Stefanu Cesari, professeur de langue et culture corse est l’auteur de sept recueils depuis 2002. Tout en sachant porter sa contribution à des recueils collectifs, il s’est ainsi imposé peu à peu dans le milieu littéraire insulaire, et a même reçu pour le seul Bartolomeo in Cristu, paru en 2018, le prix Louis Guillaume, celui de la collectivité de Corse du livre corse, et de Musanostra !

Par : Marie-France Bereni-Canazzi (lecture enrichie d’échanges avec Pauline Fabiani)

Dans le continuum de cet ouvrage si primé, se situe selon l’auteur lui-même Populu d’una Branata ; ce recueil en prose poétique de Stefanu Cesari, fraîchement publié aux éditions Éolienne (Bastia), constitue un moment clé de son œuvre dont il ne pouvait faire l’impasse. Il s’agit en effet de  la fin d’un parcours à la fois territorial et existentiel ; au long de cent quatre-vingt-cinq pages qui, en quatre parties — « Tagliamondu », « Donna Varmidda », « Riacciu di Barbaria », « Una cisterna bianca » — alternent le corse, langue poétique d’origine, et une traduction en français. Néanmoins ne nous leurrons pas, ces approches linguistiques d’un même texte sont aussi proches que différentes, car il ne s’agit pas là d’une traduction littérale. Ces infimes variations d’ailleurs nourrissent un récit lui-même instable, au caractère onirique.

Un récit, celui d’un rêve, d’une fable ? C’est un voyage, c’est-à-dire le récit d’un homme qui ne peut ni rester, ni s’arrêter. Il parcourt en effet des lieux et rencontre bien des êtres sur son passage ; cherchant un asile ou même seulement une chaleur, qu’il semble pourtant dans le même moment craindre ou fuir. Ces lieux lui sont-ils si étrangers que cela ? Non sans doute, car à de nombreux endroits du texte la mémoire vive intervient, revendiquant une existence concrète de ces lieux visités, et ce dès les prémices du texte  :

« Tu le peindrais maintenant en livres et retables, qui oserait te dire qu’il n’a pas existé ? derrière les mains croisées, si tu n’avais pas vu, si tu n’avais pas touché, alors pourquoi mentir, faire croire ? » (p. 13)

Voyage néanmoins comme dans un rêve, où l’on cherche une main pour la sienne ; ne semblant pouvoir espérer que dans « le silence de la bruyère » (p. 57). Car des questions incontournables demeurent dans ce texte nimbé de son mystère : qui parle ? Le cavalier ? Notre poète ? Notre cavalier poète ? Un auteur en écriture…

Une œuvre riche

Cavalier, la remarque n’a rien de fantaisiste : le cavalier présent sur la couverture est un détail d’une œuvre de Pisanello, Visione di Sant Eustachio. On le retrouve d’autres fois dans ce recueil, où il traverse les pages notamment 60-61, 96-97, et 136-137.

La vision de Saint Eustache de Pisanello

L’onirisme néanmoins ne saurait estomper la volonté concrète ; d’emblée annoncée de se fondre dans un groupe humain : mû par la recherche d’un autre, ou plutôt de l’Autre. Il part une main pour la sienne, d’une main pour une autre. Inconnue et familière en même temps, comme cela est brièvement mais significativement formulé. En même temps inhérent à cette recherche essentielle se trouve l’impossibilité d’aboutir. Comme si dire son nom était perdre trop de soi ; apparaître à jamais comme celui d’ailleurs, comme celui qui abandonne son identité et donc son être. Comme de même « si le cheval, le coq répondent aux questions, leur voix est une vaisselle qui se brise. » (p. 97). Stefanu Cesari

À lire aussi : Architecture et littérature à l’ARIA

Désir de fusion dans le groupe, thème de la solitude qui affleure constamment en contre-point. Cette dialectique fondamentale des deux n’est-elle pas d’ailleurs l’enjeu même du travail de la création, et particulièrement de l’écriture qui se trouve interrogée ? Une œuvre riche, où les échos littéraires et artistiques sont nombreux ; semblable à « l’humidité d’un rêve qui se continuerait bien tard » (p. 21).

Vous pouvez également aimer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *