Une recension de Jean-Pierre Castellani

Albert Bensoussan, Le testament de Barcelone, La Part Commune,
2024, 244 pages, 20 euros.

Le pouvoir de la litérature

C’est une idée reçue que les enseignants et les traducteurs ne donnent pas de bons romanciers et c’est souvent vrai. Cependant, avec Le testament de Barcelone, Albert Bensoussan nous prouve  le contraire car il s’agit d’un livre passionnant et édifiant. Récompensé à juste titre du Prix Diálogo. En effet, Albert Bensoussan est un grand traducteur de textes hispano-américains, Mario  Vargas Llosa ou l’espagnol Federico Garcia Lorca, mais il a été aussi un éminent professeur de littérature espagnole, à l’université de Rennes.

L’essentiel du texte est constitué par la reproduction et la traduction du journal intime d’un personnage féminin appelé Dora (de fiction ?). Etalé sur une journée, d’heure en heure, il raconte sa vie à Barcelone,  à travers quatre cahiers qui reproduisent ce journal, témoignage intime de cette femme, qui se présente ainsi : « Je m’appelle Dora et j’ai cinquante ans »

Un Avant texte sous la forme d’un « avant dire » (curieuse formule) est clairement autobiographique, complété par des Préliminaires, datés de 1975, année de la mort du général Franco. Dans les deux cas, l’auteur raconte, à la première personne, l’héritage qu’il a reçu de la mère de son épouse, une certaine Enriqueta, qui transmet des secrets de famille, de sa famille catalane. Dans l’arrière fond d’une bibliothèque, il raconte la découverte d’un journal intime, sous la forme de quatre agendas qu’il entreprend de traduire en français.

C’est le résultat de ce travail qu’il nous offre dans son livre en le qualifiant «d’une histoire d’amour«  et « de l’ivresse propre à tout créateur ».

On voit donc que, dans ce roman hybride, se mêlent étroitement  un socle autobiographique et un texte qui peut paraître fictif ou reconstitué ou imaginaire. Fruit du hasard, comme Cervantès découvrant dans les rues de Tolède le manuscrit en arabe du Don Quichotte de Cide Hamete Benengeli qu’il traduit. Il s’agit d’un dispositif très compliqué où le vrai et le faux se mélangent et où finalement ce qui compte c’est, comme le dit le titre, l’expression d’un adieu à la Catalogne, un adieu à la vie, à l’amour. Sous  la forme d’un testament lyrique et historique. Celui d’un homme vieillissant et d’un écrivain qui joue avec délice des plaisirs de l’écriture, de la traduction, de l’invention. Il se permet même de raturer son propre travail de traducteur dans une mise en abyme étourdissante.

Dora Mugró, dans ce longe monologue sous forme de dietari, raconte l’attente de son amant, Josep Maria Blancafort i Moragas, qu’elle appelle Josemar, un industriel catalan très riche, héritier d‘une entreprise dans le liège et dans les vignes, passionné de voitures de course, marié à une fille de marquis, avec lequel elle a des rapports depuis son plus jeune âge. En l’attendant, elle écrit, ce journal, qui lui permet de revenir sur son enfance, sur son éducation et sur sa destinée, auprès d’une tante, autrefois reine de beauté, qui l’a élevée dans les principes de liberté et dans l’amour de l’art moderniste et de ses aspirations indépendantistes.

Le testament de Barcelone-Albert Bensoussan-Musanostra

Dora est une célibataire, désormais vieille fille mélancolique et amère. Elle attend son amoureux, réfugiée dans un pigeonnier, au milieu de ses aquarelles et avec la seule compagnie de son chat. Dans cette rétrospective, elle évoque la Catalogne, et ses revendications nationalistes et la fin du régime franquiste.

Cela permet un voyage dans la mémoire de cette femme formée par sa tante et sa marraine Rosa, personne extravagante, affranchie, féministe avant la lettre, qui lui a tout appris de la vie, sur le plan sexuel et artistique. Qui l’inscrit à l’Institut Feminal, à l’école Montessori et à l’école Massana pour apprendre le dessin et la peinture.

L’initiation sexuelle de la jeune fille au contact d’un peintre et de son amant plus expérimenté donne lieu aux pages les plus libertines, érotiques et insolentes de ces carnets, justement intitulés intimes.

Au passage, cela permet à l’auteur de longs développements sur la peinture, la littérature, des
digressions sur les prénoms, les résolutions imposées aux adolescentes de l’époque pour promouvoir leur autonomie et leur liberté. Sont convoqués abondamment les grands textes de la littérature espagnole comme les poésies de Garcilaso de la Vega ou de Góngora, les eaux ferrugineuses de Madrid chez Lope de Vega, ou catalane avec Tirant lo Blanch, ou des opéras, Carmen de Bizet et Il Trovatore, les représentations d’artistes catalans célèbres comme Josep Carreras, Montserrat Caballé. On y croise aussi des héros républicainscomme Durutti ou la militante anarchiste Aurèlia Salvany, le président de la Generalitat Lluis Companys ou la ministresse Federica Montseny .

La ville de Barcelone est l’espace privilégié dans cette formation de Dora,  ce qui permet à l’auteur une reconstitution assez précise de l’atmosphère de la Barcelone d’avant la guerre civile et de la fin du franquisme. Avec l’agonie du dictateur en toile de fond, longuement évoquée. On laissera aux lecteurs le soin de découvrir le dénouement dramatique de cette histoire.

On retiendra surtout de ce livre baroque, qui pétille d’intelligence et de culture, à la langue lyrique, un hommage à la liberté de la femme et à son corps, la revendication de la toute puissance de l’auteur qui joue avec les mots, et la force de la littérature.

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