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              Dans Tiens ferme ta couronne, l’écrivain Yannick Haenel rend hommage au grand cinéma américain, de Cimino à Coppola. Le narrateur de ce roman est un fou, fou de cinéma, type en marge, persuadé du génie d’Herman Melville. Depuis qu’il a lu sous la plume de Melville qu’ « « en ce monde de mensonges, la vérité est comme un daim effarouché qui court au fond des bois », Jean, le héros de Haenel cherche des daims/cerfs, fuyant au fond des bois, et essaie de capter les instants de vérité , ceux-là même qui donneraient un sens à la vie. Jean écrit donc le scénario d’un film en hommage à l’auteur de Moby Dick, et va essayer de convaincre Michael Cimino de le réaliser. Au passage, il aura gardé le dalmatien de son voisin, sera tombé amoureux lors d’une folle nuit au musée de la Chasse, aura rencontré Isabelle Huppert, et se sera remémoré le mythe de Diane chasseresse.

          Ce ne sont là que quelques unes des aventures de ce livre extraordinaire. Il y a foison de scènes truculentes ou mystiques. Haenel écrit comme il filmerait. Il interroge la vie avec un esprit profondément philosophique et gai. Yannick Haenel, après avoir écrit ce roman, a tourné son premier moyen-métrage, La Reine de Némi, en lien direct avec le livre. C’est son premier film. Entretien avec un écrivain qui pense que le cinéma est une pure affaire de littérature.

João César Monteiro & Godard
« Je suis un ex-cinéphile ; le grand geste cinéphilique est de passer ses journées à la Cinémathèque comme du temps de la Nouvelle Vague. La cinéphilie, c’est vouer sa vie au cinéma en tant que spectateur. Mais la cinéphilie est morte avec Serge Daney, en fait.
J’ai été un cinéphile méthodique : quand j’aimais un cinéaste, je regardais toute son œuvre. J’ai aimé le cinéaste portugais João César Monteiro, c’est mon cinéaste préféré. Sinon j’aime Godard, celui des années 80 et du début des années 2000 : je suis très précis sur les « crus » Godard. J’aime autant Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ou João César Monteiro que les grands espaces de John Ford, Tarkovski et Cimino. »

WESTERNS
« J’aime le western, car ça met en jeu le rapport avec les étrangers, les Indiens, la dépossession, comme dans Homère, comme dans la Bible, on pique une terre et c’est la guerre. Pour utiliser encore un autre poncif, je dirais que le dernier grand western pourrait être La Porte du paradis, ou bien Impitoyable de Clint Eastwood ou encore l’un des films d’Alain Guiraudie en France. Cimino est le dernier grand aventurier du cinéma. Pour moi, c’est un cinéaste marxiste. Il n’aurait pas été d’accord mais il se trouve que son film La Porte du paradis met en jeu la lutte des classes et l’extermination d’une partie de la population par les possédants. »

LA PORTE DU PARADIS, un grand roman européen
« C’est le film le plus abouti de Cimino et je m’en sens plus proche littérairement. Cimino cite sans arrêt des auteurs comme Dostoïevski, Proust, James, il est très européen dans ses choix. La Porte du paradis tient aussi du grand roman européen avec quelque chose de la saga, ce grand format mégalomaniaque. Thomas Mann aurait pu raconter cela : ces jeunes d’une grand école et le désastre qui va s’abattre sur eux. Les idéaux vont être bafoués, alors qu’on leur apprend de manière quasi religieuse à construire quelque chose pour le pays et les autres. En fait, c’est un vœu pieux, la démocratie s’empêtre face aux inégalités. C’est pour tout cela que j’aime ce film et pour la beauté sidérante du visage d’Isabelle Huppert, pour l’innocence bafouée mise en œuvre, pour les scènes où elle se baigne. Là, on dirait du Renoir, les deux Renoir, avec le miroitement de la lumière. C’est très sensuel, et c’est une fresque sur les rapports de force, sur la trahison des idéaux. Le placement de caméra face aux Rocheuses est stupéfiant, et c’est un cinéma de la restitution du monde. Avec Cimino, il y a toujours cette dimension de l’affirmation du monde, comme pour un peintre. C’est un cinéaste qui ne croit pas en la dépression des images. Les images, il y croit ; les images et le monde doivent coïncider… c’est de la foi. »

CHERCHER LE DAIM
« Herman Melville dit qu’« en ce monde de mensonges, la vérité est comme un daim effarouché qui court au fond des bois ». C’est ce que cherche mon narrateur. J’ai essayé d’appliquer cela à tous les films que le narrateur voit ou cite, comme si tous ces films étaient des portes qui s’ouvrent vers cette vérité.
Il se trouve que le film de Cimino « Voyage au bout de l’enfer » s’appelle The Deer Hunter (Le chasseur de daim), c’est le premier film américain sur le traumatisme de la guerre du Viêt Nam.
Ensuite j’étais obsédé par Apocalypse Now, et un jour, j’ai été stupéfait de constater la présence d’un cerf empaillé dans un plan : celui où le capitaine Willard reçoit sa mission. Je me suis demandé « que fiche donc ce cerf/ daim, là ? » En fait, il fait signe comme emblème de la chasse spirituelle ou de la chasse tout court, or ce film est une chasse à l’homme.
J’ai tiré le fil de Melville à Cimino : ils ont tous deux des destins malheureux, et le même souci pour les rapports de force. Il y a une flamboyance chez les deux. »

APOCALYPSE NOW, un récit sacré
« Le narrateur dans le roman, Jean, passe son temps a visionné Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Il est persuadé que dans chaque film se cache un instant de vérité, telle que la décrit Herman Melville.
Apocalypse Now raconte la mission donnée à Willard d’éliminer un colonel américain engagé au Vietnam. Or c’est aussi un récit sacré avec un adepte qui est là pour retrouver un roi, ce colonel Kurt, et cet adepte au moment où il tue le roi, devient le roi.
Dans le film, on tue un buffle et on le coupe avec une machette. On fait de même avec Marlon Brando, dont la silhouette est aussi massive que celle d’un buffle, et là toutes les lignes du film prennent une autre dimension.
Il se trouve que Coppola n’arrivait pas à finir son film. Quand Brando est arrivé sur le tournage, il n’avait pas lu le scénario, il faisait la fête, et Coppola était à deux doigts d’abandonner. Finalement, il s’est inspiré du livre de James Frazer, Le Rameau d’or. C’est un mythe sur la souveraineté. Diane a un époux mystique, bandit et prêtre servant. Elle est la protectrice des réfugiés, et celui qui tue le roi du bois, devient le roi du bois. La souveraineté ne vient pas de l’élection ou de l’hérédité, mais de l’exposition à la mort ! Coppola trouve là une solution et conclut que Willard va tuer Kurtz.

La scène chez Bofinger
Dans le roman Tiens ferme ta couronne, une scène réunit quasiment tous les personnages chez Bofinger, grande brasserie parisienne.

« Je l’ai pensé comme un film. Je voulais que ce soit grandiose. Chez Bofinger, il y a une verrière et ses effets de lumières et je voyais ce que je pouvais en faire, car dans le roman il est question de la lumière des ténèbres. Je suis allé écrire sur le motif, sous cette lumière blanchâtre et nauséeuse, avec ce décor mignard. Comme chez Proust ou Visconti, je voulais des miroitements de verre, je voulais du luxuriant.
Le roman est une méditation sur la vérité, la femme, la déesse Diane, les grandes interrogations de la vie. Chez Bofinger arrivent enfin les personnages féminins, Huppert et la future amoureuse de Jean. J’ai pris un tel plaisir à écrire cette scène que ça n’en finissait plus.
C’est donc à la Jacques Tati, une farce totale, avec le dalmatien, les espions moustachus ou le serveur qui a la tête de Macron. Il fallait que ça tienne, que chaque personnage arrive à exister. Je voulais que cette nuit soit la nuit d’amour, alors que, dans le même temps, c’est la nuit tragique des attentats à Paris.
C’est donc cette nuit-là que Jean rencontre sa « Diane » qui va lui donner accès à la forme sacrée de la chasse, celle où il n’est pas besoin d’aller jusqu’à la mise à mort. »

Un film rien qu’avec des mots
« Mon idée est que derrière le cinéma, il y a de l’écriture. J’ai imaginé que Cimino continuait à faire du cinéma à l’oral, comme quand on raconte une histoire. Il réalise sa soif de cinéma en une heure, en prenant la place de chaque personnage et en racontant un film intégralement. Je pense qu’on peut raconter une chose intégralement, je suis très attaché à cette idée. J’ai imaginé qu’au cœur du cinéma, il y avait cette chose très primitive qui consistait à monter sur une marche, et à raconter une histoire de manière si minutieuse qu’à la fin les gens aient l’impression d’avoir vu le film. Je pense que les films sont de la littérature puisqu’on se les approprie en se les racontant. Je ne sais pas si l’on peut se passer de caméra. J’ai peur que cela nous pende au nez.
Le cinéma est là, chacun de nous est un metteur en scène de ses propres images. C’est devenu ma manière de vivre : je ne me souviens pas des films en entier, mais il y a dans mon esprit des tas de scènes que s’imbriquent. C’est de l’amour, et ça revient à porter avec soi ce que l’on aime. »

LA REINE DE NÉMI
« C’est le titre de mon film. Je suis écrivain, mais quand on est prof à l’école du Fresnois comme je l’ai été ces derniers mois, on peut faire un film produit par l’école, avec un budget.
Donc comme je venais d’écrire ce film, (lapsus) ce livre, je voulais faire quelque chose sur le lac de Némi, sanctuaire de Diane durant l’Antiquité.
La première idée, c’était de tourner un documentaire, mais finalement ma pulsion narrative m’a poussé à faire une fiction. Ça commence chez moi comme dans un film d’Alain Cavalier, un home movie, avec Akteon et Diane (ma femme et moi). Le couple joue et finalement on va à Némi, on filme le lac, la forêt. C’est tellement beau. Deux jeunes actrices jouent les nymphes. C’est un moyen-métrage qui complète le roman. J’ai beaucoup aimé continuer ainsi ces noces étranges entre la lettre et l’image. »

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel est publié chez Gallimard.

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