L’œil avisé aura remarqué une tête de Maure…Un lien entre la Corse et le divin. Vinciguerra

Un « buisson de paroles » qui a poussé entre novembre 2014 et juillet 2015 ; et dont, après minutieuses tailles, se trouve cueillie la fine fleur de mots en 2021, aux éditions Albiana CCU. Marie-Jean Vinciguerra, d’un côté ; personnalité publique notoire de la vie insulaire, autant qu’écrivain d’une œuvre qu’il aime à qualifier de « baroque » ; François-Xavier Renucci, de l’autre, lecteur de cette œuvre qu’il considère comme l’« un de ces lieux magiques » qui nous ouvrent tous les autres lieux. Le premier étant cette terre en friches : nous-même. Amour des mots donc, amitié complice. Un terreau fertile à cinq entretiens aux couleurs variées.

Par : Pauline Fabiani

Du bilan d’une vie personnelle…

Des entretiens qui structurent l’ouvrage ; le premier donne le la. Un « parcours dans la vie », et dans une vie en particulier, celle de Marie-Jean Vinciguerra. C’est un homme au crépuscule de ses jours qui revient en effet sur lui-même. Et, d’abord, sur son enfance, sous la houlette de parents tous deux professeurs à Bastia. Père amateur de « traits à la Tacite », pudiquement silencieux ; mère d’un lyrisme excessif, corsetée de puritanisme moral et religieux.

Des souvenirs reviennent alors à la surface de la mémoire : l’opération des amygdales, qui abîme sa voix à jamais ; la sinistre ritournelle « Mon petit t’es-tu fait mal ? » chantée par la mère. Cette dernière, capable « de détruire quelqu’un », le pousse vers les cimes de la réussite. Le lien viscéral, entre haine et adoration, qui unit ce fils à sa mère — dont témoigne le prénom même de Vinceguerra, Marie-Jean étant le pseudonyme littéraire de la mère pour publier son recueil poétique Kyrie Eleison— interfère parfois même dans ses relations amoureuses : l’amour platonique pour Estelle, véritable madona à laquelle il dédie un poème en latin, mais que la mère éloignera de lui.

De semblables pans de vie intime se trouvent encore mis à nu quelques pages plus loin. La passion destructrice pour « la veuve de l’écrivain », Andreina femme de Ugo Betti, dramaturge dont il traduit les œuvres et tiendra la vocation d’écrire ; les « amours italiennes » d’un donjuanisme qui l’a tenté avant de rencontrer Hélène, « l’intouchable », épouse et mère de ses trois enfants, inaltérable soutien dans ses tempêtes… shakespeariennes.

Pour ce futur agrégé d’italien par ailleurs, la jeunesse, c’est aussi le lycée Louis-le-Grand. La khâgne, centre dynamique de rencontres et d’échanges, vit au rythme de l’existentialisme et du courant de l’absurde. Symptômes d’une vie intellectuelle d’autant plus flamboyante qu’elle succède sur ce point, à la vacuité bastiaise. Mais les feux d’une connaissance tous azimuts n’empêche pas une profonde crise existentielle de faire sombrer le jeune étudiant de 18 ans. C’est en stendhalien qu’il parvient à la sublimer ; au contact éblouissant des fresques de Piero della Francesca, décorant le chœur de la chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo.


Piero della Francesca, La bataille entre Héraclius et Chosroès, « La Légende de la vraie croix », fresques d’Arezzo

…Au contact avec le monde

Arezzo, et l’Italie de manière générale, ont sur lui une influence dont il reconnaît à plusieurs reprises la prégnance. Voilà un « parcours dans une vie » qui, loin de toute univocité, s’est nourri du métissage des langues et des cultures diverses. Attrait qu’on peut expliquer par la profession de son père. Dans son sillage, le jeune garçon est mis en relation avec l’italien (que, « ô père paradoxal ! », il lui refuse à son tour d’étudier) et l’allemand. Dans ce bain plurilingue, il a très tôt la révélation de l’importance de parler une langue étrangère. La scène de bravoure inaugurale, que le lecteur découvre grâce à l’attestation de Thomas Mariotti, le montre certes parler dans la langue de l’ennemi d’alors.

Mais en l’occurrence, cette langue est capable ; lui ouvrant des contrées mythiques, de lui obtenir une première parcelle d’autonomie. L’ouverture au monde est liée plus tard aux nombreuses activités, qu’au nom de la culture et de l’éducation il mène de front. Enseignant de lycée, conseiller culturel et de coopération technique, engagé au cabinet ministériel, inspecteur d’Académie ; des activités qui l’appellent à un constant et salvateur dépaysement.

Après Paris, le voilà pris d’une impulsion vers un nouveau « pays mythique ». Le Maroc, dans le but initial de rejoindre l’oncle maternel, Alfred. Et, plus tard, la Thaïlande. Où il obtient un nouveau poste et saura s’intégrer très honorablement avec son épouse ; oppose d’abord à son « armure morale » corse une éthique relâchée, qui se traduit par sa langue vulgaire. Puis à défaut d’obtenir mutation vers la Ville Éternelle, il part en Colombie, « l’Athènes de l’Amérique » ; se construire ainsi au contact de l’Autre, dans toute sa bigarrure. Savoir être à son écoute, c’est ce que lui apporte aussi l’expérience maçonnique, qui fait l’objet du 4ème entretien ; et ménager la double aspiration qui l’habite comme tout homme. Celle d’appartenir à la communauté et celle de cultiver la solitude, requiert un point d’ancrage pour lui : la Corse.

…En passant par la Corse

C’est que la valeur de ce texte ne réside pas seulement dans son caractère biographique ; mais en ce qu’il constitue un témoignage pour la Corse et les Corses. La jeunesse insulaire d’aujourd’hui a intérêt en effet à découvrir le parcours d’un homme ; dont la cervelle frottée à celle d’autrui, (pour paraphraser Montaigne), lui a permis de revenir sur l’île, entre 1974 et 1975 ; y apporter le tribut de ses expériences et connaissances.

S’arc-boutant contre l’amputation de la lingua nustrale au sein de l’école des Hussards Noirs de la République, et l’extinction progressive de l’âge d’or culturel qu’incarnait la première moitié du XIXème siècle, celui d’une Corse baignant dans la culture et la langue italiennes, le mouvement du Riacquistu alors s’affirme de plus en plus. Santu Casanova donne impulsion à une littérature corse rurale ; quand s’accomplissent les expériences modernistes du Rigiru. Revendication culturelle que Vinciguerra endosse à son propre compte ; se sentant investi d’une mission pour son île, et qu’il explore à travers plusieurs initiatives : de l’appellation « langue » et non dialecte corse qu’il tend à imposer, à la naissance d’un CAPES de corse et d’un prix du livre corseil, se lance dans le grand chantier du rectorat, s’impliquant pour donner forme à la future académie, alors en état de latence.

Il constate avec satisfaction le regain des manifestations culturelles depuis une trentaine d’années —les soirées de Musanostra, Arte/Mare et le festival du film italien. Après avoir nuancé le désintérêt de ses parents pour les mouvements autonomistes et irrédentistes, il rend par ailleurs compte du climat politique corse ; et en particulier bastiais, sous tension dans son enfance comme à son retour sur l’île. Il témoigne de sa génération marquée par la Résistance puis la Libération de la Corse, tout comme de la « pulitichella » locale, bien que son père lui ait dit de ne se mêler jamais (et pourtant !) de cette « tambouille politique dans le chaudron insulaire ». S’il est invité à entrer en lice pour la députation et à mener campagne, il reste lucide et ne se sera jamais réclamé d’une étiquette politique précise (lorsqu’on le lui demande, il répond siéger…« au plafond », selon le bon mot de Lamartine !) Vinciguerra

…Vers l’écriture littéraire

Une Corse dont la représentation par l’écriture abat les frontières. Et une écriture plus généralement qui, face à toute forme de mensonge politique, oppose la parole « vraie » — celle du créateur, du poète. Et les entretiens accordent à ce titre à la question de l’écriture et de la lecture littéraires une place prépondérante. Vinciguerra aborde la genèse de sa propre activité d’écrivain, ses débuts en khâgne dans les Cahiers Tala. L’influence du bel aristocrate de l’esprit que fut pour lui Fernand Ettori, il s’interroge, au fil des dialogues rondement menés, sur ses textes, leur cohérence « baroque ». Il fait l’éloge de la lecture, commentant une lettre de Machiavel, autant qu’il développe les questions de la liberté de l’écrivain, oscillant vis-à-vis du lecteur entre posture et imposture, de la force de la création, du style comme « manière de parafer la création par la signature de l’homme ».

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Mais il ne suffit pas de concevoir le poète, il faut encore vivre en poète. Pour Vinciguerra, « le poète saisit l’occasion ». Comme l’homme politique il est maître en l’art du kairos. Et l’homme qui vit en poète accepte le voyage de la vie en en saisissant les occasions, les hasards, les rencontres. Celle par exemple de l’égérie de Pompidou, qui l’enverra de façon imprévisible à Bangkok. En poète-globe-trotteur il nous fait voguer sur sa bibliothèque. « Tsunami de livres » sur lequel veillent les anges, personnages importants au même titre que la mère, dans son œuvre : Kyrie Eleison, montagne de Ghisoni et objet d’écriture qui participe ainsi de son aventure spirituelle. Vinciguerra

Tout comme l’imprègne l’esprit de Saint-François d’Assise, le plus Italien des saints, figure du dépouillement qui, dans sa vie et son œuvre, est en tension constante avec sa tentation baroque. Figure qui apporte aussi une leçon par rapport à la souffrance et à l’expérience qu’on en tire. C’est que rien ne nous appartient, que la souffrance nous est imposée. Qu’il nous incombe d’y donner un sens, d’où le rôle de l’écriture. La maladie de Parkinson dont il souffre fait l’objet d’un « Journal interrompu . Portrait d’une salope » venant en annexe de cet ouvrage. Vinciguerra

Une écriture qui n’est pas le petit superflu d’un homme à responsabilités mais, déjouant la mort, dédouble la quête individuelle empruntant divers chemins. Une écriture qui devient hymne à la vie, à la chair, à la beauté. Ainsi de l’enfant qui criait « Beau, c’est beau ! » en regardant émerveillé la vallée du Golo, jusqu’au texte À Siam, célébrant la beauté siamoise en Hélène. « L’écriture nous sauve du naufrage », en définitive. Et si la littérature est une extraordinaire polyphonie ; « un buisson de paroles » en est un parfait exemple. Pour finir, je ferai jouer cette polyphonie au sein même de mon écriture de « maître ignorant », donnant la voix à Vinciguerra lui-même, lorsqu’il conclut ainsi le 2ème entretien :

« Puissent les nouvelles générations rejeter des imageries stérilisantes, inventer de nouvelles manières, et façons d’être, faire entendre les petites musiques des véritables créations. »

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