Romancière et traductrice italienne, Simonetta Greggio nous offre, dans son dernier roman « Bellissima », son récit de l’Italie contemporaine. S’y mêle l’histoire de sa famille, dont elle transcende la violence et la douleur.

Par : Anne-Marie Sammarcelli

Bellissima, de Simonetta Greggio nous livre le troisième et dernier volet d’une trilogie romanesque débutée en 2010 : Dolce vita ; premier roman du cycle, évoque l’histoire de l’Italie dans les années 1959 à 1979. Les nouveaux monstres, deuxième tome paru en 2014, poursuit le récit de son pays, dans les années 1978 à 2014.

Avec  Bellissima, publié cet été, la romancière donne une tournure résolument autobiographique à cet ensemble. Cette fois-ci, elle revient sur son passé, ses origines, sa famille.

Récit bâti « d’après une histoire vraie » ; à la fois intime et universelle : celle de personnages emportés par le tourbillon d’événements, agrippés par « Les ronces de l’Histoire », et dont elle révèle combien  le destin en fut impacté.

C’est ce qui motive l’écriture : retracer son histoire mais aussi l’histoire de l’Italie, dont elle est native, dont elle s’est exilée définitivement à l’âge de vingt ans, mais qu’elle porte en elle ; malgré les failles et les chaos dont elles furent toutes deux victimes .

Les ombres du néofascisme

Effet de superposition, mélange de fiction et de réalité soit. Mais  l’originalité de Simonetta Greggio, c’est de brouiller le temps… Elle joue avec lui, use des  artifices de l’écriture (allers-retours incessants entre les époques, les lieux, les personnages). Et le récit prend la forme d’ un miroir éclaté dont elle veut absolument recoller les morceaux, car son passé est un tout .

Historiquement, ce roman dépeint particulièrement l’Italie des « années de plomb » où les luttes armées, le terrorisme secouent le pays sur lequel planent les ombres menaçantes du néofascisme et de la mafia. Tableau sans concession d’un pays abandonné à la corruption et à la violence.

Dans le droit fil des deux précédents, le roman aborde ce contexte auquel cette fois-ci, se trouvent tristement mêlés son grand père maternel et son père .

Pour ce qui est du récit intime, elle revient sur sa petite enfance, son adolescence tourmentée entre douleur et révolte, son départ, son retour dans la maison familiale : épisodes alternant des moments de bonheur et de violence. Bulles de temps qui remontent à la surface du présent, pour mieux s’ émanciper de ses secrets ; effet cathartique de l’écriture exprimant les errances d’un passé progressivement reconstitué au fil de l’histoire.

Sa mère, Amanda est la figure centrale du récit – elle donne son titre au roman, « Bellissima », c’est le surnom qu’elle lui donne – destin particulier d’ une enfant juive qui échappe à la déportation, recueillie … par un couple  fasciste ; une famille aisée, une éducation aimante  et bourgeoise. Cette mère qu’elle a quittée adolescente, lorsqu’elle a fui sa maison natale. Traumatisme. Et auprès de laquelle ; quarante ans plus tard, elle tente de reconstruire le passé à partir de photos, de bribes de souvenirs. 

Un pantin de la mafia

Son  père lui, Nazzareno, d’origine modeste, poursuit les efforts de son propre père pour s’extraire définitivement de la pauvreté. Mais devenu un pantin de la mafia, il lui faut mériter le prix de son aisance financière. Adolescente, elle  coupe définitivement les liens avec lui, pour échapper à la folie destructrice de l’ogre qui sommeille en lui ; trop de coups, trop de peur, trop d’incompréhension.  

Leur rencontre en 1945, leur mariage en 1960,

« je suis née de la fureur d’un garçon timide et du rire d’une princesse au petit pois ».

Drôle d’alchimie, mais après tout pourquoi pas ? Sauf que l’histoire vire peu à peu au drame.

Le récit met aussi ponctuellement en lumière des  éléments qui jalonnent l’histoire :  la menace cauchemardesque de « l’homme sans visage » toujours présent ; la vision de l’ ampoule balançant au plafond, éclairant les ravages de la pièce saccagée par son père ; des saignements hémorragiques récurrents ; et cette question, ce leitmotiv :

« Qui est-on quand on n’est plus ce qu’on était, mais pas non plus autre chose tout à fait ? ». 

De vrais souvenirs  alternent avec des flashes, réminiscences fugaces, incompréhensibles.

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Images d’un passé non encore retrouvé, mais activement fouillé. Pour dire tout, ne plus rien oublier, plus jamais. Besoin de retrouver des secrets, de les partager ; elle qui  les avait longtemps refoulés. Mais le moment est venu et l’urgence est là. S’en délester à jamais. 

Recouvrer son identité

Et ces hommes  tristement célèbres qui jalonnent le parcours mémoriel ; Mussolini visage odieux du fascisme, Pier Paolo Pasolini l’artiste maudit, Aldo Moro le martyre politique. Évocation de la haine, de la folie et de la violence qui ont traversé son pays.

Un roman passionnant. On est happé dès le début par l’histoire. Envie d’en savoir toujours plus, de gratter avec elle le passé, de l’assister dans ses efforts de mémoire, de revenir sur les secrets douloureux, de la voir s’en libérer. Pour recouvrer fièrement son identité.

Un style affirmé, sans concession qui décrit avec acuité des scènes de vie, des personnages lointains. Qui fixe des réflexions, des commentaires incisifs induits par des scènes choquantes. 

On devine qu’elle a pris assez de distance avec les évènements pour les évoquer. Impitoyablement. C’est ce qui fait sa force, car comme je l’ai dit plus haut, l’écriture a  un effet cathartique. Victoire donc. 

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