Des Contes du Whisky de Jean Ray à la littérature de vampire, la gastronomie joue un rôle essentiel dans la formation de l’horreur. Avec Valentin Trabis, agrégé de Lettres modernes, spécialiste de littérature fantastique, nous vous invitons à la table des maîtres de l’étrange.

Par : Valentin Trabis, Kévin Petroni

Dans sa Consolation à Helvia, Sénèque dénonce l’art pervers d’Apicius, la cuisine. L’auteur de l’art culinaire est blâmé pour avoir “infecté le siècle de sa science”. Les aristocrates romains désertent les cours de leurs maîtres stoïciens pour les bons petits plats du maître cuisinier ; et avec eux, privilégient la mollesse des plaisirs à l’exigence des idées.

Tel est en somme le problème de la gastronomie. Elever au rang d’art des éléments bas, issus de la chair, incitant au désordre. La nourriture est ainsi liée au burlesque. Manger jusqu’à l’indigestion, manger jusqu’à épuiser ses ressources, jusqu’à la dévoration de soi, c’est précisément l’inquiétude des antiques.

La gastronomie, au service du grotesque

Au XIXe siècle, ce constat est repris par Brillat-Savarin : “Hélas ! Je crois que la chair l’a emportée sur l’esprit”. Néanmoins, il ne s’agit plus de partager l’inquiétude de Sénèque, mais de louer l’art du grotesque. Le paysage bourgeois est investi par des visages, des ventres, déformés par les appétits contrariés et les envies rassasiées.

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Le grotesque se fonde sur l’exagération, et l’exagération sur le désir et l’envie exacerbés. La Cibot, cuisinière du Cadran bleu, est associée elle-même à un “morceau de beurre” ; et désigne pour le pauvre Pons de Balzac, grand amoureux de gastronomie, à la fois la marâtre nourricière et la curieuse amante. Partir de caractéristiques très banales pour tendre ensuite vers les domaines du désir et du rêve. Les liens entre la gastronomie et le fantastique sont tout trouvés.

La gastronomie, enjeu narratif et éthique

L’art culinaire devient un élément narratif qui permet d’accéder à des mondes inquiétants et secrets. Les Contes du whisky de Jean Ray nous invitent précisément à déformer notre perception du réel et à nous immerger dans un univers extraordinaire. En ce sens, la nourriture ne se contente pas d’être un élément thématique de l’histoire ; elle joue un rôle narratif essentiel ainsi qu’un rôle éthique : souhaitez-vous déguster la vérité du monde contenue dans quelques gouttes de whisky ?

Bibliographie

  • Jean Ray, Le Carrousel des maléfices, Bruxelles, Espace nord, 2020.
  • Jean Ray, Les Contes du whisky, Bruxelles, Espace nord, 2019.
  • Jean Ray, Le Livre des fantômes, Paris, Alma éditeur, 2018.
  • Jean Ray, Les Derniers Contes de Canterbury, Paris, Alma éditeur, 2018.
  • Collectif, Dracula et autres écrits vampiriques, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 2019.
  • Montaigne, Des Cannibales, dans Les Essais, Paris, Robert Lafont, coll. « Bouquins », 2019.
  • Honoré de Balzac, Le Cousin Pons, Paris, Classiques Garnier, 2018.
  • Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, Paris, Arléa, 2004.
  • Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2009
  • Arnaud Huftier, Jean Ray, L’Alchimie du mystère, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Encrage », 2010.
  • Arnaud Huftier, « Jean Ray / John Flanders et la littérature alimentaire : l’essence en sommeil », dans Textyles, 23 | 2003, 50-62.
  • Sénèque, Consolation à Helvia, Paris, Mille et une nuits, 2002.
  • Jonathan Swift, Modeste proposition, Paris, Passager clandestin, 2010.

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