eau, il écrira chaque jour sur les pages du carnet, l’histoire-testament d’un habitant de la terre redevenu homme…Pour se rappeler et tracer une route nouvelle aux naufragés du numérique qui l’entourent.

Premier jour.
Mettre les souvenirs en ordre…
J’étais un petit enfant et ma mère m’aimait. Notre maison ouvrait sur un jardin de fleurs multicolores aux parfums envoutants. Deux grands arbres ombrageaient la prairie où des paons majestueux faisaient la roue. Des milliers de moineaux, invisibles dans les feuillages, faisaient le soir un grand tintamarre pendant que dans le ciel sifflaient les hirondelles. Elles construisaient leurs nids de boues séchées et de brindilles sous les poutres du garage. J’étais heureux. Toutes les parties de mon petit monde s’imbriquaient en douceur. Souvenirs paradiso ? Maquillage du temps ? Dans ma mémoire, il n’y a pourtant ni noirceur, ni regret. Je ne vois que ciel bleu, flocons de neige, soleil d’été, libellules et chants d’oiseaux. M’a-t-on épargné les grandes tristesses, ces vagues mortes au gout d’algues pourries et de vent du nord ? A-t-on allumé des vieux soleils disparus à mes matins d’enfance ? Je ne le saurai jamais.

Deuxième jour.
Les souvenirs coulent comme une source claire. Il lui reste du pain…
L’école, une ruche bourdonnante où je cherchais tant bien que mal ma place. Ma mère m’aimait toujours. Le soir en famille nous écoutions la radio. Le monde soufflait son haleine dans les vibrations des hauts parleurs. Un monde incompréhensible, disproportionné, conquérant, grandiloquent. Et moi, je grandissais, sans le vouloir, sans savoir pourquoi. Le bruit du vent, le bruissement de l’eau, le chant des grillons, le sifflement des bicyclettes et le ronflement des autos qui passaient sur le chemin, s’amplifiaient dans ma tête, j’étais au centre d’un monde d’où arrivaient, de toutes parts des odeurs de fleurs, de fraicheur des feuilles couvertes de rosée, de fadeur des mousses endormies, de chaleur profonde des terres d’argile craquelées par l’été. L’humus des sous bois était chargé de senteurs de feuilles mortes, de glands de chêne écrasés, de vieilles violettes, de champignons pourris, le parfum acidulé des granits pailletés plongés dans l’eau glacée des torrents me faisait rêver. Je captais le monde entier avec une acuité qui me semble aujourd’hui par les hommes perdue. Tous mes sens exacerbés faisaient de moi un enfant animal qui ressentait les lumières, les odeurs, les bruits d’un monde qui s’ouvrait avec la générosité, l’indifférence tranquille, et le mystère profond dont je cherchais l’origine. J’étais enfant de cœur de l’église du village. Le vieux curé, revêtu d’étoles et de dentelles, se prosternait devant l’autel en implorant un Dieu que je ne voyais ni dans son tabernacle, ni dans la sacristie après la messe où la douceur lourde du vieil encensoir, la moisissure sucrée des habits liturgiques couchés dans de longs tiroirs, la poussière acre des tapis éclairés par la lueur violine et rose des vitraux me racontaient des histoires de cavernes endormies, de sorciers fatigués, et de vieilles reliques…
Longtemps après, je me suis dit que si Dieu existait, il devait être là, dans ce vestiaire endormi, au milieu d’ornements inutiles, de burettes vides, de fripes moisies, à l’image du monde…

Troisième jour.
Un kaléidoscope tourne dans sa tête. Il ne sait pas le temps qu’il fait dehors. Aucun bruit…
J’étais grand, les paons avaient fermés leurs roues, les arbres avaient grandis, eux aussi. Il y avait moins de moineaux, moins d’hirondelles, la télévision était posée au milieu du séjour. Sous mes yeux, des gens bardés de diplômes, de certitudes et de suffisance trônaient derrière de grands bureaux, expliquaient les raisons de ce qu’était devenu le monde, donnaient des conseils répétés qui remplissaient nos têtes. Et entre leurs interventions, la publicité nous montrait des machines modernes et indispensables. D’ailleurs, la voisine en avait déjà acheté une. Le temps pressait. On nous traçait un chemin au milieu des hirondelles et des moineaux.

Quatrième jour.
Il compte les tranches de pain qui restent. Quatre…
Tu es un homme, maintenant. Un message qui m’effrayait : ces voix doucereuses et admiratives me disaient que l’enfance était finie, que le temps était venu de prendre le témoin de l’âge adulte. Quand je me regardais dans une glace, je ne me reconnaissais plus. Ce type dans le miroir, je savais bien que c’était moi, quand je levais le bras, il faisait pareil, quand je souriais, aussi. Ce grand corps était ma défense, ma muraille, ma citadelle et au fond de cette grande carcasse s’était réfugié l’enfant que j’étais. J’y avais fais mon nid, comme les hirondelles sous les poutres du garage. Entre mon enveloppe trop grande et ce moi recroquevillé résonnaient les clameurs de la société où se plongeait ce pauvre Don Quichotte dégingandé. Etudes supérieures, noyé dans un monde qui s’organisait pour être celui que la télévision disait. Quelques guerres queue de cyclone pour écraser les réticents lointains et la route droite se poursuivait. Don Quichotte suivait le charroi du monde, se pliant tant bien que mal à ses injonctions. L’aimerais-je un jour ? Ma mère me manquait. Je regrettais mes moineaux et mes hirondelles. Quelques merles citadins poussiéreux, apprivoisés par les hommes venaient picorer dans mes mains. Un désespoir. Eux aussi suivaient la route.

Cinquième jour.
Un quignon de pain et un fond de bouteille d’eau et c’est tout. Il n’ira pas bien loin.
Le progrès se poursuivait. Qu’on devait suivre. La troïka de bazar était à l’œuvre : les industriels s’emparaient des découvertes scientifiques, la finance en voyait les gains à venir, les sociologues en décrivaient l’intérêt pour les populations. Ils parlaient de bonheur. Et nous voilà tous convaincus, remerciant cette kyrielle de nous avoir donné un moyen d’être heureux, un instrument de joie de vivre…Le pouvoir numérique était là pour diffuser et imposer ce qui allait changer un monde qui n’en demandait pas tant. La publicité était partout, nous étions identifiés, soupesés, évalués, testés. Certains pouvaient rapporter gros, d’autres, résidus du vieux monde, résistaient. Et toujours des hommes suffisants et porteurs de solutions obligées péroraient derrière leurs bureaux. Ma mère ne pouvait plus m’aimer, elle était morte. Je me sentais seul et étranger au monde où je vivais. Don Quichotte, mon double avait du mal à trouver sa place. Il me ressemblait tant !

Sixième jour.
Il racle les miettes et le croute du pain sur la toile cirée. Il a soif. Peut être le dernier jour. Ou l’avant dernier…
L’écrasement se poursuivait…Je pensais à ma mère, mes hirondelles et mes moineaux. Le monde était connecté de toutes parts. Comme des nuées de moucherons, les données complètes sur tous les êtes humains scintillaient sur les écrans des maitres du monde, passaient d’un Cloud à l’autre, dévorant l’énergie, ne changeant rien à rien. Si nombreuses et banales, si détaillées qu’elles étaient ridicules, si inutiles qu’un jour viendrait où on effacerait tout ça, ce thesaurus de pacotille, comme une institutrice efface le tableau noir avec son éponge, pour revenir à l’humanité ordinaire, avec des circuits courts d’homme à homme, d’homme à femme, de père, de mère à enfant, bien plus efficace et vrai. C’est ce que je pense et c’est pour ça que je suis puni, condamné sans violence, dans le silence numérique autour de moi.

Septième noir.
Plus rien à manger et à boire. Il est condamné parce qu’il résiste encore…
Neandertal et Homo sapiens tournent dans mon corps, mon cerveau. Ils cherchent une issue. Je leur fais confiance, s’ils n’avaient pas été là pour assurer la survie de l’humanité, je n’existerais pas. Leurs cerveaux rudimentaires, leurs raisonnements reflexes et à courte vue vont à l’essentiel. Sauver leur peau, la mienne. Ils pensent que je suis enfermé dans une grotte, qu’un éboulement m’empêche de sortir. L’image de la sacristie revient. Je vais les écouter. D’abord, chercher une faille par où entre l’air du dehors. Je fais le tour de la grande pièce, je m’approche des baies vitrées opacifiées. Une ouïe d’aération laisse passer la brise.

Neandertal me dit qu’il y a là une fragilité, et qu’en creusant on peut élargir la faille. Mais là, il ya une baie vitrée et c’est tout. Vas-y, casse cet obstacle, me répète homo sapiens. Il a raison. J’ai pulvérisé le triple vitrage avec la statue de l’entrée, je vois le ciel, le jour, les arbres et les fleurs. Je sors, et maintenant je marche, au milieu de la foule qui ne sait pas. Nous sommes trois, Neandertal, Homo sapiens et moi, et nous vaincrons la bête…

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Nouvelles § Histoires courtes de Pierre Lieutaud

Il faut lire sans tarder ILLUSIONS, Nouvelles § Histoires courtes de Pierre LIEUTAUD.

par Françoise Bastien

Quatorze courts récits nous conduisent dans des territoires singuliers, de la Pologne à Israël en passant par l’Espagne, Cordoue ou Florence, par des lieux non identifiés et pourtant familiers.

Dans une langue superbe, l’auteur visite avec la sensibilité qu’on lui connait les thèmes de la mère, de l’exode, de la guerre, de la vieillesse, de la mort, mêlant subtilement le réel et l’imaginaire. Chaque histoire est vraie et pourrait être fausse ; chaque récit est inventé mais il s’inscrit pourtant dans le réel. Cette porosité entre l’illusion et la vie traverse toutes ces nouvelles.

C’est toute l’absurdité de l’action humaine qui se joue : la sentinelle qui garde seul une plage où débarque une foule de soldats ennemis, un émigré qui tente d’échapper à la surveillance d’un fonctionnaire décérébré d’un pays totalitaire, ou encore une intervention divine qui favorise la fuite vers la terre promise ou épargne la ville d’un bombardement programmé.

La sauvagerie du monde, c’est par l’imaginaire que Pierre Lieutaud s’en émancipe, en donnant vie à des figurines ou en animant les femmes d’un tableau des Offices apportant chaque nuit au peintre des ballots de ciel bleu pour colorer leur iris.

Nous voguons dans l’imaginaire et la poésie au chevet de la tragédie. A chaque page, on mesure l’absurdité du monde et la souffrance des hommes. Et pourtant, c’est sur la terre qui est parfois si jolie que l’auteur arrime chacun de ses récits. C’est dans un paysage lumineux ou hostile, sombre ou coloré mais toujours vivant que les histoires se déploient. Parce-que vous l’aurez compris, l’auteur nous donne aussi à lire des tableaux et à entendre le chant de la nature.

Il paraît que les médecins sont devenus davantage des techniciens du corps. Il fût un temps pas si lointain où l’on faisait ses humanités pour soigner les hommes. Pour notre plus grand bonheur, Pierre Lieutaud est de ceux-là.

Françoise Bastien

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Salina, Les trois exils, de Laurent Gaudé, Actes sud 2018

  par Pierre Lieutaud

 

Un chant funèbre du fond des temps. D’amour, de haine et de vengeance. Des personnages éblouissants de lumière, un monde archaïque au grand soleil dans les éboulis de pierres brûlantes, les monts et les plaines, entouré d’un infini de dunes qui font comme un océan où tout se perd, se dissout, où disparaissent à jamais les destins incontournables des hommes. Où tout est écrit et absolu.

Le récit par Malaka, le fils de deux mères, de la  vie de Salina, l’enfant aux larmes de sel, l’enfant malheur du royaume des lacs abandonnée par les siens pour calmer la malédiction des dieux, déposée un matin à l’orée d’un village Djimba, perdu au milieu du désert…Recueillie par Mamanbala qui l’élève comme son enfant, mariée de force à Saro, l’époux sauvage, l’un des fils du chef du village, alors qu’elle aime son frère Kano, brutalisée,violée, mère d’un fils, Mumuyé, étrangère au clan haïe par Khaya, sa belle mère, Salina assiste, impassible, à la mort de son époux sur un champ de bataille.

Refusant de lui donner son frère Kano pour époux,comme le voudrait la tradition, Khaya la sépare de son enfant et la bannit. Exilée au-delà des terres, elle enfante Koura kumba, un enfant homme, l’enfant colère qui sera le bras armé de sa vengeance, tuera son frère Mumuyé et Sissoko, le chef du village. Sa marche solitaire dans le désert reprend jusqu’au jour où méconnaissable, vieille, sèche, noire comme un animal épuisé, elle retrouve le chemin du village. Reconnue, attachée à un pieu, livrée aux hyènes qui l’épargnent,rejetée par Kano, marié et père d’un enfant, Salina, une fois encore, retourne seule dans le désert.

A la limite du monde, un cavalier s’approche, c’est Alika, la femme de Kano qui lui fait don de son enfant… « C’est mon dernier né, Salina, le fils d’une mère aimante, je te l’ai apporté parce qu’il doit y avoir un don entre Salina et les Djimba. Il n’y a qu’ainsi que tout pourra cesser ».

Malaka, l’enfant de deux mères et d’une paix scellée grandira auprès d’elle et l’accompagnera dans son exil jusqu’à sa mort. Il portera son corps au delà des montagnes et atteindra un rivage ou l’attendent une barque et un vieil homme, Darzagar le passeur, qui les conduira jusqu’à l’ile cimetière où s’ouvriront les portes de l’au-delà.

Un récit vertigineux, tragique et profondément original, une polychromie barbare qui parle d’amour éternel, de fureur, de châtiments, de destins immuables, de vies  brulées pour accomplir un devoir d’existence.Où la mort semble attendre son heure avec patience pour laisser aux personnages, demi dieux plus qu’humains, le temps d’accomplir leur tâche avant de sombrer dans le néant.

Dans une succession de  tableaux au relief lumineux, où la réalité semêle au fantastique, au rêve, aux légendes, l’auteur revisite avec virtuosité les mythes et les traditions anciennes qui ont peuplé notre imaginaire …Le champ de bataille où la mort descend sur l’époux sauvage sous le regard indifférent de celle qu’il a maltraitée, le combat mortel des frères, la toilette mortuaire de Salina par son fils, la barque des morts qui va vers l’ile cimetière…L’île cimetière où s’ouvrent les portes l’au-delà où Salina, la mère aux trois fils,la femme aux trois exils, entrera dans l’éternité et dans la  légende.

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Fratelli guerrieri La Grande Guerre, il y a 100 ans Pierre Lieutaud , traduit en corse par Francis Beretti

Pierre Lieutaud (auteur)
Francis Beretti (trad.)
 

Fratelli guerrieri

Avia principiatu di traversu,a guerra. Migliaia di giovani suldati vestiti di pantaloni rossi e di tuniche azzurre eranu stati falciati da e mitragliose a tempu ch’elli s’eranu slanciati a l’assaltu in terrenu apertu . U statu maggiore avia decisu d’interracci. Era a statina, aviamuspustatu a terra, sradicatu l’erbe e i fiori, scavatu gallerie, aggrotti cuperti di tronchi d’arburi, cun tappetti d’erbe secche. L’altri avianu fattu cume noi. Secondu u sensu di u ventu, sentiamu u rimore di e so zappe e e so parolle chi ùn ci capiamu un’acca…
Eccu u fronte : stu doppiu rangu di fossi. Fermi. Ancu noi, fermi, aspettendu l’ordine .per sorte all’apertu, accecati da u sole, per corre versu u nemicu, piglià e so trincee, tumbà quelli chi c’eranu, a fucilate, a pistulettate, a colpi di baiunette, e rimpiazzàlli. E guerre si vincenu un metru dopu l’altru, una trincea dopu l’altra, spiegavanu l’officiali.
Sta sera, si secca di freddu, hè piossu, mi so trascinatu nell’acqua, cume quelllu in faccia, quellu chi devu tumbà, almenu ch’ell ùn sii ellu à fallu. Hè bughju. Veghju. Ma chi diavule feremu qui, interrati cume talpe, luntanu di a vita umana, da l’imbrogliu di a nostr’esistenza, da a nostra famiglia, i nostri amori, mascherati in suldati in sta tragedia inutile ?
A so chi dopu sta guerra, i nemichi d’eri s’abbraccieranu, hannu da ricustruisce u mondu schjattatu, chi smenticherannu di i morti inutili, cume me, po esse.L’animali si cumbattenu, ma so scontri individuali, o di bande, per vive, per campà. L’omu, ellu cun a so intelligenza, a decisu di stragi senza fine, senza ragione,e senza limite.
Cume he ch’ ùn la femu a finita cun quessa ? Perchè a chjesa ùn s’alza micca per urdinà di fa piantà sti macelli di campagna induve cascanu l’omi, migliaia, decine di migliaia d’omi ? Per niente ! L’omi, ùn si manghjanu micca ! Allora, perchè ?
Stanu in faccia, cume mè, ubbligati di lascià e so case, e so famiglie, anch’elli ammaestrati per tumbà, senza sapè perchè, aspettanu. Se ne scontru unu, se ùn l’infilzu micca eiu, ellu m’infilzerà.

Mi trovu di fronte à un ghjuvanottu, chi mi pare tuttu un zitellu, insaccatu in u so vestitu di macellaiu, a spiccà i salti sopra i tafoni di e bombe, a francà e spine di fil di ferru. Stamane, s’è rasatu, a so pelle è chjara, s’è sciaccatu u so caffè, cun dui zuccheri, forse, ha scrittu a a so fidanzata, ha appiccicatu u so inveloppu cun a so saliva, ha scherzatu, per caccià i so penseri, cun altri, cume ellu, intanati in i fossi.
Ha francatu a scarpata dopu chi l’anu fattu inghjiuttì l’acquavita, ha corsu, mughjendu di paura, per fammi paura. Ha saltatu in u mo fossu, e avà è sbalurditu. Avanzà, installàssi, tumbà.I so ochji azzurri scintillanu di spaventu. Ci truvemu faccia a faccia. Ellu, è l’Alemanu , u me fratellu di lochi strangeri, e eiu, so u Francese ch’ellu deve tumbà. In i so ochji passanu i nuli. Esita, cume mè.
Quale è chi ha da tumbà, chi averà u so nome gloriosu incisu sopra u monumentu ? Chi averà una citazione a l’ordine di a nazione ? Ma quale nazione, o fratellu spaventatu ? Ti ha pigliatu a paura di more, a paura di tumbàmmi. Si appena imbriacatu , ma di fronte a tè, hai a vita, u to alter ego chi ti guarda. Se tu u cacci di u numeri di i vivi, mai ùn guariscerai. T’ubbligheghjanu a esse un animale per difende ùn si sà cosa. Mai ch’ella sia, ùn tumberai.
Per un mumentu, sogni à un pranzu in campagna indu tu e eiu canteriamu a listessa canzona. Scuppanu l’ordini, i gridi, i mughji, u soffiu di e bombe, u rimore sordu di corpi chi cascanu. E ancu se tu devi more a a mo piazza, ùn mi tumberai micca. Si un omu, e micca un cane, un lupu, un animale. E eiu, in faccia,aghju vistu bè a so esitazione. Aghju vistu trimulà i so occhji azzuri, trimulà e so mane;ùn feraghu nulla, e po tantu peghju s’ellu mi tomba ellu; ùn mi tocca micca a mè à tumballu.
Unu di i me cumpagni l’ha abbattutu in e spalle. M’ha lampatu un sguardu gattivu e ha cuntinuatu u so travagliu più luntanu, in una trincea chi ùn finisce mai.
Quale hè chi a vintu, quale hè chi ha persu? Quanti morti, Alemani o Francesi, in stu fossu, sta guerra medievale ? A pusà in a terra chi si n’hè falata, aspettu un biasimu, una cundenna, un esecuzione . Mi n’e infuttu pocu ; preferiscu esse tombu per avè prutettu una vita.
In terra, ghjace u zitellu alemanu. Dorme per sempre.In pettu, in un pozzu di sangue , un pacchettu di lettere legate cun una funicella.

 
Frères en guerre
création de Pierre Lieutaud
La guerre avait mal commencé. Des milliers de jeunes soldats aux pantalons garance et aux tuniques bleues étaient tombés dans la mitraille en partant à l’assaut en terrain découvert…L’état major avait décidé de nous enterrer. C’était l’été, nous avons retourné la terre, déraciné l’herbe et les fleurs, creusé des boyaux à ciel ouvert, des alcôves recouvertes de troncs d’arbres, au sol tapissé d’herbes sèches. Les autres avaient fait pareil. Quand le vent portait, nos entendions le bruit de leurs pioches et les mots incompréhensibles qu’ils se disaient.
Cette double rangée de tranchée, c’est le front. Immobile. Immobiles nous aussi, dans l’attente d’un ordre pour sortir au grand jour, éblouis par le soleil, courir vers l’ennemi, s’emparer de ses tranchées, tuer ses occupants, au fusil, au pistolet, à la baïonnette et s’installer chez lui…Les guerres se gagnent, mètre par mètre, tranchée par tranchée, ont expliqué les chefs.
Ce soir, il fait froid, il a plu, je patauge dans l’eau, lui aussi, là bas, celui que je dois tuer, à moins que ce soit lui qui le fasse. Il fait nuit noire. Je veille. Que faisons-nous là, enterrés comme des taupes, loin de la vie humaine, de notre petit écheveau d’existence, de notre famille, nos amours, déguisés en soldats dans cette tragédie inutile ?
Je sais bien qu’après cette guerre les ennemis d’hier s’embrasseront, reconstruiront le monde déchiré, oublieront les morts inutiles dont je serai, probablement. Les animaux se combattent, mais ce sont des combats individuels, des affrontements de hordes, pour vivre, survivre. l’homme, lui, avec son intelligence, décide de massacres sans fin, sans raison, sans limite.
Pourquoi ne pas arrêter tout ça, poursuivre, une pareille chose ? Pourquoi les églises ne se lèvent-elles pas pour arrêter ces tueries, ordonner qu’on ferme ces abattoirs de campagne où tombent les hommes, les milliers, les dizaines de milliers d’hommes. Pour rien. On ne les mange pas, les hommes. Alors, pourquoi ?
En face, comme moi, obligés de quitter leur maisons, leurs familles, dressés eux aussi pour tuer, sans savoir pourquoi, ils attendent… Si j’en rencontre un, si je ne l’embroche pas, c’est lui qui le fera. Je me trouve face à face avec un jeune homme aux traits d’enfant, engoncé dans son habit de tueur de trachées, d’arpenteur de trous de bombes, de sauteur de barbelés, ce matin, il s’est rasé, sa peau est claire, il a bu son café, avec deux sucres, peut être, il a écrit à sa fiancée, il a collé l’enveloppe avec sa salive, il a plaisanté, pour ne plus penser, avec d’autres comme lui, entassés dans la tranchée,
il a escaladé le talus après avoir bu une rasade d’alcool, il a couru, en hurlant de peur, pour me faire peur, il a sauté dans ma tranchée, et maintenant il est perdu, Avancer, occuper, tuer. Ses yeux bleus scintillent de terreur, nous sommes face à face, lui, c’est l’allemand, mon frère de là bas, moi je suis le français qu’il doit tuer, dans ses yeux passent des nuages, il hésite, moi aussi.
Qui va tuer, qui aura son nom glorieux gravé sur le monument, qui aura une citation à l’ordre de la nation ? Quelle nation, mon frère affolé ? Tu as peur de mourir, tu as peur de tuer, l’alcool te grise un peu, mais devant toi, tu as la vie, ton double qui te regarde. Si tu l’effaces des vivants, tu ne t’en remettras jamais, on t’oblige à être un animal pour défendre tu ne sais quoi. Non et non, tu ne tueras pas.
Tu rêves un instant à un déjeuner sur l’herbe où toi et lui chanteriez la même chanson. Les ordres fusent, les cris, les hurlements, le souffle des bombes, le bruit sourd des corps qui tombent montent de toutes parts, même si tu vas mourir à sa place, tu ne le tueras pas, tu es un homme pas un chien un loup, un animal  Et moi en face, j’ai bien perçu l’hésitation, j’ai vu vaciller ses yeux bleus, trembler ses mains. Je ne ferai rien, je ne le tuerai pas, tant pis si je meurs de ses mains…Je n’ai pas eu à le tuer. L’un de nous l’a abattu dans le dos. Il m’a regardé méchamment et a poursuivi sa besogne, plus loin, le long de la tranchée qui n’en finit pas.
Qui a gagné, qui a perdu, combien sont morts, allemands ou français dans cette tranchée, cette guerre du moyen âge ? J’attends, assis sur la terre éboulée, un blâme, une condamnation, une exécution. Je m’en fous, je préfère être tué pour avoir protégé la vie. A mes pieds, l’enfant allemand dort pour toujours. Dans le sang de sa poitrine baigne un paquet de lettres ficelées.

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Gilles Paris – La lumière est à moi et autres nouvelles – Gallimard 2018

par Pierre Lieutaud

Un recueil de nouvelles au goût de soleil et de mélancolie.
Une introduction au mal de vivre. Une quête inépuisable d’amour. Grandir, quitte à en souffrir, à en mourir…Un vieil enfant fasciné par la mer, le soleil, les abysses bleues, bouscule ses souvenirs et implore le passé. Rouvrir les blessures pour y sombrer encore, dans l’espoir de le reconstruire….Il était une fois dans la douce chaleur d’une famille unie, un enfant protégé par un père solide et bienveillant, aimé jusqu’à l’ivresse par une mère à la tendresse infinie…Mais la vraie vie est autre, dans un ailleurs où l’extrême sensibilité de l’auteur ne peut trouver ses marques.
Feu follet, petite lumière qui court les rivages des iles du sud où les femmes élégantes et futiles, les hommes grands et séduisants, fuient entre les doigts du temps, emportés par les amours, les accidents, les naufrages, les cancers, les paralysies. Stupeur, incompréhension, regret, tristesse. Un adolescent cherche le regard, le cœur, la peau d’une mère à l’esprit ailleurs, d’un père qui s’en va, fuit pour trouver une raison de vivre dans des amours lointaines qui n’en finissent pas, jetant parfois sur lui un regard fugace, un sourire qui s’efface dans la nuit, un lambeau d’affection de passage….Restez. Attendez ! Pourquoi m’avez-vous abandonné, laissé au bord de la route, au bord de la mer, seul dans le silence des rochers blancs brûlés par le soleil ?
Enfant seul, vibrant d’espoir de vie, ne sachant donner un amour qu’il n’a pas reçu aux enfants adolescentes, feu follet fantôme qui punit les coupables et fait revivre les disparus, il pardonne et se sent coupable de fautes qui ne sont pas les siennes en aimant encore plus les coupables pour s’en faire enfin aimer. Au son langoureux d’un violon qui pleure, le lecteur, en suivant le fil de l’enfance, égrène comme les grains d’un chapelet ces nouvelles intemporelles où les phrases et les mots de Gilles Paris sont de petits diamants noirs que le soleil des îles éoliennes fait briller comme un feu…

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La robe perdue de la princesse Davia, U vistitu persu di a Principessa Davia

 

 

 

U vistitu persu di a Principessa Davia

La robe perdue de la princesse Davia

 

Proposition de P.Lieutaud et F. Beretti

Veniva Aprile, cun i so tempurali imprevisti, l’acquate tremende chi nascundavanu e campagne e e strade, annegandu i prati, purtendu via e foglie secche, e branche morte e e cartacce in a fiumara di e canalette, u runzulime di i cundotti , scuprendu a u sole rivenutu un mondu schjettu schjettu, imbutratu di culori e di lume.

Eiu caminavu longu mare ; l’aghi di i pini sempre umidi esalavanu un odore mischjatu di resina, di fracicume e di mele ; caminavu e i mo passi ùn facianu nisun rumore sopra stu tappettu zeppu chi u ventu di u mare avia cupertu strade e chjassi.

« O figliulella, ti ne vai, in a statina turnerai, a ritruvà a l’alba chjara u to vestitu di sete, u vestitu di pannu linu. O figliulella, ti ne vai… »

Ma quale sarà statu chi cantichjava sta canzona strana ? Ma sta voce, da induve veniva ?

Ad ogni passu, a canzona ribumbava. E frase si sgranavanu pianu pianu…

«  O figliulé ti ne vai, a figliulella trema da u fretu. A figliulella vole rivene ».

Quandu piantavu, a canzona smarriva. Aghju fighjulatu daretu i fusti di i pini, a mezu a i rami ; aghju scrutatu u frascume, scuzzulatu l’arburelli , i buschetti. Un ci era nimu. Solu u frombu di u ventu tra l’alte branche e, luntanu, u fiscu di i treni, u trostu di e strade. Aghju rintracciatu i mo passi, pianu pianu aghju calpistatu l’aghi di i pini, ed eccu chi a canzona è rivinuta. « O figliulé, ti tocc’a parte, a figliulella si vole veste, chi prestu l’invernu ha da vene ». Volta e gira, u mare e a piaghja si stendianu quant’ ellu si po stende a vista, e e lunghe pinete s’inchinavanu cun dulcezza sotta u vintulellu…

E poi venne l’invernu. I spazzini avianu nettatu e strade e i chjassi. Avà l’aghi di pini accatastati facianu tumuli bruni. Hannu zingatu u focu prima di a stagione di l’incendii. In u scuppittime di e fiamme, eccu chi a canzona era turnata :

« A zitelluccia sottu u ventu d’invernu cerca u so vestitu e s’addispera A zitelluccia chi vene a circà u so vestitu di trina, di tullu azuru, di sete nova »…

Cascavanu l’aghi, si sparghjevanu sottu i grandi pini, e eo, passa e vene per sta a sente a voce. Ma niente.

Passò l’invernu, venne u veranu, eppò a statina. Una sera, quandu u sole sculisciava lindu sopra u mare, una vela spuntò all’orizzonte. Una nave antica calò a so vela a la marina. L’equipagiu scalò a son’ di tamburinu e un lungu curteghju s’avanzò ver di a grande pineta, tramezu a i bagnadori chi ùn lu vedianu micca. A pusà in rondu sopra u tappettu di l’aghi rossi, i barbareschi gironu u capu versu u mare.

A principessa, all’aggrottu di un baldacchinu multicolore scese lentamente da a nave e si misse à pusà in mezu a u circulu. Lentamente, pisò u tappettu di aghi e scuprì u vestitu ch’ella avia persu tempi fà, quandu i barbareschi scalati da u mare l’avianu rapita per fàlla principessa.

Aghju guardatu parte u curteghju sinuosu tramezu i parasoli e e vitture; battìa u tamburu tramezu e rise di i zitelli e a musica chi t’acciuncava. A nave ha issutu a vela e a lentamente smarritu all’orizzonte di a serata d’estate.

Un pare mancu vera, sta storia. Avà, ùn sentu più a canzona, ancu quandu caminu per ghjorni e ghjorni in e pinete di a marina.

A principessa ha ritruvatu u so vestitu e a zitelluccia ùn è più infritulita.

traduction de Francis Beretti

 

La robe perdue de la princesse Davia

 

Avril venait et avec lui les orages imprévus, les averses aux rideaux de pluie effaçant les paysages et les routes, noyant les prés, emportant les feuilles sèches, les branches mortes et les vieux papiers dans des torrents de caniveaux, des gargouillis de plaques d’égout, laissant au soleil qui revenait un monde propre et net, gonflé de couleurs et de lumières.

Je marchais sur la plage, les aiguilles de pins encore humides exhalaient une senteur de résine et de pourriture à l’odeur de miel, je marchais et mes pas ne faisaient aucun bruit sur ce tapis épais dont le vent de la mer avait revêtu les routes et les sentiers.

«  Petite fille tu t’en vas, un jour d’été tu reviendras, retrouver au clair matin, robe de soie, robe de lin….Petite fille tu t’en vas….. ».

Qui fredonnait cette chanson inconnue ? D’ou venait cette voix ?

A chacun de mes pas revenait la chanson. Les phrases s’égrenaient lentement …

«  Petite fille tu t‘en vas, petite fille grelotte au froid … Petite fille veut revenir »

Je m’arrêtais, la chanson disparaissait. J’ai regardé derrière les troncs des pins, entre les branches, j’ai scruté les frondaisons, secoué les petits arbres, les bosquets. Personne. Rien que le bruit du vent dans les hautes branches et au loin le sifflement des trains, le grondement des routes. Je suis retourné sur mes pas, j’ai marché lentement sur les aiguilles de pin et la chanson est revenue.

« Petite fille, il faut partir, petite fille veut se vêtir, vite l’hiver s’en va venir »

Je me tournais dans tous les sens, la mer et le rivage s’étendaient à perte de vue et les longues pinèdes s’inclinaient doucement sous la brise…

Et puis vint l’hiver. Les services de la voirie avaient nettoyé les routes et les sentiers. Les épines de pins amassées faisaient maintenant des congères brunes. On y mit le feu avant la saison des incendies Dans le craquement des flammes, la chanson était revenue :

« Petite fille au vent d’hiver cherche sa robe et désespère…Petite fille qui va venir cherche sa robe de dentelle, de tulle bleu, de soie nouvelle »

Les aiguilles tombaient, s’étalaient sous les grands pins, j’allais et venais pour entendre la voix…Rien.

L’hiver passa, puis vint le printemps et puis l’été… Un soir, alors que le soleil glissait sans bruit sur la mer, une voile apparut sur l’horizon. La voile d’un navire ancien qui s’échoua sans bruit sur le rivage. L’équipage mit pied à terre au son des tambourins et un long cortège s’avança jusqu’au bois des grands pins au milieu des baigneurs qui ne le voyaient pas. Assis en rond sur le tapis d’épines rousses, les barbaresques tournèrent la tête vers la mer…

La petite princesse, abritée sous un dais multicolore, descendit lentement du navire et vint s’asseoir au milieu du cercle. Elle souleva lentement les épines et découvrit la robe qu’elle avait perdue le jour lointain où les barbaresques venus de la mer l’avaient enlevé pour en faire leur princesse.

J’ai regardé repartir le cortège, serpentant entre les parasols et les autos, battant du tambour dans les rires des enfants et les sonos assourdissantes. Le navire a hissé ses voiles et il a disparu lentement sur l’horizon du soir d’été…..

C’est une histoire invraisemblable. Maintenant, je n’entends plus la chanson, même quand je marche des jours entiers dans les allées de pin au bord de la mer. La princesse a retrouvé sa robe et la fillette n’a plus froid.

 

une création de Pierre Lieutaud

 

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L’horloge

par Pierre Lieutaud

– Un jour, messieurs, surviendra une guerre, un cataclysme, une révolution. Et si rien n’est prévu pour y faire face, la Fédération s’effondrera comme un château de cartes.
L’affaire était d’importance. Les représentants des états au conseil de l’Europe savaient qu’elle ne pourrait se passer de la protection d’une armée digne de ce nom…
Depuis le matin, des experts venus des quatre coins du continent énuméraient les conflits futurs et les moyens dont devait disposer la Fédération. Les délégués agitaient des graphiques, des listes d’engins de guerre si sophistiqués que personne ne comprenait vraiment à quoi ils pouvaient servir, les états-majors énuméraient les contingents de soldats que chaque pays devait aligner, divisions alpines, mécanisées, hippomobiles, escadres marines ou aériennes…
En réalité, personne n’acceptait de payer le prix de cette armada et les négociations n’en finissaient pas.
– Messieurs, annonça la président de séance, un moldave qui regrettait ses prairies et ses montagnes et que le tirage au sort avait propulsé à ce poste, nous avons fixé une date butoir. Aujourd’hui à minuit au plus tard, l’Europe doit avoir décidé de quelle armée elle veut se doter…Nous n’arrivons à rien, et pourtant, il faut trouver un accord… La guerre un jour remplacera la paix…Comme on dit chez moi, on a beau adorer le soleil, rien ne peut empêcher la nuit de venir…
Dans les cabines de traductions simultanées, les interprètes, les yeux ronds, crachotaient l’interprétation qu’ils voulaient, remplaçant la phrase par des maximes (l’habit ne fait pas le moine, qui vole un œuf vole un bœuf..), des extraits de fables ( tant va la cruche à l’eau qu’a la fin elle se casse)…des silences…Et lui, tenu par une fonction qu’il maudissait d’appliquer le règlement intérieur de l’Assemblée (dans ce cas précis l’alinéa 6, du chapitre 7 bis modifié), déclara :
– Alors, j’ai décidé, devant l’impossibilité manifeste de nous mettre d’accord…J’ai décidé, dis-je, de faire comme nous faisons dans ces cas….
La salle attendait..
– J’ordonne d’arrêter notre pendule et de ne la remettre en marche que lorsqu’un accord sera trouvé.
La salle applaudit. Chacun se leva, étira ses jambes, fit quelques pas, tapa sur l’épaule du délégué d’à coté, téléphona, s’en alla boire au bar….
Et puis, la séance reprit. Dehors, l’heure avançait et à ce moment de la nuit qu’ignorait l’horloge de la grande salle, la plupart des délégués dormaient. Le président n’avait pour auditoire qu’une une petite escouade de représentants éveillés des peuples d’Europe, longs, petits, gros, maigres, aux vestes flétries ou aux costumes empesés et pour qui le temps ne comptait plus. Alors, puisqu’ils en étaient là, l’argent aussi ne compta plus. Ce fut un revirement étonnant Un jeu, pensa le président moldave, un jeu qui va durer je ne sais combien de temps…
On décida que l’existence d’une armée puissante était incontournable…Elle résisterait à l’invasion chinoise ( des mongols sophistiqués, nombreux, aussi cruels que leurs ancêtres et pourvus d’une technologie de pointe), elle tiendrait à distance l’empire russe (des moujiks ivres et capables des bassesses les plus odieuses), elle empêcherait des troupes de l’Inde ( des millions de soldats d’opérette coiffés de turbans avec un poignard dedans) d’envahir le continent, elle coulerait les armadas des navires du Brésil en route vers ses rivages ( des mulâtres dissimulés derrière un sourire de façade et qui trompaient leur monde avec des pas de samba). Et pour la financer, il suffisait de créer un nouveau fond européen de soutien aux investissements militaires, un investissement de première importance, si important qu’il prendrait le pas sur tous les autres…
Les délégués, hors du temps, ajoutaient des milliards aux milliards….l’Europe posséderait la meilleure armée du monde, ses flottes croiseraient dans toutes les mers du globe avec des escadres de porte avions et de croiseurs, des sous marins posés en embuscade au fond des océans, ses avions seraient si nombreux qu’ils sembleraient dans les cieux des migrations volatiles, ses soldats arpenteraient les monts et les plaines, défileraient dans les capitales.. .
– Messieurs, votons les décisions prises par notre assemblée. Ensuite, nous pourrons remettre en marche les pendules et nous en aller…
Le vote entérina cette fulgurante démarche…
– Et bien voilà, dit le président, l’affaire est close….Faites fonctionner l’ horloge.

L’horloger d’astreinte avait ouvert le petit panneau derrière l’horloge. L’air digne et concentré, il farfouillait dedans, regardant le quadrants, les roues dentées immobiles, les ressorts bleutés qui semblaient des spirales de pierre. Il hochait la tête, claquait le petit portillon, l’ouvrait, regardait encore. Les yeux de l’assemblée étaient fixés sur lui et cette pesanteur l’écrasait, il n’avait plus la force de tourner la moindre clé, il ne comprenait plus rien, il était déshonoré. Il eut envie de se sauver, de rejoindre le temps habituel, celui que suivent tranquillement les horloges. Il maudit ce président qui avait embrouillé le temps…Ne savait-il pas qu’on ne s’attaque pas impunément au mécanisme du ciel ? L’imbécile ! Et ce serait lui, le coupable de ce temps arrêté ? Bernique ! Non mais attendez, c’est trop facile…..
– Que se passe-t-il donc, dit le président ( ce crétin ne comprend rien aux pendules, pensa-t-il..)
L’horloger, tout à ses pensées, regarda le président sans le voir et répondit par une phrase, la synthèse de ce qu’il pensait:
– Tout est en ordre et elle ne démarre pas !
– Et alors ? demanda la salle.
– Et alors, vous restez tous ici, avec moi, tant que le temps n’est pas reparti ! répondit d’un ton ferme le président.
Le jour s’était levé malgré la nuit de l’horloge et maintenant les délégués commençaient à réfléchir à la décision qu’ils avaient prise. Ceux qui avaient dormi reprochaient aux autres de ne pas les avoir réveillé, ceux-ci leur reprochaient de s’être endormis, et tous, atterrés par les milliards distribués, se demandaient comment revenir sur ce vote.
– Le temps est toujours arrêté, alors messieurs, annulons tout cela !
– Vite, murmura à l’horloger le président qui voyait avec effroi la reprise de palabres sans fin, vite, faites-moi démarrer tout ça !
– Et si nous annulons tout, le processus repart de zéro…c’est ce qu’il peut nous arriver de mieux…
– Alors, ces aiguilles, elles bougent, nom de dieu !
Par moment l’horloge sonnait, mais c’était l’heure d’hier et les aiguilles ne bougeaient pas.
– Il faut en finir, allez me chercher une autre horloge…En état…celle là.
Cette fois, ils étaient deux, l’horloger d’astreinte et un apprenti tout endormi. Ils portaient comme le saint sacrement une horloge de marbre dont le pendule allait et venait.
– Voilà.. Notre horloge étant en panne pour des raisons que j’ignore et parce qu’il faut bien rattraper le temps et sortir de cette enceinte, je décide que le temps a repris son cours et que nos délibérations font désormais force de loi et…
– Et quoi ? demanda un délégué…Mon groupe entier conteste cette décision. Il y avait une horloge que nous avons arrêtée, c’est la même qui doit repartir. Elle a suspendu le temps, elle seule peut le faire repartir…
– Messieurs, un peu de logique, une seule horloge n’a pas l’exclusivité du temps. A l’heure qu’il est, des millions d’horloges autour de nous et dans le monde suivent le temps et vous voudriez que la notre décide à elle seule ?
– Monsieur le président, vous nous avez fait vivre dans un temps particulier, différent, autre, et nous y avons dedans fait des choses que nous n’aurions même pas envisagé si le temps avait suivi son cours. Faire repartir les pendules quand ça vous arrange est illégal, hégémonique et dictatorial…L’horloge qui a été apportée, nous ne la reconnaissons pas…Je propose de mettre notre confédération hors du temps, pour nous donner le temps de la remettre à niveau, le temps de réfléchir à ce qui est bon ou mauvais pour les peuples que nous représentons.

L’horloge de marbre sonna midi, lentement, détachant chaque heure, régulièrement…Un frisson parcourut la salle…

– Oui, elle nous dit ce qu’il se passe ailleurs. Mais nous refusons l’ailleurs..

A ce moment, l’horloger leva un bras. L’horloge était repartie. Les aiguilles tournaient.
Le Président regarda les aiguilles. Il était soulagé mais il se dit que décidément le monde ne tournait pas rond, deux petites flèches de fer qui tournaient dans une boite pouvaient changer le temps, la marche du monde et des hommes…Piotr Oblomov, appelons-le par son nom, pensa à sa Moldavie, à son appartement au fond des ruelles ombragées de Chisinau et à son grand lit au sommier défoncé:
– Ne touchez à rien…Les aiguilles tournent, mais notre horloge est en retard de douze heures sur celles du monde. Eh ! bien, je demande que soit conservé ce retard de façon définitive pour nous donner en permanence le temps d’ajuster nos décisions à la réalité du monde….
Dans son grand lit était un trou moelleux et doux où il passait ses journées et ses nuits à réfléchir en regardant par la fenêtre défiler dans le ciel de sa Moldavie le soleil, la lune et les étoiles. Dans ce ciel revenaient toujours les mêmes choses, l’ombre noire des grands tilleuls de la rue, les guirlandes d’étoiles en haut du ciel, les aubes claires, les nuages du soir…Une horloge éternelle que rien ne changerait jamais. Tandis que là, au milieu de tous ces gens…
La création du nouveau fuseau horaire, le Bruxelles middle time (BMT), en retard de douze heures sur le temps universel (Greenwich middle time) modifia profondément la temporalité du monde. On fabriqua des montres à deux cadrans, des globes terrestres pour enfants avec un fuseau horaire en plus, des appareils de navigation aérienne embarqués qui basculaient automatiquement le temps…
Un simple tour de passe-passe suffit à adapter les horloges à la lumière du ciel…On appela la nuit le jour et le jour la nuit. La Fédération, criblée de dettes comme la lune de cratères  continua sa route sous la protection d’une armée nombreuse dont la seule utilité en ces temps difficiles était de résorber le chômage. Le service militaire avait été rétabli pour cause de guerre économique et il durait cinq années. Comme on dit dans mon pays, avait déclaré Piotr Oblomov avant de céder la présidence de l’Union au délégué estonien, c’est un mal pour un bien.
Et puis, il avait regagné son lit, dans son appartement au fond de la ruelle, là bas où l’horloge de sa chambre et les cloches de l‘église sonnaient en même temps les heures de toujours…

 
 
 
 
 

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Rêve d’Ouzbékistan , poème de Pierre Lieutaud

Là bas,
où la brise du soir
dessine dans les près
les formes ondulantes
de femmes allongées
s’étirant au soleil
passe une caravane…
La corne des sabots
écrase les fleurettes
que content les amants
aux femmes alanguies
et les chevaux, muets,
messagers ignorants
du saccage d’amour
que provoquent leurs pas
filent vers l’horizon
à l’odeur de pinèdes,
de sources, de cresson
de musc et de dentelles
où reposent alanguies
dans l’herbe des sous bois,
écoutant les fleurettes
que content les amants,
les femmes du lointain
aux amours éternelles
qu’écraseront bientôt
la corne des sabots

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Retour de Pierre Lieutaud

Retour
Le ferry s’est ouvert comme un fruit qui éclate,
les autos sont sorties du ventre de grésil,
elles ont dégringolé la rampe de métal
et elles s’en sont allées, et elles ont pris la route
vers les lacets sans fin des routes du passé,
les montagnes enneigées, les forêts d’altitude,
les lacs des vieux glaciers, les églises perdues,
les villages accrochés aux rochers des montagnes,
les rivières glacées où brillent les granits,
jusqu’au cœur du village où bourdonnait l’été…
C’était un soir bleuté où chantaient les grillons
où brillait comme un feu l’étoile du berger
où l’eau dans les sillons arrosait les tomates,
les melons, les courgettes, les haricots grimpants,
où dans les cerisiers restaient quelques griottes,
où murmuraient les sources, où courraient les enfants
presque nus sous l’ormeau et devant la fontaine
dans la poussière chaude à l’odeur de toujours
les vieux étaient assis sur les longs bancs de pierre
comme ils étaient hier, comme ils seraient demain.
Ils regardaient venir ceux de l’année passée
un peu plus grands qu’hier, au regard éperdu
de voir tant de beauté, de douceur familière,
et de leur tendre enfance retrouver le chemin…

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Très longs séjours, une création de Pierre Lieutaud

 
 
 
La salle de réunion d’une maison de retraite. Au fond, sur toute la largeur de la scène, des baies vitrées sans rideau et derrière, le ciel. C’est le milieu de la matinée d’un jour d’automne. On aperçoit des branches doucement agitées par la brise. La salle est vaste et de couleur bleu très clair avec deux piliers au milieu.
Des personnes âgées somnolent dans des fauteuils coquilles ou sont assises devant un écran géant de télé dans un canapé et des fauteuils profonds, on ne voit dépasser que le haut de leurs cranes aux cheveux blancs. Une seule est face au public, c’est la mère et a coté d’elle, deux femmes qui la regardent. L’une porte une veste blanche, c’est la directrice, l’autre une robe à fleurs, elle a un sac a la main, elle est mal a l’aise, on ne sait pas si elle vient d’arriver ou si elle va partir, c’est la fille….Les dialogues (des conversations « à voix haute») alternent avec des « monologues intérieurs » où la fille et la mère se répondent sans qu’aucune des deux ni personne ne puisse les entendre.
 
La directrice :
– Vous le savez, madame, votre maman a perdu la tête…Tous les tests le montrent…Je vous vois inquiète, mais que voulez-vous, c’est la vie…Des hauts, des bas.
La fille, voix off :
« …Tu veux plutôt dire des bas qui s’enchainent, un gouffre, un desséchement sur pied, c’est ça, une plante qui se racornit, la sève qui manque, tout qui se flétrit et ensuite…Ensuite, bonjour l’au-delà, c’est moi, j’arrive…Un quai de gare, voilà ce que ça doit être… Une longue esplanade, de la fumée, de la brume, on avance, sa valise à la main… J’ai mis quoi, dans la valise ? Paradis, porte numéro un, départ dans 15 minutes, présentez votre ticket au contrôleur. Quel ticket ? Excusez moi, monsieur, il a l’air d’un amiral russe, un képi haut perché sur sa grosse tête, des médailles alignées sur sa poitrine, le ticket doit être au fond de ma valise. Trouvez-le, dépêchez-vous. C’est ce que je fais, pas de clé à la valise, tant mieux, elle s’ouvre comme une vieille fenêtre, les gens me passent à coté sans me voir, l’amiral russe tape du pied, je suis accroupie, je ne vois que ses pied, du linge entassé, des vêtements d’enfants, de bébé, des bavoirs de dentelles, ma robe de communiante, des bustiers, tout petits, des jupes de toutes les couleurs, ma robe de mariée, des fleurs séchées, pas de ticket, il fait froid, la brume se lève, l’amiral grogne comme un chien engourdi, je vide la valise, mes vêtements s’éparpillent sur le quai, des gens marchent dessus, j’entends craquer les petits jouets minuscules, les bustiers, les perles cousues, vite, vite, ceux du paradis sont tous entrés…Alors, ce ticket ?…Je ne sais pas, je ne le trouve pas, et puis, pourquoi il faut un ticket, pourquoi ne pas me l’avoir dit là bas ? Le contrôleur en a assez d’attendre. vous avez bien cherché partout ? Bien sûr que j’ai cherché partout…Allez, rangez tout ça, vous ferez partie du prochain groupe…Si vous trouvez le ticket, bien sur. Comment faire pour retourner là bas, je leur dirai voilà, c’est pas que je veux revenir, je sais que c’est impossible, c’est juste pour le ticket… »
La directrice :
– Il faut accepter, madame, d’ailleurs rassurez-vous, nous faisons le maximum pour stimuler votre maman, éveiller ce qui reste en elle de vie sociale, de compréhension du monde…ça donne parfois des résultats…Tenez, un exemple, aller seule aux toilettes, c’est quelque chose de très important…Nous essayons de créer chez elle un reflexe conditionné… Je ne vous cache pas que pour le moment ça n’a rien donné, mais nous insistons, nous insistons, c’est souvent comme ça qu’on y arrive. Un autre exemple, nous lui faisons écouter de la musique, des airs anciens qu’aiment les personnes âgées. Là aussi, pour le moment, aucune réaction…
La mère , voix off :
«… Cette musique, lancinante, toujours la même…Il était un petit navire…Petit papa Noël….Les amants de saint Jean…Elle me crie : alors, mémé, c’est beau ! Si elle savait comme je m’en fous des amants, du petit navire du père Noël… »
La directrice :
– Nous lui montrons aussi des images, un clocher de village, une auto, un cheval. On le fait systématiquement, ça fait partie des protocoles que nous utilisons, la stimulation visuelle de choses simples est une clé pour remonter à la petite enfance et dérouler ensuite l’écheveau des souvenirs, une méthode Boscher pour Alzheimer en quelque sorte. Là encore, aucune réaction. Pourtant nous avons insisté plusieurs fois, patiemment…Avec ce genre de patients, la douceur, c’est primordial, sinon ils se bloquent et on n’en tire plus rien…
La mère, voix off :
« Ils me prennent pour une demeurée, je suis retournée à la maternelle, toto est malade, le docteur vient le voir, un petit train rouge passe dans la campagne devant une vache, ils vont les petits canards, une poule rousse. Et ce clocher me fait penser à la messe…J’étais petite, c’était dimanche, le printemps, le soleil, ça sentait bon partout, les fleurs… »
La directrice :
– Notre équipe ne la laisse pas s’isoler, nos filles la font manger, nous veillons tous sur elle, nous prolongeons sa vie dans le confort…
La mère, voix off :
« C’est ce qu’elle dit, toilette en trois minutes par des filles indifférentes, pressées d’en finir.. »
La fille, voix off :
« Le train a sifflé, il est parti, lentement, je suis seule sur le quai, un jour sale s’est levé. Quel froid ! Un vieux passe, il me prend par la main, laissez votre valise, on y va…Où ? Il avance lentement, sans bruit, sa main est chaude, on passe devant des portes numérotées, on continue, le quai s’arrête bientôt devant un pré, un champ de luzerne inondé…Là bas, ma mère me fait des signes, elle m’appelle…viens, viens…Le vieux me dit doucement, vas y, je patauge dans la luzerne, dans la boue, j’avance, je dépasse un train embourbé, la locomotive crache une brume blanche, les gens s’agitent aux fenêtres, l’amiral russe lit l’horaire des chemins de fer, comme s’il récitait l’évangile, il crie jamais nous ne rattraperons ce retard, je dépasse le train, il allait au paradis, il s’enfonce dans la boue, et moi j’arrive au bord du champ de luzerne, ma mère me prend la main et je sors de cette boue… La main de maman est douce, elle sourit, la terre est sèche, nous marchons dans la poussière d’un chemin, il fait un temps splendide pour la saison, quelle saison, maman est en forme, elle me tire avec force, je sens l’odeur de ses cheveux… »
La directrice :
– Autre chose encore, j’ai demandé qu’on la mette au soleil quand il fait beau dans l’allée du jardin thérapeutique. Il y a des plantes médicinales, aromatiques, des légumes, des fleurs…Là aussi, elle ne bronche pas.
La mère, voix off :
« Quand ils en ont assez de me voir, je crois que je leur fais peur, ils poussent mon fauteuil dehors au soleil dans le jardin ».
La fille, voix off :
« Maman a toujours aimé les fleurs, il fait beau, très beau, c’est l’été, l’eau claire coule dans un caniveau, de l’eau fraiche, elle emporte des petits bateaux de bois, maman s’assied sur le mur de pierre, au soleil, elle sourit ».
La directrice :
– Elle ferme les yeux, comme un refus. Vous voyez, les personnes âgées dépendantes posent de gros problèmes, mais nous avons une équipe formée à leur prise en charge, les filles ont l’habitude des gens qui ont perdu la tête…
La mère, voix off :
« Elle dit que j’ai perdu la tête…Qu’est ce qu’elle en sait, cette cruche, ce dindon qui se pavane devant ma fille…Elle a l’air fatiguée, ma fille…Faites des enfants, faites des enfants et puis voilà…La cruche pérore, elle dit qu’elle va réveiller en moi ce qui reste de la compréhension du monde ! Quel monde ? Celui où je suis prisonnière, dans ma tête, dans ses murs. Quand je regarde ses yeux, il n’y a rien dedans…Une glace sans tain, même elle n’y est pas. Elle est ailleurs. Où, ça je n’en sais rien… »
La directrice :
– Nous allons la lever…
La mère, voix off :
« Elle dit on comme s’ils étaient plusieurs, pour se donner de l’importance ou de la force, mais je suis si maigre ».
La directrice :
– Allez aidez-vous, poussez sur vos jambes.
La mère, voix off ;
« Non, je ne pousserai pas, je ne t’aime pas ».
La directrice :
– Voyez la difficulté des apprentissages, à cet âge….C’est comme si on repartait de zéro….
 
La fille, voix off ;
« Maman s’assied doucement sur mon lit, je la regarde, la pluie tambourine sur les vitres.. J’ai froid, maman, j’ai peur. Prends-moi la main, maman, comme le vieux du quai, là bas ».
La directrice ;
– Elle a des larmes aux yeux, mais ne vous inquiétez pas, les vieux, pardon, les personnes âgées, ont les yeux secs et par moment, ils se mettent à couler. Ce n’est pas la tristesse, une inflammation, c’est tout…
La fille, voix off :
« La dernière fois que j’ai vu maman pleurer, c’était le dernier Noel avec nous à la maison. Des larmes d’amour, de remerciement, nous lui avions offert un grand foulard de laine… »
La directrice :
– Eh ! bien, je vous laisse avec votre maman. Au revoir, madame.
La mère, voix off :
« Ma fille est à coté de moi, seule, la directrice est partie…Elle ne sait que faire de ses mains, elle pétrit la couverture, ses yeux sont baissés, elle regarde sa montre, son regard affolé m’effleure, il passe très vite et puis ne sait où aller. Elle regarde le mur, le store baissé, le linoléum… »
La fille :
– Bon maman, je vois que tu n‘as besoin de rien, je vais y aller….
La mère, voix off :
« Tu ne peux pas t’en aller si vite, le personnel te regarde, tu dois rester un peu, un quart d’heure tous les quinze jours, c’est pas grand chose, si tu pars, tu sais qu’il vont dire elle se sauve, elle l’abandonne…»
La fille, voix off :
« S’ils savaient la terreur qui m’étouffe quand je viens ici…Chaque fois, je cours presque, je cherche maman, c’est moi maman, je reviens…Ce que je vois, ce n’est pas elle….Un corps allongé, maigre, silencieux…Mon dieu, ce silence après une vie de cris, de rires…Où es-tu, maman d’avant ? Tes doigts sont des racines, ta peau sèche est blanche, collée aux os de ton visage, tu respires tout juste, si peu qu’il faut me pencher pour entendre ton souffle, tu ne sens plus rien, juste un peu l’eau de Cologne, va-t-en, maman, je t’en supplie… »
La mère, voix off :
« Ce n’est pas la peine qu’elle parle, je sais tout d’elle et de ses pensées. Vous croyez que je veux la punir avec ce silence, cet engourdissement ? Non, je veux disparaître, m’en aller de sa vie, je veux paraître pire que je suis pour qu’elle ne vienne plus, si imperméable aux autres et au monde qu’il n’y aura plus rien à faire pour moi…Allez…La voilà qui pleure encore…. »
La fille :
– Bon, maman, j’y vais…A bientôt….
 
 

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Yôko Ogawa, Petits oiseaux Babel. Actes Sud. Une chronique de Pierre Lieutaud

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Un livre qui parle d’un monde où les oiseaux remplacent les hommes et leur montrent le monde qu’ils ont perdu. Deux frères, deux jeunes êtres résignés qui refusent un monde ordonné qui les ignore, vivent seuls après la mort de leurs parents dans le silence feutré d’une maison entourée d’un jardin. Leur simplicité frise le dénuement. L’ainé parle une langue qu’il a inventée lorsqu’il était enfant, une langue incompréhensible faite de mots oubliés. Son frère le comprend et lui sert d’interprète. Tous les jours, pendant de longues heures, derrière le grillage de clôture d’un domaine entouré d’un jardin où est une volière, l’ainé observe les oiseaux, étudie leurs comportements, partage leurs vies et comprend peu à peu leur langage. Quand il meurt, sans bruit, son frère demande à être chargé de l’entretien de la volière.
Les oiseaux deviennent sa raison de vivre. Il n’a plus qu’eux. Dans le domaine devenu jardin d’enfants, les enfants l’entourent, l’interrogent, l’appellent « Le monsieur aux petits oiseaux ». Il cherche à tout connaitre du monde des oiseaux, il lit tout ce qui parle de leurs vies.
Par timidité, difficulté à s’exprimer, il passe à côté de l’amour de la jeune bibliothécaire qui l’aide dans ses recherches, la directrice du jardin d’enfants le suspecte d’avoir enlevé une petite fille, les gens du quartier l’évitent et quand le coupable est arrêté, Il s’isole un peu plus, sans en vouloir à personne. Plus tard, ll prend sa retraite dans l’indifférence des employés et quand le jardin d’enfant disparait, il assiste à une cérémonie où on lui demande de dire quelques mots. Incapable de parler, il siffle le chant d’un oiseau. Un jour, il découvre devant sa fenêtre un oiseau blessé, l’aile cassée, il le soigne, le nourrit comme un enfant qu’il n’aura jamais et il meurt un matin avec dans ses bras la cage où se balance sur le perchoir l’oiseau guéri qui chante pour lui.
Yoko Ogawa, trace sa route de petits cailloux étincelants où le tréfond des âmes s’exprime avec pudeur, clarté, compassion, où les drames qui couvent semblent inévitables, attendus, acceptés, où les destins sont tragiques et tranquilles, les morts silencieuses, les joies retenues.
Avec une écriture ciselée et minutieuses, elle nous livre ici une description aux détails infinis du monde des oiseaux et parvient à rendre presque crédible cette chronique douce amère de vies où la beauté, la joie de vivre, la fidélité, la tendresse, le courage, la droiture, se retrouvent dans le monde des oiseaux que côtoie une humanité figée, à l’ordonnancement parfait et à l’indifférence absolue.