Une actrice exceptionnelle et une femme aussi passionnante que méconnue. Dans « Unique », Anne Platagenet tente de rendre justice à Maria Casarès, dont le destin fut étroitement lié à celui d’Albert Camus. Une biographie irrésistible, qui se dévore comme un roman.

Par : Jean-Pierre Castellani

María Casarès est aujourd’hui plus connue et reconnue comme l’amante d’Albert Camus que comme la grande actrice qu’elle fut pourtant dans la France de l’après-guerre. Le succès de son échange épistolaire avec Camus de 1944 à 1959, publié récemment (Gallimard, 2017) a eu une double conséquence. Quelque chose de paradoxal.

D’une part, il a renforcé et mis à jour cette réputation de maîtresse de Camus, mais d’autre part, il a confirmé la richesse intellectuelle et humaine de cette personne. De fait, donnant ainsi à l’actrice d’origine espagnole, née María Victoria Casares Pérez, une condition bien plus complexe que celle d’une relation clandestine. En somme, la lecture des lettres de Casarès nous rappelle et nous prouve qu’elle était avant tout une femme libre et indépendante. Qui plus est, elle a su développer une grande carrière artistique dans un pays qui n’était pas le sien. Et ce, en même temps qu’elle a vécu cette aventure passionnelle avec Camus.

Une biofiction

C’est ce destin hors pair qu’Anne Plantagenet nous présente dans une passionnante biographie. Ou plutôt dans ce que l’on appelle désormais une biofiction, terme imposé par Alain Buisine. Autrement dit un texte littéraire dont le cadre narratif épouse celui de la biographie. En un mot, faire de la littérature à partir du récit chronologique de la vie d’un individu particulier. Équivalent littéraire de ce qui est au cinéma le biopic.

Ce livre qui vient compléter heureusement l’Autobiographie publiée par María Casarès sous le titre Résidente privilégiée (Fayard, 1980, traduit en espagnol, Argos Vergara, 1981) est dédié Aux « personnes déplacées ». Certes intéressante, mais chaotique. Baroque, comme l’indiquent les titres de chapitres : « Sous la tutelle de Pluton, Avatars, Privilèges de Saturne ».

Heureusement, la Correspondance avec Camus fournit un grand nombre de renseignements chronologiques, psychologiques, artistiques. De plus, Anne Plantagenet a bénéficié d’une bourse de Résidence d’écrivain. Pendant quelques mois, elle a eu accès aux archives personnelles de Maria Casarès dans son ancienne demeure ; le domaine de La Vergne acheté en 1961 avec le comédien André Schlesser, avec l’argent gagné après le succès de la pièce Cher menteur avec Pierre Brasseur.

Maison Maria Casarès


Avant de mourir, en 1996, Casarès avait légué son domaine à la commune d’Alloue en remerciement à la France pour son accueil en 1936. La maison du comédien Maria Casarès est devenue une maison qui organise des spectacles de théâtre. Elle accueille des romanciers en résidence dont l’auteure de ce livre L’Unique. Anne Plantagenet y trouvera des archives précieuses pour nourrir sa biographie.

Le titre du livre est justement tiré d’un message télégraphique de Camus en juin 1957. Elle, joue à Oran, lui, prépare Caligula avec Michel Auclair. Camus écrit : les vulgaires parlent l’unique reste ici tout est démentiel pense à toi de tout mon cœur ; télégramme adressé depuis Zurich, Hôtel Sorden.  L’adjectif Unique réunit une fois encore Camus et María Casarès.

Anne Plantagenet retrace avec précision la vie et la carrière de cette femme libre, rebelle, énigmatique. Le roman commence par un récit rétrospectif de la vie de Maria en partant du jour où elle apprend la mort de Camus en 1960. Le chapitre se termine par l’information brutale de la mort accidentelle de Camus. Cela déclenche un retour en arrière jusqu’à 1936 date à laquelle elle arrive en France. Mis à part ce montage narratif assez spectaculaire, la biographie suit les épisodes de la vie de Casarès jusqu’à son décès en 1996 à l’âge de 74 ans. Elle en avait 21 et Camus, 30, quand ils se connaissent. Elle n’avait que 37 ans quand il meurt.  

Le livre n’est pas seulement une biographie, c’est un véritable roman, un livre construit, à prétention littéraire. L’auteure apporte ses propres thèmes : l’exil. On se souvient de son excellent Trois jours à Oran, récit autobiographique (Stock, 2013) où elle racontait son retour émouvant à Oran, en compagnie de son père, en 2005. Ou l’Espagne, dont elle est une spécialiste et publie régulièrement des traductions d’auteurs castillans.

Des emprunts de citations

La biographie est écrite à la troisième personne. Sur un ton très direct, avec beaucoup de détails. Comme l’immeuble où vit l’artiste, ou sur son existence, de même que ses vêtements. Dès le début, l’évocation de la vie de Casarès est donc liée à sa relation passionnée avec Camus.

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La narratrice biographe introduit dans son texte des citations en italique, sans guillemets qui vont se révéler être des emprunts. Soit à la correspondance entre Camus et Casarès, soit à l’autobiographie de Maria et même à des Carnets de Camus. De façon significative, dans un montage très judicieux, les phrases de Camus et les phrases de Casarès se mélangent et ne forment qu’une seule phrase. Le chapitre commence comme d’autres, par l’expression « elle, c’est Maria Casarès ». D’autres fois, ce sera l’expression « peut-être pas », que l’on peut considérer comme inutiles dans ce récit. Comme des tics narratifs un peu forcés dont on ne voit pas l’utilité.

La reconstitution est précise et détaillée. Les dates sont exactes, les titres des pièces, ceux des films, des lieux. Mais il y a aussi une invention permanente de ses états d’âme, le ton est souvent romanesque. La narratrice entre dans les pensées de la personne dont elle fait la biographie et reconstitue minutieusement les étapes successives de sa vie : fille de républicains espagnols - son père est Santiago Casares Quiroga, avocat, ancien chef du gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña, qui a dû démissionner le 18 juillet 1936 avec le coup d'État du général Franco -. María est née le 21 novembre 1922 à La Corogne (Galice). Elle a étudié dans une école de sa ville natale. Puis à Madrid, où elle avait déjà commencé à faire du théâtre.
La famille se réfugie à Paris en novembre 1936 et s'installe dans un hôtel rue de Vaugirard. La jeune Maria qui n’a que 14 ans, poursuit ses études au Lycée Victor Duruy, où elle apprend le français. Le titre de ses souvenirs Résidente privilégiée est une référence évidente à la carte de séjour française accordée par le gouvernement français aux réfugiés à partir de 1945. Carte reçue lors de l'obtention de la nationalité française en 1975. Elle ne retournera en Espagne qu’en 1976 pour interpréter El adefesio, par Rafael Alberti, réussissant enfin dans son pays d'origine.

L’art des portraits

L’évolution de son destin se traduit par le changement de prénom, de Victorina à Victoria et Maria. À plusieurs reprises, dans le portrait physique de Casarès, Anne Plantagenet a le souci du détail vrai, le sens des ambiances, l’art des portraits. Cela se lit comme un roman plus que comme une biographie simple et objective. Le romanesque vient de la présentation, de la forme, de la mise en récit.  Anne Plantagenet raconte les cours de comédie, sa volonté d’être actrice, sa passion pour le théâtre. En outre, ses débuts très jeune dans le théâtre, le Conservatoire, son apprentissage du français. Puis, sa vie intime et l’étrange trio avec sa mère et son amant.

Elle nous donne beaucoup de détails sur la carrière théâtrale, cinématographique et radiophonique de Maria. Ses triomphes à l’étranger, au TNP. Elle entre avec pudeur, sans aucun voyeurisme dans les états d’âme, les secrets, les tourments de l’actrice. Comme l’histoire de la mort de son père, ou l’évocation de ses premiers contacts avec Camus ; tout comme la référence à son mari André Schlesser. De même que ses réflexions sur la vieillesse qui sont une contribution très précieuse à la connaissance de Maria Casarès injustement oubliée aujourd’hui. D’ailleurs, comme beaucoup des grands noms du théâtre français.

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La mort de Maria est racontée très discrètement et brièvement : elle meurt le 22 novembre 1996. Le livre se termine curieusement par une dernière page qui est un retour à Maria enfant, à la Corogne. Une enfant qui grimpe aux arbres, une fin poétique ouverte.

Avec ce livre, Anne Plantagenet confirme ses talents de biographe. Talents déjà remarqués dans deux biographies de célébrités : Manolete (Ramsay, 2005) et Marilyn Monroe (Folio Biographies, 2007).

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1 commentaire

  1. Je crois que je me suis trompée en évoquant Casarès dans « la Messe » de Béjart » . Il s’agissait plutôt d’une intervention de Béjart et de Maria Casarès dansant et scandant des poèmes de Saint Jean de La Croix dans le spectacle « la Nuit obscure » que Béjart avait présenté au Festival d’Avignon en 69. Là encore, inoubliable! Mais « La Messe », avec cette incroyable musique de Pierre Henri que nous découvrions alors,… l’était aussi!
    Laurence Acquaviva-Mattei

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