Affichage : 1 - 15 sur 42 RÉSULTATS
françois sureau
Articles

François Sureau : « l’Hors » du temps

Nouvellement nommé à l’Académie Française, François Sureau est l’auteur de L’Or du temps, un formidable ouvrage dans lequel il remonte le cours de la Seine et du temps.

Par : Kévin Petroni

En devenant immortel, au siège 24, celui entre autres de La Fontaine et de Marivaux, François Sureau est définitivement hors du temps.

Paradoxe, pourrions-nous écrire, pour celui qui n’a cessé dans son dernier ouvrage de puiser dans les flots innocents de la Seine le “secret” du temps. A travers une déambulation des sources du fleuve jusqu’à Paris, Sureau nous invite à cheminer sur les rives de son adolescence et de sa maturité. Le texte se déploie donc comme une autobiographie. Le récit d’un homme, arrivé au crépuscule de sa vie, désireux d’exprimer sa dette au fleuve de son père.

Temps personnel, que celui traversé par Sureau. Mais pas uniquement. Comme le Danube permettait à Claudio Magris de remonter le fil de l’histoire des pays de la Mitteleuropa, la Seine assure à Sureau la remontée de l’histoire parisienne. Temps collectif, entendons-nous. Cette traversée de la vie de Sureau s’accompagne d’une traversée de la vie de la Seine, de ses habitants et de son histoire. Alors, certes, Sureau ne se présente pas en historien ; il ne rédige pas de somme universitaire. Il raconte une histoire personnelle et sensible de la Seine, depuis le triptyque de Chagall en passant par Balzac et Montherlant. Sureau l’écrit très bien, il dresse “une capitale imaginaire”.

En ce sens, l’auteur écrit une épopée sensible de la Seine. Tous les temps (de la Renaissance à Mitterrand en passant par l’Empire), toutes les cultures (d’Augustin à Lawrence), s’entremêlent pour former cette mémoire érudite, excessive, passionnée, de la Seine. Au fond, l’œuvre de Sureau repose sur cette conciliation entre temps personnel et temps collectif. Remonter le cours de ma vie revient à remonter le cours de ce fleuve qui l’a accueillie. Que du temps, en somme, écoulé par Sureau au fil de sa vie et des pages de ses mémoires.

J’aurai passé l’essentiel de ma vie

Le temps se contente-t-il de passer pour autant ? En vérité, le temps passé de Sureau sur la Seine ne possède pas la même valeur que celui présent dans ses mémoires. Reprenons la première phrase du livre pour l’expliquer. “La Seine est le fleuve au bord duquel j’aurai passé l’essentiel de ma vie”. Cette phrase renvoie le lecteur à celle de Proust dans La Recherche : “Longtemps, je me suis couché de bonne heure”. Dans la phrase de Proust, le circonstant “longtemps” annonce une rupture temporelle. Proust se couche tard à présent. Et pour cause : il s’épuise dans l’écriture de la Recherche. D’une situation passive, celle de l’enfance, il passe à une situation active, celle de l’écriture à un âge avancé de sa vie.

Dans le livre de Sureau, l’usage du futur antérieur prépare peut-être la mort de Sureau (futur). Mais elle annonce également, au seuil de notre lecture, ce déplacement de la passivité vers l’activité (antériorité). Sureau a passé sa vie. Perdu son temps, de la même manière que Proust le perdait en attendant sa mère enfant. Le temps perdu, c’est le temps vécu une fois. Imperceptiblement. Celui qui passe, tous les jours, sans qu’on n’y prête garde.

Le temps de l’écriture, c’est le temps vécu deux fois. Le temps retrouvé par la répétition. Celle qui fait advenir le sens du temps, sa richesse. Il faut perdre son temps pour le retrouver, annonçait Proust. Vivre avant de parler de sa vie. Sureau réédite ce geste : le temps passé sur la Seine est fini, il est temps de le raviver. En ce sens, cet or du temps est un hors temps. Quelque chose qui échappe à la perte et à l’usure ; ou pour reprendre les termes d’Apollinaire, situés en excipit du livre de Sureau : ce qui “s’écoule et ne tarit pas”.

Chercher l’or du temps

Le projet de Sureau n’est pas étranger à la religion chrétienne. Disons d’une certaine forme de mysticisme chrétien, comparable à celui des textes de Blaise Cendrars. Chercher l’or du temps revient à chercher le sens caché par le Père en ce monde. Cette marche de Sureau, le long des bords de la Seine, remémore au Chrétien le chemin que celui-ci doit accomplir dans un univers chaotique, avant la promesse de la Cité Céleste.

À lire aussi : Les mille vies de Paris, selon Laurent Gaudé

Elle nous interroge ainsi sur le sens de la vie humaine. Comment puis-je être libre, si ma vie est conditionnée par un Dieu caché qui la régit ? Sureau, en grand penseur de la liberté, répond à cette question en chrétien. À la vie céleste, aménagée par Dieu, s’oppose une vie erratique dans laquelle Celui-ci, tout en nous ayant remis ses principes, nous laisse libre de les appliquer. La vie du chrétien est ainsi posée : sur une route chaotique, il doit cheminer afin de puiser l’or du temps. Cet en dehors qui lui assure de changer l’errance d’une vie en aventure humaine.

Articles

Le Temps gagné, premier roman de Raphaël Enthoven

Avec Le Temps gagné, Raphaël Enthoven signe une autofiction aussi intime que vengeresse. Une œuvre hautement polémique, dans laquelle il évoque la violence de son père, ses lectures, mais aussi son rapport au corps.

Par : Audrey Acquaviva

Le temps gagné, paru aux éditions de l’Observatoire, est le premier roman de Raphaël Enthoven. Mais l’auteur ne s’en cache pas : il s’agit bel et bien d’un récit de vie. Sans grande surprise, ce récit rétrospectif évoque la famille ici recomposée et multiple.

Enfant de parents divorcés, il doit composer avec ses beaux-parents. Le premier est une véritable peau de vache dont la gifle est le grand principe éducatif. La seconde est tour à tour un réconfort et un obstacle. Du côté de ses parents, la mère semble sans cesse sous la coupe de son mari et se met rarement du côté de son fils.

Quant au père, il oscille entre une figure paternelle rassurante, un garant de l’éveil intellectuel (d’ailleurs le surnom donné au jeune narrateur y est révélateur : « mon petit bonhomme« , un homme en devenir ? ), et de l’excellence mais aussi une certaine forme de désinvolture teintée de charme. Lui aussi se trouve démuni, voire excédé par certaines actions ou réactions de son fils aîné. Il est vrai que l’enfant sait se montrer insupportable et peu s’intéressent aux raisons. Heureusement sa grand-mère lui apporte réconfort et soutien.

Entre excellence et rébellion

Malgré le confort matériel et intellectuel dont il bénéficie, il n’échappe pas au lot des enfants de couples séparés. Ainsi souvent incompris, l’enfant chemine entre colère et bravade pour exister. Il connaît aussi l’injustice dont l’exemple le plus douloureux est la mauvaise interprétation du mot qu’il avait rédigé à l’attention de sa sœur à naître. Le moins que l’on puisse dire est que le regard du narrateur adulte sur l’enfant et les adultes est sans concession. Moqueur parfois. Drôle aussi, quand par exemple l’enfant découvre sa beauté.

Au fil du récit au rythme varié, l’enfant grandit et devient un lecteur assidu et passionné. Lectures qu’il confronte à sa vie. Ainsi les récits de la comtesse de Ségur concrétisent la place de la morale, dessinent bien distinctement la frontière entre le bien et le mal. Plus tard, l’adolescent deviendra un lecteur vorace. Sa rencontre avec son professeur de français en quatrième l’y ayant poussé. Pour lui, il multiplie les fiches de lecture et y excelle. Un avant-goût de l’écriture et de la recherche dont le matériau est la littérature. Les mots. Les pensées. Son excellence, qui n’évite en rien le terrible regard sur les enseignants ( peu eurent grâce à ses yeux), joue des coudes avec la rébellion, se traduisant par des coups tordus en douce ou autres petits vols. Et cette alliance atypique réjouit son père et annule la sentence de l’autorité scolaire.

Une forme d’émancipation

Le narrateur n’en demeure pas moins un enfant de la télé, d’où il tire des héros ou des modèles auxquels s’identifier. Un étonnant Rocky. Une peur de Rambo. Une référence à deux des chevaliers du zodiaque. Et qui dit adolescence, dit premières amours. La découverte du corps et de celui de l’autre. Et il ne se prive pas de ses découvertes. Cette époque coïncide aussi à une forme d’émancipation, quand il finit par s’installer dans une chambre de bonne où il se sent enfin chez lui. Bien que très libre, il se responsabilise, donne des cours et prend très au sérieux la seule condition de sa nouvelle liberté : l’excellence. Et à ce moment-là, le rythme du récit s’accélère : Hypokhâgne, Khâgne, École normale supérieure ( la fierté paternelle), l’agrégation. Son histoire avec sa première femme aussi, en parallèle avec toutes les autres, jusqu’à l’entrée de Béatrice Luca dans sa vie.

Le Temps gagné est aussi une réflexion sur les multiples origines de la pensée. Tout d’abord la réflexion sur le monde et les individus à portée de regard de l’enfant, de l’adolescent, le jeune adulte. Puis les socles littéraire et télévisuel. Enfin, les discussions avec son père.

Par moment, au gré de son récit, Enthoven, qui n’oublie pas son identité de philosophe, en appelle aux grands penseurs pour étayer son propos. Enfin, cette réflexion est délimitée par les bornes initiale et finale. La première marque ses débuts au cours de l’enfance et la seconde son émancipation. Cette entrée coïncide avec la trahison du père. Quant à la mère du narrateur, sa séparation avec celui qui maniait si bien la gifle a permis d’une part de la transformer en un être charmant, et d’autre part à la réconciliation avec son fils.

Loin dans le récit de l’intime

Comme tous les récits de vie, il interroge l’écriture de l’intime. Le langage populaire apparaît comme un premier levier. Il distrait le langage mais traduit aussi la colère de l’enfant puis de l’adolescent. Cette colère est-elle toujours palpable chez l’adulte qui raconte, ou est-elle une gourmandise, une transgression du lettré qui manie avec aisance le subjonctif et la phrase ample et bien taillée ? Le second levier repousse très loin les limites du récit de l’intime. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il va très loin.

À lire aussi : Avant l’oubli du père

Le narrateur évoque la grosseur de ses couilles, grosseur qui le fascine depuis l’enfance. Son sexe d’adolescent qui débande, en passant par une vision crue d’un curetage, ou encore une technique élaborée pour déféquer en silence. Enthoven en profite pour donner une définition originale de l’amour. Dans son roman, l’auteur joue aussi avec le réel, avec trois marqueurs forts notamment. À la toute fin du récit, le prénom du narrateur est prononcé : « Raphaël ». Au cours de son mariage, un des invités se nomme : « Enthoven ». Et que dire de cette rencontre littéraire longuement détaillée : l’Aurélien d’Aragon.

Articles

Le libéralisme aristocratique

Parallèlement au mouvement révolutionnaire de 1789, naît un autre libéralisme, porté par des aristocrates comme Montesquieu, Chateaubriand ou Tocqueville, et qui se construit en opposition au centralisme étatique. Un courant paradoxal, qui fait l’originalité du libéralisme politique français.

Par : Kevin Pétroni

Comment sortir du chaos dans lequel la France est plongée depuis la Révolution française ? Une pensée politique de Benjamin Constant définit au mieux la crainte qui agite les penseurs libéraux. Elle dit la chose suivante : “Qui restaure la monarchie ramène l’Ancien Régime détesté, mais qui ramène la République fait surgir l’ombre menaçante de la Terreur”.

De manière parodique, Constant se pose en ancêtre de Schopenhauer. La France serait un pendule qui oscille de droite à gauche, de la monarchie absolutiste à la tyrannie républicaine du comité de salut public. Point de salut, donc. Au fond, Constant craint que la politique ne se résume à une réaction antilibérale. La monarchie restaurerait le privilège, soit, une conception du droit fondée sur la particularité, l’inégalité et la contrainte. La république, une société du contrôle au nom de l’égalité et de la raison d’État, le célèbre “salut public” qui confisqua la parole du peuple afin de servir ses propres intérêts politiques.

Benjamin Constant

Absolutisme ou tyrannie, le problème est le même pour les libéraux : l’émergence d’un État autoritaire fondé sur le centralisme politique. En France, chose assez surprenante de prime abord, cette lutte est assumée par Montesquieu, Chateaubriand et Tocqueville. Trois aristocrates, trois auteurs qui devraient défendre le privilège. Il n’en est rien. C’est la grande singularité du libéralisme politique français.

Les fondements du libéralisme de droite

À côté du mouvement révolutionnaire de 1789, né du désir du Tiers État de s’extirper des tutelles politiques et religieuses, un autre libéralisme s’impose. Ce libéralisme ne naît pas du peuple. Il ne naît pas à gauche, mais à droite. Il s’agit du libéralisme aristocratique. Reste à définir ce libéralisme aristocratique. À mon sens, ce libéralisme souhaite contrôler les excès et les contraintes du centralisme étatique. Il n’est pas encore question des libertés individuelles. Les auteurs s’intéressent particulièrement à la mise en œuvre d’un régime politique opposé à la tyrannie. Ce libéralisme se propose comme une difficile adaptation aux principes de la démocratie représentative par ceux qui en étaient les plus ardents opposants. Il s’agit d’un long chemin, arpenté à contrecœur, face aux sempiternelles insurrections qui menacent un pouvoir royal incapable de rétablir son prestige depuis la Fronde.

À lire aussi : Le mensonge

D’abord, aristocrates réactionnaires, en faveur du rétablissement du système féodal contre l’absolutisme (Montesquieu) ; puis, antirévolutionnaires, opposés à la tyrannie républicaine fondée sur l’égalité (Chateaubriand) ; enfin, rangés lucidement du côté de la démocratie contre une impossible restauration (Tocqueville), les aristocrates libéraux sont ceux qui posent les fondements du libéralisme de droite

Articles

Les mille vies de Paris, selon Laurent Gaudé

Prix Goncourt 2004, Laurent Gaudé raconte dans Paris, Mille vies, la déambulation nocturne d’un mystérieux personnage à travers les rues de la capitale. Un voyage onirique, où se perdent les repères et se mêlent les époques.

Par : Marie-France Bereni Canazzi 

Laurent Gaudé, auteur à succès, connu pour ses romans, pièces de théâtre, poèmes, invite avec son dernier livre, Paris, Mille vies à découvrir un récit onirique, fantastique et épique, qui constitue une célébration de la ville lumière, meurtrie par tant de drames et toujours si forte.

 Il invente dans ce court et dense monologue, un cheminement dans Paris, à partir de la gare Montparnasse. Dès le titre, la ville est évoquée, elle est la matière de ce livre. Du crépuscule à l’aurore, passant d’une rue à l’autre, de façon à la fois ordonnée et désordonnée, dans un quartier qu’il connait tout particulièrement, le narrateur s’effraie et s’émerveille car ce territoire humain, aujourd’hui comme hier, bouillonne de voix qu’il ne faut pas oublier.

Ce narrateur, un homme qui est né et vit dans cette ville, sort de sa routine parce qu’il est interpellé un jour par un homme étrange. Méfiant il a d’abord cru avoir affaire à un SDF ou à un esprit dérangé.

La vie parisienne

Un homme à la veste de cuir ouverte sur une poitrine nue, qui l’apostrophe, péremptoire, de façon incongrue, insistante, avec une question à laquelle il est bien difficile de répondre. L’interrogation fascine le narrateur, « Toi, qui es-tu ? » Et ,tel un insecte pris dans une toile d’araignée, il se sait condamné à écouter, à suivre. Il voudrait croire qu’en faisant profil bas, en se faisant oublier, en ne disant rien, il pourra sortir de l’emprise de cet être poignant. Le tragique de l’existence surgit, la question est ouverte. Celle de l’identité et de la présence, de la mission ou de l’absurdité de l’absence de mission. 

Sans doute, à un moment de sa vie, à l’heure des bilans ; déjà dans de nombreuses œuvres, l’auteur avait posé la nécessité de la transmission. Qu’il s’agisse de Le soleil des Scorta (Prix Goncourt 2004), de La mort du Roi Tsongor, De Salina ou encore de façon poignante dans De sang et de lumière (Actes sud 2017), où il se présentait comme maillon d’une chaîne humaine ; défini d’ailleurs par les identités des maillons précédents. Il s’interroge à nouveau sur la complexité des identités, sur le travail du temps. Et c’est l’occasion de revenir vers de grandes figures qui ont su marquer les lieux : Villon, Hugo… De très beaux moments, où on retrouve la vie parisienne et ses enjeux à des époques particulières. Ce roman nous fait promener dans le temps comme dans l’espace. Même si l’on peut dire que celui-ci est davantage circonscrit.

Un hommage à la capitale

Avec Paris, Mille vies, Laurent Gaudé rend un bel hommage à la capitale qu’il connait bien. Le narrateur n’a pas toujours clairement évalué sa place parmi les autres et dans l’univers; et la question du « Qui on est ? », « Qu’est-ce qui nous a fait ceci ou cela ? » va le confronter à ce qu’il sentait sans véritablement le voir. Il devient le témoin réceptacle d’une histoire, qui comme toutes, est constituée de forces contradictoires, de Thanatos et d’Éros. Et il comprend qu’il doit sortir de l’infernale kaléidoscope pour vivre son présent en toute conscience.

Ce livre se lit vite. On est happé par le sentiment d’urgence et par le mouvement qui emporte lecteurs et narrateur de la même façon. On va suivre la voix du prédicateur qui ne fait qu’interroger, cette ombre puissante. Force plus qu’homme, qui, au début semblait avoir choisi arbitrairement notre narrateur. On comprend plus tard que s’il s’est arrêté comme à dessein devant lui, le propos est bien moins particulier, beaucoup plus existentiel et général, relevant du sacré.

Marcher avec les morts

La ville a beaucoup saigné, et depuis si longtemps ! Il faut marcher avec tous les morts, partout, sous terre, autour, dans les rues, et dans la mémoire, vivaces. La ville est aussi synonyme de vie, d’amour, de force érotique. Et c’est sur cette image presque apaisée que le narrateur, sa mission de révélateur accomplie, peut enfin y retrouver sa place.

À lire aussi : Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

On retrouve ici les thèmes chers à l’auteur. Ceux de l’identité, de la transmission, de l’exploitation. La violence des uns exercée sur les autres. L’idée d’inégalité, de victoire qui est défaite et de la défaite qui est victoire. Et l’amour de la littérature, des auteurs et de leurs combats, nobles ou moins remarquables. Et il livre un art poétique, la littérature étant un cri de conscience et de vérité.

Articles

Le pays des autres de Leïla Slimani

Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani entame avec Le pays des autres une saga littéraire consacrée à son pays natal : le Maroc. Ce premier tome couvre dix années, jusqu’en 1956 et l’indépendance de l’ancienne colonie. Une époque ressuscitée, où l’autrice confronte son héroïne au poids des traditions.

Par : Audrey Acquaviva

Le pays des autres de Leïla Slimani, paru aux éditions Gallimard, est le premier volet d’une fresque romanesque comme la littérature française sait nous en offrir. 

Le roman est essentiellement centré sur le couple formé par Amine et Mathilde. Le premier est un Marocain qui a combattu pour l’armée française durant la Seconde guerre mondiale et la seconde est alsacienne. Tous deux se sont d’ailleurs rencontrés en Alsace. Très vite, à la Libération, le jeune couple s’installe au Maroc, où le mari veut transformer son domaine rocailleux en terre fertile. Il ne compte pas ses heures pour réussir ce projet. Il y met toute son énergie. Ses espérances. Il y connaît de nombreux déboires et des joies. À ses côtés, Mathilde est isolée, voire esseulée, dans ce pays qu’elle ne connaît pas. Elle doit s’adapter, veiller sur son foyer, que deux enfants agrandiront, et finira par s’accomplir. Dans ce couple, souvent, la sensualité se mêle à l’incompréhension.

Autour d’eux, des personnages gravitent, certains issus du passé, donnant l’impression au lecteur de feuilleter un album de famille où parfois se glissent des photographies d’amis. 

S’opposer à la tradition

Le roman offre des portraits beaux et précis, fruits d’une grande lucidité. Ainsi, les personnages sont-ils profondément humains, lumineux et ténébreux, chutant et se relevant parfois. Coincés dans leurs contradictions, leurs rêves que la vie peut briser, et portés par cette volonté de réussir leurs vie. Ces portraits ont la particularité d’être perçus à travers le regard de l’un des personnages. Ils permettent de donner une nouvelle dimension au récit où le narrateur tend à s’effacer.

Parmi ces nombreux portraits qui sont des moments forts du roman, deux s’en détachent et dépasseraient presque le cadre du roman. Leïla Slimani dresse un très beau portrait de femme. Mathilde a tenté de fuir son destin et se retrouve isolée dans un domaine qui peine les premiers temps à être productif. Ayant rêvé de liberté, elle est aux prises à des règles qu’elle ne comprend pas toujours. Elle qui aime parler, elle doit souvent faire face au silence. Moderne, elle n’hésite pas à s’opposer à la tradition, mais ne la combattra jamais réellement frontalement. Elle est tout à la fois épouse, mère et maîtresse de domaine.

Paradoxalement, c’est à la mort de son père qu’elle accepte pleinement son destin. Elle ne peut plus fuir, elle n’a plus nulle part où aller. Elle réussira à s’accomplir et avoir un rôle à jouer en dehors du foyer. Quant au portrait d’Amine, elle le présente comme un homme taiseux et courageux, tiraillé entre la tradition et la modernité, portant en lui son lot de culpabilité et de maladresses. Il est à la fois amoureux de sa femme, fils dévoué, frère inquiet, père maladroit, ancien combattant. Mais aussi indigène face aux colons.

Loin de l’exotique fantasmé

L’autrice aborde sans complaisance, mais parfois avec pudeur, la brutalité du monde qui est multiple et Mathilde les affronte presque toutes. D’abord celle des hommes et de la société qui passe. De la vision insupportable du muletier battant son âne décharné, aux coups que lui administre son époux. Celle de la guerre, avec les bombardements qu’elle a connus en France. Celle du déracinement auquel elle n’était pas préparée, bien loin de l’exotique fantasmé. De son côté, Amine en connaît d’autres : la violence feutrée, ou pas, du rapport entre l’indigène et le colon. Celle orchestrée par la tradition parfois, celle de son ancien compagnon d’armes qu’il finit par ne plus supporter. Et en toile de fond, la violence due à l’indépendance du Maroc. 

Évidemment le roman aborde le choc des cultures, avec notamment le mariage mixte. Malgré l’amour que Mathilde et Amine éprouvent l’un pour l’autre, ils n’arrivent pas toujours à se comprendre. Ce choc des cultures ne se cristallise pas au niveau de la religion mais autour de deux thématiques. Tout d’abord l’instruction, où la position de deux mères diffèrent. Mathilde veut que sa fille Aïcha soit instruite pour être libre. Et sa belle-mère pense que sa propre fille, la jeune et belle Selma, n’en a pas besoin pour la vie qui l’attend.

Puis la place de la femme qui en découle et qui ne cesse d’interroger les sociétés. Là encore une opposition : Mathilde et Selma. La première pousse les limites de sa liberté encore et encore, tout en sachant s’adapter. La seconde, forte de sa jeunesse et de sa grande beauté, joue à être libre. Elle y croit à un moment où, orpheline de père, ses frères se trouvent loin d’elle. S’en suit l’enfermement brutal et douloureux dans une vie triste. Loin de toute idée de modernité. 

La voie de la sensualité

Le roman explore aussi la voie de la sensualité. Celle des corps. Des sens. Le langage est sans détour, tout comme les pensées des personnages.  

À lire aussi : Dans le jardin de l’Ogre de Leila Slimani

Il joue également avec la mise en abyme quand, au début de son mariage, Mathilde écrit à sa sœur. Et elle le fait souvent tant le besoin est grand. Non de se confier ( jamais elle ne lui avouera la dureté de sa vie, la dureté de ce pays qu’elle ne connaît pas), mais de raconter une vie idéalisée, une vie qu’elle avait elle-même imaginée, et que sa sœur restée au pays envierait. Le mensonge pour rectifier la vie qui fait écho à la fiction. 

En plus de cette plongée dans la société marocaine, à la veille de l’émancipation, qui se situe entre la tradition et la modernité, et qui tend vers une réaffirmation de l’identité ; Leïla Slimani pose un regard sur sa beauté et sa force, ses contradictions et ses zones de dysfonctionnement. À l’image de Mathilde et d’Amine qui ont su chacun pleinement accepter l’autre.

christian bobin
Articles

« Pierre, » Christian Bobin écrit au peintre Pierre Soulages

Si vous cherchez un essai sur le maître de l’outrenoir Pierre Soulages, passez votre chemin. « Pierre, » est une lettre d’amour et le récit d’une rencontre, d’un « choc de lumière », magnifiquement transcrits par Christian Bobin.

Par : Sophie Demichel-Borghetti

Il est de belles histoires. Comme celle d’une visite improbable qui offrirait une rencontre miraculeuse.

« Pierre, » est de ces belles histoires : celle d’un écrivain qui reçoit comme un choc amoureux une peinture qui lui rend les mots, qui seule peut faire écho aux mots qu’il jette, qui s’est fait pour lui « écriture avant que les mots se figent ».

Mais qu’est-ce qui s’écrit dans un tableau ? « Ses peintures ont la luisance humide d’une peau retournée. Elles ne montrent rien. Elles disent. Ces tries noires sont des microsillons. La voix du peintre est prise dedans. Il parle, seul. Sur une surface plus ou moins grande. Seul. »

Parfois, après une rencontre exceptionnelle,  d’un être ou de son art, nous vient la nécessité de l’abandon de soi-même ; dans le calme, dans l’arrêt de soi. Aller chercher la fin de son monde ordinaire. Alors l’écrivain prend un train très étrange, censé le conduire vers ce peintre qui peut montrer l’invisible des âmes humaines errantes.

Sortir du néant de soi

Quand on aime, il faut partir. Partir affronter le bouleversement de la  rencontre. Et le temps s’arrête quand se décide le départ, comme on part en braconnage. Comme la flèche de Zénon qui n’atteint son but que dans son seul chemin incertain. Christian Bobin nous offre le récit de ce départ.

Et, en une lettre d’amour, un  poème qui n’en finit plus, il écrit. Il décrit. Il décrit les étapes de cet appel impérieux vers l’artiste qui a su lui rendre le désir de sortir du néant de soi, de la moquerie, des apparences ; vers le mystère de la naissance d’une pureté à écarter tous les diables.

Et il est beau, apaisant, d’entendre la voix de qui sait écrire, et, pour une fois, ne prend pas la plume pour parler de soi, mais pour s’oublier, s’abandonner, chercher cet essentiel toujours au-delà, et l’y chercher dans les traces d’un autre que soi : « La force est sans cesse donnée et redonnée aux anges que nous ne sommes plus, et qu’il nous faut redevenir si nous tenons à rester humains. Soulages est un des noms de cette force. »

Peinture sur toile 202x143 cm • Musée Pierre Soulages Rodez
Peinture 202 x 143 cm, 30 Novembre 1967, Rodez, musée Soulages

Peut-être, est-ce l’histoire d’un voyage, qui n’a peut-être pas été. Mais quelle importance ? Christian Bobin a-t-il  vraiment rendu visite à Pierre Soulages ?  Même rêvée, cette visite est comme un vrai, un beau dernier voyage. Vers une reconnaissance… ou un ultime remerciement.

Faire éclater le temps ordinaire

L’écrivain va ainsi chercher à surprendre, par effraction même, cette alchimie dont le peintre peut-être, ne sait rien, dont il ne veut rien savoir. Parce que l’artiste ne sait rien. Il fait.

Christian Bobin a traversé cette peinture rencontrée comme on s’échappe du monde, du temps. Être traversé par la puissance d’un artiste, comme l’est, au cours de ces lignes mouvantes, le narrateur, c’est que l’essentiel, le plus intense de ce que nous pourrons vivre est un diamant évanescent, qui nous éblouit parfois, que, par miracle, certain.e.s font éclore.

Ce que l’écrivain a rencontré dans la peinture de Pierre Soulages a changé son regard. La vie n’est faite que d’éclairs. Celui qui l’a compris, alors, cherche, et nous fait attendre, au détour d’un souvenir, d’un espoir, ces fulgurances qui font éclater le temps ordinaire, et désignent les failles par où s’échapper, respirer, cet « …arrachement sans profit à l’abominable préférence que nous avions pour nous-même. » : ces failles gravées en noir.

Ce qui saisit l’écrivain dans le tableau est donc ce qui se joue dans l’art. Et qu’elle soit réelle ou rêvée est sans importance, cette « vagabondance » fait entendre la vacuité de nos vies, la rareté d’un singulier invisible, sauf par le rêveur, le contrebandier ou l’artiste.

Donner chair aux silences de la vie

« Il y a une présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant » : pour le désir de cette présence et de tous les mots à venir, qui seront les seuls mots d’Amour, parfois, il faut monter  dans des trains impossibles, trains fantômes, seuls chemins pour trouver sa voix, son timbre, sa place.

À lire aussi : L’art et le livre

Homme détaché, lointain, être qui « se moque »,  Christian Bobin a toutefois dû, un jour, cesser de se moquer, et prendre l’un de ces trains. Passager clandestin du monde, il ne cesse de nous conter ce « choc de lumière », de ce noir improbable étalé sur des toiles, bonheur qui l’a brûlé à se perdre, à ne pouvoir se retrouver qu’en allant en chercher l’origine.

En glanant ces petits signes que parfois l’éternité nous laisse, en nous  les offrant dans « Pierre, » le récit de Christian nous conduit à Pierre Soulages, à cet ami dont l’art donne chair aux silences de la vie. Quelles que soient les lumières de la nuit, et que la porte soit ou non close, il nous en restera cette étrange et persistante brûlure de l’alchimie créatrice.

Articles

Les Images latentes de Carine Adolfini

Dans Images latentes & Un peu plus de deux mois, la poète et conférencière Carine Adolfini propose un journal poétique fait de fragments, évoquant l’évanescence de printemps indéfinis. Illustrés par les photographies de Claude Giannini, ils traduisent un temps suspendu, refusant de s’achever.

Par : Anghjulu Albertini

La première partie du recueil, intitulée Images Latentes, est constituée de bouts de vie et d’écriture. Elle va de l’origine à la mort, évoquant le passage de l’eau à la terre, de l’ombre à la lumière. Elle s’ouvre sur un vide, une absence, un espace qui va permettre l’éruption de l’écriture. Celle-ci se fait dans un mouvement hésitant, court, entre apparition et effacement : « ça s’absente ou s’enfle arpente Et se répète dans le reste ».

Parallèlement, les fragments vont évoquer aussi la formation du fœtus dans le ventre. Les mots flottent dans un bain sombre et paisible, se cherchent s’attirent ou se repoussent, essaient de dire dans une sorte de bégaiement les prémices d’une réalisation future. La réalisation de l’être et aussi celle du poème. « … un désir d’être cogne avec le cœur à fleur de peau… Le moment vient toujours où ça se fissure au cri d’une fontaine… »

Couv 2ere images latentes

En mêlant la naissance du poème à la naissance de l’être, Carine Adolfini démontre les liens qui lient inextricablement le corps et l’écriture, et pas seulement au commencement mais tout au long de leur évolution. On peut les voir grandir se former ensemble progressivement, pousser la porte vers l’extérieur, se donner au monde.

Un printemps indéfini

Le texte commence sur un ton impersonnel. L’indéfini « on » peut étonner dans un journal intime et suggère que l’auteur offre un récit poétique qui pourrait être celui de chacun, de tout « homme », à n’importe quelle période, le temps n’existe pas vraiment. La première personne apparaît progressivement « je me prononce » comme si l’individu essayait de se distinguer dans l’espace, de tracer ses contours pour pouvoir « apprivoiser l’azur. » Plus tard apparaissent le « tu » et le « nous », le texte commence alors à ressembler à une poésie autobiographique « Nos mains font un midi de terre/Et nous veillons l’odeur du feu/Moi sur le ciel toi sur la mer ».

Chaque poème étant précédé d’une date et parfois d’une toponymie. Mais ces indications servent plus à donner une impression d’authenticité qu’une réelle information sur la situation temporelle ou spatiale. Les références aux rites antiques, bibliques ou à la mythologie venant jeter un trouble supplémentaire à l’idée de temps.

Il s’agit d’un printemps certes, mais on ne sait lequel comme si tous les printemps étaient finalement les mêmes. Carine Adolfini tente de capter l’insaisissable présent comme pour éviter de disparaître dans le temps. Les photos se greffent sur son projet pour soutenir le désir de prendre l’instant sur le vif. Elles viennent attester de ce qui a été, fixant la lumière de ce qui passe. Elles monopolisent le recueil mais avec une fréquence irrégulière. Parfois elles se font attendre et leur irruption rompt la fluidité de la lecture, en provoquant des arrêts qui sollicitent une expérience différente de réception. Elles entraînent le lecteur dans une sorte de va et vient qui finalement sera le mouvement structurant ce recueil. En effet l’écriture combine l’immobilité et le déplacement latent. Elle nous fait vivre une sorte d’aller-retour comme pour éviter la fin.

Entre inertie et mouvement

Les photos de Claude Giannini nous situent aussi entre l’attente ou la fuite, même quand elles sont urbaines. Elles expriment souvent la suspension, un balancement entre hier et demain, accentué par le noir et blanc. Les lieux s’associent donc au récit. L’interstice entre la lecture du texte et la contemplation de l’image, tantôt se réduit, tantôt s’élargit, les deux cherchant à se rejoindre dans une tension palpable de clair-obscur. Les images d’étangs immobiles des premières pages laissent progressivement place à l’épaisseur de l’écorce, tandis que l’écrit se matérialise.

Photo : Claude Giannini

Viennent ensuite les images de mer et de vagues qui engendrent le mouvement jusqu’à la fuite et à l’effacement. Les phrases s’amenuisent aussi. Les photos suivent la courbe du poème. Le retour des images d’étang dans les dernières pages du recueil insiste sur la temporalité cyclique du poème qui apparaît comme un organisme fermé sur lui-même. Le paysage visuel ainsi devient allégorie du paysage mental du poète qui oscille entre avancer dans le temps ou le retenir pour ne pas arriver au terme « Se retenir à la limite du vivre »

Le recueil semble d’ailleurs inachevé. La deuxième partie « Un peu plus de deux mois » évoque une expérience de vie de la mi-mars à la fin mai, donc, un printemps incomplet. On est ici dans une sorte de « non finito ». Une partie de l’œuvre est hors-champ, a été perdue, effacée, raturée, n’a pas été choisie. On a gardé que quelques moments du jour ou de la nuit comme dans une photo.

À l’abri du regard

La parole qui ne veut pas se figer, adopte la forme du journal intime. Comme pour se donner encore un peu de la liberté de se dire sans être lu, de s’effacer, de se raturer, de faire retour, d’être sans paraître, de se mouvoir sans être vue. « juste éprouver l’issue dedans »

À lire aussi : Sur le Cap Corse, un poème de Pauline Pucciano

On peut dire que cette deuxième partie est une sorte de brouillon de printemps qui se fait et se défait à l’abri du regard. L’écriture de Carine Adolfini tente de prolonger le dedans et le poème va alors vouloir s’écrire comme un devenir suspendu. S’écrire comme une photo dans la profondeur d’un temps cadré fragmenté dans l’espace, qui refuse de s’achever, dans une forme définitive. Il s’agit donc d’une poésie qui lutte pour rester dans une sorte de mouvement immobile. Une « errance nouée, » qui veut se mirer dans l’image et se garder le plus longtemps possible dans le désir d’écrire…

« Tout le ciel versé d’un œil à l’autre ». (Une écriture confinée, qui peut faire penser à la période de confinement du mois de mai 2020. Pure coïncidence ou préméditation. L’auteur confirme l’avoir rédigé bien avant les épisodes du coronavirus.)

Extrait :

Entre ciel et terre respirent dans le
tamaris les fragments d’Osiris


L’azur brûle aux branches
Ça fait bouger l’écorce la terre me
rend Sous la peau de l’éternel bat un
orient Dans les noeuds du bois une
aile se déploie.
Il y aura pour voir un désir de
s’ouvrir Une épaisseur à tarir de la
sève à bleuir Une racine à sacrifier.
Il y aura pour dire
Le chant d’un oiseau à tailler au
cordon Un âge à dérouler, le crime
d’un silence.
Il faudra
Qu’au coeur du tamaris
Les essaims de manne jaillissent
Et retombent du ciel en bruit de
sittelles
Pluie blanche, plumes, rumeur de
coton
Le moindre mouvement est tissage
d’horizon.

vincent lanata
Articles

Les illustres Trajectoires de Vincent Lanata

Dans Trajectoires ou les chemins d’une vie, l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air, Vincent Lanata retrace son parcours exceptionnel. De la Corse à l’Afrique, puis aux commandes de redoutables avions de chasse, il ne cesse de se réinventer et parvient aux plus hautes fonctions. À la conquête du ciel, au sommet de l’armée, demeure toutefois une constante : son attachement à ses racines.

Par : Jean-Pierre Castellani

Quelle bonne surprise que le livre Trajectoires, du général Vincent Lanata, qui fut à la tête de la prestigieuse armée de l’air en 1991, Grand-croix de la Légion d’honneur. On s’attendait, avec cette publication, à un bilan technocratique, précis, documenté, comme l’ont fait auparavant tant d’autres militaires dans leurs Mémoires. Or, il n’en est rien. Ce récit rétrospectif d’une carrière militaire longue de 40 ans, est une authentique autobiographie. Celle d’un homme attachant, actif, volontiers iconoclaste. On découvre avec étonnement un aviateur qui nous avoue sa passion pour la mer, la nature, les animaux comme les fauves les éléphants ou les chimpanzés d’Afrique !

En effet, le récit commence naturellement par l’enfance de Vincent Lanata. C’est la plus surprenante, elle suit les différents postes occupés par son père en tant qu’administrateur maire de grandes villes africaines. Avec lui, le jeune Vincent va traverser l’Afrique de long en large. Les pages qui racontent dans le détail ces expériences africaines sont passionnantes, riches de renseignements, de remarques, d’évocations. Elles se lisent comme un véritable roman d’initiation. Elles nous font découvrir cette Afrique coloniale si souvent décriée et qui pourtant prend ici une valeur humaine indéniable. Une Afrique équatoriale décrite à travers les responsabilités successives du père dans ce que l’on appelait à l’époque la France d’outre-mer. On est entre Kessel et Saint-Exupéry…  

Le récit passe de Bangui chef-lieu de la colonie de l’Oubangui-Chari à la Haute Volta aujourd’hui le Burkina Faso, dans la ville de Gaoua. On fait escale à Dakar, à Bamako puis on se rend à Bobo –Dioulasso. La traversée du Sahara pour rejoindre Marseille est une véritable épopée, qui se lit comme une aventure romanesque. D’abord en avion, puis dans le désert et en camion jusqu’à Alger. Après l’épisode de la guerre en Corse, c’est Brazzaville au Congo, puis Libreville. On traverse la forêt vierge, le désert. Sont évoqués longuement la nature, le climat équatorial, les couchers de soleil, les parties de pêche en mer. L’enfant éprouve une véritable fascination pour l’immensité de la mer, pour ces paysages singuliers.

Une vocation nourrie d’obstination

À 9 ans, le jeune Vincent connaît mieux l’Afrique que la métropole et pourtant quand il revient à cet âge il rentre à l’école en Corse et devient un bon élève.

Il se retrouve interne à Marseille. C’est là que germe en lui l’idée de présenter le concours de l’École de l’air. Car il éprouve une véritable passion pour les avions, pour l’armée, pour le métier de pilote. Pour ce qu’il appelle « cette chevalerie moderne » et pour les espaces, non plus du désert, mais du ciel. Il franchira tous les obstacles à force de travail et d’obstination.

Vincent Lanata parle ensuite de sa vocation d’aviateur, de son apprentissage du métier de pilote. De ses premiers pas dans le métier et de ses expériences diverses à des postes de responsabilité. Le récit devient plus classique. Mais non moins intéressant, grâce à la minutieuse reconstitution de la progression d’un homme qui se fait lui-même par le travail, la volonté, le sérieux, l’honnêteté. Il y a toujours, chez le général Lanata, le désir de se raconter sincèrement, de justifier ses choix et surtout d’expliquer des décisions souvent courageuses et à contrecourant. L’ensemble tisse le portrait d’un homme engagé, libre. En permanence à l’affût de la nouveauté technique et soucieux d’efficacité dans l’organisation.

Le métier d’aviateur

Il surmonte toutes les étapes difficiles dans différentes bases militaires. Et très vite apporte des jugements sur l’équipement, les conditions, la finalité du métier d’aviateur, de l’aviation de chasse, en choisissant une unité de combat. Tout cela dans le contexte délicat de la guerre froide, puis plus tard de la guerre d’Algérie. Le récit se fait plus précis, en fournissant beaucoup de détails sur les conditions de vol. Au passage, le général n’hésite pas à parler de sa vie intime, présente dans ses souvenirs. Deux mariages, ses enfants et surtout cette deuxième épouse qui l’accompagne aujourd’hui à qui il rend un vibrant hommage.

Il raconte la vie du pilote en unité opérationnelle, au milieu d’un escadron de combat, en hommage à Saint-Exupéry. Mais continue à réfléchir sur les conditions du travail, sur les règles de sécurité. 

À lire aussi : La Chute d’Icare, de Jean-François Roseau

Il découvre au fur et à mesure de sa carrière différents mondes. Par exemple celui de l’École de guerre. De l’administration centrale, où il va faire preuve des mêmes qualités. De même que celui de l’état-major de l’armée de l’air et du commandement de la base d’Orange.

Un militaire engagé

Toutes ces périodes, même dans les cabinets ministériels, sont à ses yeux formatrices. Elles lui permettent de connaître tous les circuits depuis le ministère jusqu’au commandement de la région aérienne à Aix-en-Provence et enfin le poste de major général de l’armée de l’air. Il donne beaucoup de détails sur le futur avion de combat de l’armée de l’air. Le Rafale, dont il défend le projet. Tout cela est d’un grand intérêt par rapport à des débats actuels sur la vente de cet avion. Le récit donne des précisions sur un certain nombre de règlements de compte dans les nominations aux différents postes. Débats qui intéressent moins le lecteur mais qui sont assez exemplaires d’un climat général.

En décembre 1991 le commandement de l’armée de l’air, force perçue, non pas comme un aéro-club de luxe mais comme une arme de combat est l’apogée de sa carrière. Il raconte des batailles interminables pour les achats d’avion, l’ouverture au métier de pilote pour les femmes. Les jugements sur plusieurs hommes politiques comme Jean-Pierre Chevènement, François Léotard, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou même Emmanuel Macron qu’il ne ménage pas, surtout à propos du limogeage du général Pierre de Villiers sont sans appel. Le ton est toujours libre, direct, sans complaisance.

L’expérience politico-industrielle

Le récit de l’expérience politico-industrielle de Vincent Lanata est également exemplaire. Elle montre et démontre ses capacités à trouver toujours un métier nouveau. À exploiter son expérience, ses connaissances et à innover. Dans cette perspective, le général s’occupe de l’industrie, de l’exportation et des relations avec le ministère de la Défense. Son réseau de contacts internationaux en Chine et ailleurs lui permet de trouver des marchés nouveaux.

On peut considérer que le récit de son expérience libérale et de son engagement politique plus récent présente un intérêt moins direct pour le lecteur. Même si cela prouve son dynamisme et sa recherche permanente de la nouveauté, on préférera cependant, pour notre part, le récit personnel du destin de Vincent Lanata à ses jugements sur les hommes politiques contemporains, malgré toutes les informations précieuses que cela peut fournir. On sera plus attentif à son analyse de la défense européenne ; de l’importance de la dissuasion nucléaire française ou de la défense européenne et de sa critique de l’archaïsme de certaines corporations militaires.

Au terme d’une carrière militaire de 40 ans, le général Lanata est peut-être un peu trop ambitieux dans sa volonté de donner tous les documents possibles concernant ses engagements et ses points de vue actuels. Les annexes qui reproduisent des courriers au président Macron ou des prises de position pendant la campagne présidentielle pourraient donner lieu à une publication différente de son récit de vie. De même qu’un codicille composé d’un certain nombre de textes écrits pendant le confinement qui confirment par ailleurs les qualités littéraires de l’écriture du général Vincent Lanata. Certes, on comprend ce désir de totalité qui l’anime à ce moment de sa vie où il veut donner tout ce qu’il a fait, connu et vécu.

Un parcours exceptionnel

Ces différentes pages justifient le titre du livre Trajectoires (au pluriel) ou les chemins d’une vie. On y constate le rôle joué par le hasard, par les parents, par l’importance des racines corses. En l’occurrence, par l’éducation et par la volonté individuelle. Il s’agit, en fait, d’une réflexion sur le rôle de la famille, de l’école. Sur la nécessité du voyage, de la découverte des pays étrangers. C’est une véritable leçon de vie que nous donne Vincent Lanata dans ce texte écrit de façon spontanée. Parfois ingénue, mais toujours alerte, attentif aux sensations, à l’image, aux ambiances.

En définitive, un livre passionnant, foisonnant une mine de renseignements sur l’Afrique coloniale, sur la Corse des années 30 ou 40. Sur l’armée française, l’armée de l’air. En particulier, les rapports entre militaires et civils. Sur l’avenir de l’armée et sur son rôle dans le monde d’aujourd’hui et de demain. Un parcours exceptionnel, extraordinairement cohérent. Qui méritait d’être raconté.

gwenaele robert
Articles

Never Mind, roman historique sur l’attentat contre Napoléon

Avec Never Mind, Gwenaële Robert nous fait revivre une période clef de l’Histoire de France, entre Révolution et Empire. Une œuvre captivante et empreinte d’ironie, qui s’inscrit dans la lignée de ses remarquables romans historiques.

Par : Francis Beretti

Parmi la longue liste des publications de la rentrée littéraire, retenons le roman de Gwenaële Robert intitulé Never Mind (Robert Laffont). Une expression anglaise, qui signifie « peu importe », « ça ne fait rien », comme sous-titre à un portrait de Bonaparte pourrait surprendre, mais l’explication nous en est donnée à la fin.

L’intrigue se déroule au moment où l’Histoire de la France va basculer. Une plongée dans le Paris qui a du mal à se remettre des sanglantes convulsions révolutionnaires. Une période de transition, d’incertitudes : le roi est mort. L’empire n’a pas encore pris forme, c’est le début d’un siècle nouveau, d’un nouveau régime.

Le point de départ de l’intrigue est un fait divers terrible et authentique. L’attentat de la rue Saint-Nicaise, ou « conspiration de la machine infernale », du 24 décembre 1800, au lourd bilan. 22 morts, 28 personnes grièvement blessées, 46 maisons détruites. L’attentat visait le Premier consul, qui en échappe, miraculeusement indemne. Les conspirateurs royalistes ont complètement manqué leur coup. Au lieu d’abattre « l’usurpateur », ils n’ont fait qu’exalter sa gloire, assoir son emprise sur le peuple et affermir sa marche vers l’empire.

Une ironie savoureuse

Gwenaële Robert a choisi comme héros un personnage romanesque. Le chevalier Joseph de Limoëlan, dont elle reconstruit le destin, tout en s’appuyant sur des faits réels. En passant, elle esquisse les amours impossibles d’une émigrée trop fleur bleue et d’un terroriste écrasé par sa faute. De même que la traque impitoyable des auteurs et des complices de l’attentat, menée par le sinistre ministre Fouché sur lequel la narratrice exerce son ironie. Ainsi, Madame Fouché regrette les belles années de son ménage. Lorsque son mari portait « le doux nom de mitrailleur de Lyon ». En père attentionné, Fouché console son fils, déçu de voir terminées trop tôt les exécutions : « Ne sois pas triste, mon Joseph.  Le sang coulera à nouveau place de Grève ».

La romancière a l’art de mettre en valeur avec pertinence des anecdotes significatives, comme quand elle décrit « le bal des victimes ». « Au bal des Victimes, on s’habille, on se coiffe comme pour une exécution. C’est-à-dire : la nuque dégagée, cheveux coupés à ras ou relevés au sommet du crâne par un peigne, le col ouvert, la chemise blanche, le brassard noir et, autour du cou, un ruban de soie rouge, mince comme le tranchant d’un rasoir entre les mastoïdes et la clavicule ». N’ont le droit de participer à ce bal que les royalistes dont les parents ont été guillotinés. C’est « la catharsis macabre des survivants ».

Rédemption

La romancière peuple Paris de personnages pris sur le vif. Tel Hyde de Neuville, l’irréductible chouan qui imprime clandestinement le testament de Louis XVI. Puis va inlassablement le placarder aux portes des églises, « comme une âme errante en quête de rédemption ». Gwenaële donne de la chair à tous ses personnages, même les plus humbles, sans les caricaturer, ce qui est un trait de son talent. Mais au bout du compte, « rédemption » est le mot-clé de cette histoire. Joseph de Limoëlan s’exile aux Amériques, sous le nom d’emprunt du « père Joseph de Clorivière » pour expier son crime : avoir confié à une petite innocente la garde d’une charrette bourrée de poudre explosive. Depuis, un cauchemar récurrent hante ses nuits : « le visage de l’enfant à la jument qui le fixe de ses yeux sombres ». Et le leitmotiv qu’il répète à qui veut l’entendre, « Never Mind » lui tient lieu de consolation.

À lire aussi : Rouart et les aventuriers du pouvoir

En somme, des chapitres courts, une narration nerveuse, un style clair et direct, une langue souple, fluide, et bien maîtrisée. Cet ensemble de qualités compose un roman captivant.

Articles

Noël Pinelli, homme politique et érudit

Noël Pinelli, député puis ministre de la Marine marchande du régime de Vichy, fut également un homme de lettres, passionné d’histoire corse. Une figure ambiguë, sur laquelle il convient de s’attarder.

Par : Jean-Dominique Beretti 

Dans l’Entre-deux-guerres de nombreux Corses ont participé à la vie politique nationale. On cite souvent des personnalités comme François Pietri. Moins connu, mais chargé de responsabilités importantes au niveau de l’État, Noël Pinelli ( 31 Mai 1881, Clermont-Ferrand – 6 Février 1970, Paris) a été le témoin et l’acteur d’évènements marquants depuis la Guerre de 14 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais il était aussi un homme de lettres.

Un parcours brillant

Noël Pinelli est né le 31 Mai 1881 à Clermont-Ferrand. La famille de son père était originaire du village de Poggiolo en Corse-du-Sud dans le canton de « Sorru insù ». Il fait ses études au collège Fesch puis à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence. En 1900, il devint avocat à Ajaccio, ville où il a fait ses études secondaires.

Il fut commissaire en chef de la Marine de 1901 à 1924. Pendant la Première Guerre mondiale son engagement notamment aux Dardanelles et en Angleterre lui valut de nombreuses citations : « Rappelé au service actif dès le deux août 1914. Il est aux Dardanelles en 1915 puis à Salonique pour y préparer le débarquement du corps expéditionnaire de Macédoine. Appelé en 1917 au ministère de la Marine, il est envoyé à Londres en mission auprès de l’Amirauté britannique. Au début de 1918, alors que la guerre sous-marine bat son plein, il reçoit la lourde charge du ravitaillement général de la flotte et de l’aéronautique maritime en essence ».

Conseiller municipal à Paris

Il joua un rôle politique surtout dans l’Entre-deux-guerres, alors que l’Europe connaissait de grandes transformations politiques, notamment la mise en place de régimes autoritaires.

Son activité est riche au sein du conseil municipal de Paris à partir de 1929. M. Louis Delsol, alors conseiller municipal du quartier du petit Montrouge, ayant été élu député, abandonna son siège municipal, de fait, M.Pinelli fut choisi pour le remplacer. De 1929 à 1935 il s’active dans de nombreux domaines, l’éclairage, les écoles publiques… À ce titre, « il a veillé à ce que le respect des libertés ne soit pas théorique, ni leur exercice un vain mot. Et mis soin à ce qu’aucun acte de sectarisme ne vienne s’attaquer au principe de fraternité tolérante (…) », est-il précisé dans la profession de foi du candidat aux élections municipales de 1935 pour le quartier du petit-Montrouge.

Un contexte agité

En 1934, la France connaît une grave crise politique. Lors de la manifestation du 6 février 1934, il défile avec les conseillers municipaux. Ce jour-là, des associations d’anciens combattants et des ligues manifestent à Paris avec des revendications comme : « assez de scandales », ou encore « à bas les voleurs ».

La France connaît une succession de gouvernements entre 1929 et 1936, qui ne durent pas plus de trois mois. À l’extrême droite, on dénonce l’incompétence du régime et la multiplication des scandales politico-financiers. L’affaire Stavisky provoque une violente campagne anti-parlementaire. L’historien Serge Berstein analyse l’action des conseillers municipaux  :

« L’intention politique du cortège des conseillers municipaux est donc évidente même si les objectifs précis ne sont pas les mêmes pour tous les participants. Il s’agit d’exercer une pression sur les députés au minimum pour amener le gouvernement à démissionner… Daladier pour sa part niera devant la commission d’enquête que les conseillers municipaux aient tenté d’exercer sur lui une quelconque pression pour l’amener à démissionner… La commission d’enquête retiendra dans ses conclusions que tel était bien l’objectif des élus parisiens… »

Les « sœurs latines »

Mais l’action de Noël Pinelli dépasse le cadre français. Lors de l’inauguration d’un monument aux morts, élevé à la mémoire des garibaldiens de l’Argonne et des volontaires italiens de l’armée française morts pour la France, il prononça deux discours. Dans un premier discours, il s’adresse au maréchal Pétain. Il cite ensuite Gabriele d’Annunzio, parle de Mussolini et évoque Garibaldi. Il cite également l’écrivain Ricciotto Canudo , puis évoque une civilisation méditerranéenne. Enfin, il évoque  la carrière politique en France de Garibaldi une « amitié merveilleuse ». Ainsi que le petit-fils du héros, Ezio Garibaldi. Dans un deuxième discours, Il insiste avec d’autres personnalités sur le rapprochement entre les deux nations. Italie et France sont des « sœurs latines » précise-t-il. Il parle de « deux rameaux de la même famille ». 

Cet événement en mai 1934 donna lieu à des manifestations importantes. Il s’agissait non seulement de célébrer l’amitié franco-italienne mais aussi une « alliance latine contre des prétentions hégémoniques germaniques dangereuses ». Notons qu’à partir de 1935-1936, l’Italie fasciste se rapproche de l’Allemagne hitlérienne… Déjà en 1932, Noël Pinelli fait donner à une rue le nom du poète italien, lors de la célébration du centenaire de l’Arioste. Le rapprochement franco-italien semblait une nécessité.

Noël Pinelli député

Noël Pinelli fut aussi député de la Seine de 1936 à 1942. Il succéda à André Grisoni. Il faisait partie du groupe des indépendants républicains et intervint dans les discussions sur la semaine de quarante heures (juin 1936). Mais aussi sur le programme de grands travaux destiné à fournir des emplois en juillet 1936.

Il est nommé sous-secrétaire d’État à la Marine marchande dans le cabinet Paul Reynaud du 21 mars 1940 jusqu’au 10 mai. Les rapports avec le régime de Vichy furent étroits et méritent qu’on s’y arrête.

Il vota la loi constitutionnelle du 10 Juillet 1940. Il s’en explique d’ailleurs lors du procès du Maréchal Pétain : « Pas une seconde je n’ai le sentiment qu’on voulait faire un coup d’État contre la République ». Et décrit le contexte du vote en citant des personnalités importantes comme Édouard Herriot. Ce dernier, président du parti radical, avait été élu président de la chambre en 1936. Il exerça en fait, une très grande influence dans les dernières années de la IIIe République.

Si le 9 Juillet 1940, à la séance de la Chambre, il conseilla le ralliement au maréchal Pétain, il manifesta à l’égard du nouveau régime une réserve croissante qui provoqua sa mise en résidence surveillée. Plus tard, il fut déporté en Allemagne.

Il faisait partie des membres du Conseil national de Vichy qui fut une assemblée instituée par le maréchal Pétain le 24 janvier 1941 qui les avait nommés et choisis. Le chef de l’État devait leur demander leur avis sur un problème précis de leur compétence. Il était évidemment composé de sympathisants du régime. Ils constituaient les cadres politiques de l’État français.

Le procès Pétain

À l’audience du 6 Août 1945, lors du procès du maréchal Pétain, a lieu la déposition de Noël Pinelli. De nombreuses personnes ayant connu Pétain donnent des éléments d’explication de l’action politique et militaire du maréchal. Pour sa part le témoignage de Noël porte sur les rapports avec l’Angleterre, les conditions maritimes de l’armistice. À ce titre, les contacts qu’il a eus avec l’amiral Auphan éclairent l’ambiance de l’époque : que deviendrait la flotte ? … Est aussi évoquée, l’Assemblée du 10 Juillet 1940. Son analyse critique vis-à-vis de Vichy porte notamment le fait pour le régime de ne « pas faire appel aux hommes publics ». Globalement, il précise qu’il n’a jamais été favorable à la politique suivie par Vichy. Et pointe du doigt l’entourage du maréchal Pétain c’est à dire les « hommes publics qu’on lui a imposés , qu’il n’a pas choisis, qu’il a subis… »

La personnalité du maréchal Pétain semble l’avoir marqué. Après la guerre, il est mentionné comme faisant partie du Parti socialiste démocratique. Groupement créé au lendemain de la libération par les parlementaires et les militants de la SFIO, épurés en 1944-1945 en raison de leur fidélité au maréchal Pétain. Ce parti opposé à la constitution proposée en 1946 était fortement marqué par la personnalité de Paul Faure. Directeur de La République libre, journal auquel collabora Noël Pinelli.

Mentionnons aussi l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain, « créée après la mort du vainqueur de Verdun ». Dont l’un des objectifs était entre autres la révision du procès de 1945. Noël Pinelli y est cité, à côté de personnalités comme Maître Isorni. Rappelons qu’après la guerre, les débats sur l’amnistie des condamnations prononcées à la libération entraînent des tensions politiques importantes. En 1950, le général de Gaulle reprochait à la IVe République le maintien en détention du maréchal Pétain. Le transfert des cendres du maréchal Pétain à l’ossuaire de Douaumont était aussi une revendication des défenseurs de la mémoire du vainqueur de Verdun.

Un intellectuel et un lettré

Perçu comme un homme politique engagé, Noël Pinelli est aussi un intellectuel et un lettré ; héritier de l’abbé Jean-Antoine Pinelli, personnalité politique forte à l’époque révolutionnaire. De nombreux ouvrages ayant trait à la Corse composaient sa bibliothèque. C’est dans la maison familiale datant du XVIIe siècle de Poggiolo, qu’étaient rassemblés les ouvrages de son ancêtre. Il a participé après la guerre à de nombreuses revues et productions concernant l’histoire de la Corse. Et notamment la Revue de la Corse publiée à Paris sous la direction du professeur Ambrosi.

À lire aussi : Le Républicanisme corse

On retiendra sa collaboration aux Cahiers d’Histoire et de Documentation corses dont il fit partie du comité de lecture. Ces articles étaient publiés par le Groupe d’études corses historiques et scientifiques au début des années 50, dont le siège était à Paris et qu’il contribua à fonder avec des personnalités importantes comme le colonel Fontana. 

L’hommage au patriotisme de Fontana

Le colonel Fontana originaire de Vico, donc de la même région que Noël Pinelli était président du Groupe parisien d’études corses. C’est une même volonté qui anima les deux hommes. Noël Pinelli lui a rendu hommage en précisant bien qu’il était à l’origine du « Groupe parisien d’études corses » et qu’il a fait un travail considérable : « Jusqu’au dernier moment il s’est penché sur nos travaux, il les a dirigés avec le dévouement le plus total et le sentiment parfait de ce qu’une petite association naissante, si elle veut durer et produire, peut se permettre de faire ou doit avoir, au contraire, la prudence de ne pas faire. Quelques semaines avant sa mort il présidait encore une de nos conférences. »

La ligne de conduite est clairement affichée. C’est une véritable passion pour l’histoire de la Corse qui est mise en avant. Dans une introduction à un article Noël Pinelli présente la recherche historique comme une passion :

« Si nous ne méconnaissons pas le plaisir, la satisfaction que cause toujours le rappel précis, et aussi vivant qu’il est possible, d’un passé historique, il se joint dans nos travaux comme la recherche d’un épanouissement sans cesse renouvelé pour le sentiment profond et poignant qui nous rattache tout à la fois à notre petite et à notre grande patrie. Se pencher sur l’histoire de la Corse c’est pour nous, faire un acte d’amour ; c’est cultiver en profondeur une passion ardente et noble »

Cette passion pour l’Histoire de Corse l’a mené à rédiger des articles de fond dans lequel transparaît un travail de lecture et d’analyse d’auteurs de premier plan. La publication de documents inédits est aussi un de ses objectifs.

Une admiration pour l’Italie

Collectionneur de cartes de Corse du XVIIIe siècle et amateur d’art, il voua une passion importante pour l’Italie ; comme nous l’avons évoqué plus haut où il fit de nombreux voyages et dont il ramena une trentaine de carnets de voyage. Sur une période qui va de 1955 à 1961 il note avec précision ses impressions de voyage. Son intelligence éclectique et son exigence de précision donnent un éclairage sur tous les évènements qui touchent de près et de loin non seulement l’Italie, mais aussi les relations internationales. L’élection du Pape Jean XXII, les évènements d’Algérie, jalonnent la description des monuments de Rome et de Gênes. Chaque paysage ou chaque rue sont mis dans une perspective historique et géographique. Il faut y ajouter une véritable passion pour la littérature italienne notamment Pirandello, Fogazzaro…

On lui prêta une passion pour l’écrivain Marcelle Tinayre à laquelle il a consacré une correspondance importante.  

Articles

Buveurs de vent de Franck Bouysse

Le souffle d’une littérature romanesque et puissante secoue la rentrée littéraire. Buveurs de vent de Frank Bouysse vient de paraître chez Albin Michel.

Par : Janine Vittori

Et au commencement…

Le prologue de Buveurs de vent ouvre le roman sur un récit des origines. Un mythe qui nous fait entrer dans la fiction. Et tout de suite Le Gour Noir et le temps qui s’arrête un instant sur « le cadran liquide de la rivière ». La rivière, comme une eau primordiale, déjà corrompue par le cadavre d’un homme à la gorge tranchée. Mais la rivière « lave » ; elle saura, peut-être, sauver et renouveler le monde.

Franck Bouysse crée un monde comme il lui plaît. Dans un cadre temporel indéterminé il délimite l’espace réduit d’une vallée. Un viaduc avec son « arche monumentale », la rivière, le barrage et la centrale électrique, la maison des Volny et plus loin la ville.

Les quatre enfants de la famille Volny s’inscrivent dans une lignée, celle de Martha, leur mère. Éprise de Dieu elle a donné à ses quatre enfants les prénoms des évangélistes.

 Luc, garçon un peu simple, a été rejeté par l’école qui ne peut « rien faire pour lui ». Pourtant il n’est pas idiot ; il sait regarder et écouter. C’est un être aux aguets qui ne se laisse pas soumettre par la réalité.

Matthieu voue un culte à la rivière. Tous les matins il relève ses lignes et remonte les poissons. Sa pêche est une magie nourricière et poétique.

bouysse

Marc, malgré l’interdiction de son père, est un lecteur avide. Il a toujours un livre dans la poche intérieure de sa veste, L’Odyssée ou un autre…

Et puis il y a Mabel. Son véritable prénom est Jean. Mais sa beauté est un tel miracle que tout le monde l’appelle Mabel, ma belle.

C’est Mabel qui a l’idée d’aller se suspendre au viaduc à l’aide de cordes. L’incroyable quatuor, solidement accroché au pont, vibre de concert au passage d’un train, exécute ses mouvements dans l’air et défie les oiseaux dans leur séjour aérien.

Dans la vie des enfants le grand-père, Élie, occupe une place importante. C’est lui qui, tel le prophète, saura empêcher la sécheresse des cœurs et faire revenir la paix dans la famille. Élie est veuf. Lina, sa femme disparue, « racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique ».

L’araignée    

La centrale électrique dévore les hommes de la vallée. Ils sont promis dès leur naissance à repaître ce monstre puissant. À obéir à son maître, Joyce, qui possède la ville entière, la centrale, le barrage et les carrières. Tout est à lui et ses sbires épient, contrôlent, humilient, briment, matent.

Bouysse crée toute une galerie de personnages malfaisants dont les noms suffisent à donner des frissons. Snake et Double, duo infernal, froid comme le serpent et gonflé de venin. Renoir et Salles, Lynch, personnages maléfiques, plus noirs et sales les uns que les autres.

Mais l’auteur dresse un rempart contre l’effroi. Les déshérités auxquels rien n’appartient se lèvent, se soulèvent. Mabel, la première, affronte sa famille et résiste aux séides de Joyce. Bientôt elle ne sera plus la seule.

À la noirceur de Joyce, le tyran, Bouysse oppose des personnages lumineux, nourris par le souffle puissant de la littérature. Et le doux Luc se transforme en Jim Hawkins. Elie, grand père unijambiste, se transfigure en « pirate à la jambe coupée ». Le pouvoir des mots de Stevenson, entendus à la radio par Luc, changent la vallée en Île au trésor.

Les références littéraires

La littérature verse sa manne sur le roman de Franck Bouysse. Les références littéraires sont multiples et le lecteur se réjouira de retrouver dans les nouveaux Gobbo et Lynch, dans l’autre bar de L’Amiral une nourriture intellectuelle connue.

Mais l’auteur fait surtout entendre sa propre voix. L’histoire qu’il raconte est bouleversante et le roman produit un sentiment d’envoûtement. Buveurs de vent est un véritable livre d’aventure ; l’histoire roule comme les eaux bondissantes de la rivière.

L’écriture de Bouysse adopte la vitalité et la force surnaturelle de la rivière. L’éditeur décrit le style de l’auteur comme « une poésie tellurique »« une langue incandescente ». Les mots, les images, en effet, jaillissent comme des étincelles.

À lire aussi : Né d’aucune Femme, Franck Bouysse

Le roman fascine. Il décrit un monde hostile où survivre est périlleux. Dès les premières pages il est certain que dans le décor somptueux de la rivière, royaume des enfants Volny, il ne pourra se passer qu’une tragédie. Pourtant Bouysse transcrit ce monde de violence en images sensuelles. L’ouïe, la vue, le toucher. Sentir, comme le fait Luc, un criquet  « chatouiller sa paume et les mandibules pincer sa peau ». Voir du bord de la rivière que « le soleil frappait des pièces d’argent qui se déversaient à la surface et s’enterraient ensuite au fond de l’eau ». Entendre la tempête à la nuit tombée « gueule béante » souffler « une haleine sableuse, sans odeur ni goût ».  Le langage poétique de Bouysse, avec ses métaphores si neuves, révèle l’extraordinaire beauté de la nature.

La puissance de son écriture bâtit un barrage contre l’abîme. Contre la fin.

divine comédie
Articles

L’enfer des gestes barrières et la Divine comédie

Avec les gestes barrières, le contexte sanitaire nous a privés du contact humain et du réconfort de l’étreinte. Une privation qui rappelle celle que subit Dante dans la Divine Comédie, lorsqu’il retrouve son ami au Purgatoire mais ne peut l’embrasser.

Par : Cristofanu Ciccoli 

Alors que les principes de distanciation physique ou sociale dont on ne sait trop définir le cadre, ni les circonscrire dans le temps, semblent vouloir s’installer dans la durée, quelques vers de Dante issus du chant deux de la Divine Comédie me sont revenus à l’esprit :

« Les âmes, s’apercevant à ma respiration que j’étais encore vivant, devinrent pâles d’étonnement ; et comme un messager qui porte l’olivier attire à soi la foule avide de nouvelles, et que nul ne craint de presser autrui, ainsi toutes ces âmes fortunées sur mon visage fixèrent les yeux, oubliant presque d’aller se faire belles.

Je vis l’une d’elles s’avancer pour m’embrasser avec tant d’affection, qu’elle me mut à faire la même chose.

Hélas ! ombres vaines, excepté d’aspect ! Trois fois autour d’elle j’étendis les bras, et trois fois je les ramenai sur ma poitrine. L’étonnement, je crois, se peignit en moi ; sur quoi l’ombre sourit et se retira, et moi, la suivant, au-delà d’elle je passai. Doucement elle me dit de cesser : alors je la reconnus, et la priai que pour me parler elle s’arrêtât un peu. Elle me répondit : « Comme je t’aimai dans le corps mortel, dégagée de lui je t’aime ; à cause de cela je m’arrête. »

Une question surgit immédiatement : comment l’être humain, fait de chair et d’esprit va-t-il se définir, dans ses interactions avec ses congénères, désormais amputé de sa corporéité ?

Lorsque dans la Divine Comédie, Dante parvient au Purgatoire, il est entouré par un groupe de défunts en quête d’expiation. Leur enveloppe est réduite à un voile et n’est plus palpable. C’est pourquoi tout contact est proscrit. Parmi eux se trouve son cher ami le poète Casella, disparu vingt ans auparavant.

Le corps disparu

L’impossibilité de le serrer dans ses bras arrache à Dante une complainte déchirante. Ces vers décrivent de façon explicite la souffrance de l’étreinte refusée que notre psyché ressent cruellement. La conscience éveillée souffre de savoir le corps disparu. Les âmes vagabondant dans les sphères éthérées l’admettent comme allant de pair avec leur condition mortelle. Comment allons-nous l’aborder nous qui sommes conscient d’appartenir au règne du vivant ?

La nécessité que l’on s’impose à soi aujourd’hui à juste titre, face à la situation inédite que vit l’ensemble de l’humanité, nous contraint à tenir l’autre à distance respectable. Respectable de quoi d’ailleurs, quel respect construit-on en refusant tout contact sinon la crainte respective ?

Cet Autre était jadis celui que nous ne connaissions pas. Celui qui différait de nous et que nous n’avions pas spécialement intérêt à pratiquer, au risque d’y voir apparaître notre reflet comme un contrejour désagréable. Cet autre est devenu aujourd’hui notre voisin de comptoir ou de palier, notre père ou notre enfant, notre conjoint dans les cas les plus complexes.

Quelle humanité ?

Par un coup du sort bactériologique, nous sommes devenus notre autre nous-même. Et ce tour de passe-passe nous pousse à errer entre paranoïa et schizophrénie. Comment appréhender les relations avec nos proches sans plus aucun lien physique ? Nous avons vu surgir durant ce printemps 2020 la cruelle question des funérailles, qui fit qu’au moment le plus absurde, qui nous prive de l’être cher, nous nous vîmes également privés du réconfort des survivants, si essentiel dans de telles épreuves. Les sociologues analyseront plus tard, plus finement, les conséquences des mutations à l’œuvre aujourd’hui. Mais il sera probablement trop tard pour y remédier.

À lire aussi : La Divine traduction

Se tenir à distance de l’autre, de tous les autres, représente une rupture majeure du contrat social. Et il ne semble pas se présenter d’alternative ontologique qui permettrait de combler l’absence du corps. Ce ne sont pas quelques « checks » ou saluts divers et variés du coude ou du talon qui compenseront le manque affectif. Nous comprenons et partageons la souffrance de Dante, qui voit lui échapper le réconfort de l’étreinte amicale, celle qu’il souhaite prodiguer à Casella. Il faut scruter à demain et tâcher de percevoir quelle humanité va pouvoir se construire ? Sans liens physiques, sans chaleur humaine, sentirons-nous encore battre le cœur des Hommes ?

Articles

Paule Orsoni et la Saveur des œufs mimosa

La Saveur des œufs mimosa, c’est, pour Paule Orsoni, celle de son enfance passée sur l’île. Entre présence et absence, la fondatrice de l’Université Populaire d’Arras, proche de Michel Onfray, raconte une histoire personnelle de la Corse.

Par : Mia Benedetto

Dans son roman essai, Paule Orsoni décortique cet « amour captatif » qui la lie à son île. Cet attachement viscéral qui s’accompagne initialement et paradoxalement « d’une nécessité vitale » de la quitter. La saveur des œufs mimosa (Ritornu) est un véritable hymne d’amour à la Corse. Tout d’abord rythmé par les allers retours physiques car il s’agit de franchir, « francà », l’élément marin.

Mais le roman est aussi traversé par les allers retours temporels. Il est question de doux combats, d’amitiés, d’amour, de questionnements sensibles, de lieux immuables ou secrets, de beautés, de nostalgie et les générations s’entremêlent jusqu’à la rencontre unique, celle de l’enfance et de l’âge adulte, miracle permis par l’amour vital.

Ce journal de voyages se dévoile peu à peu, et même si la pudeur affleure à chaque page, la passion transparaît. La poésie aussi et c’est un partage bouleversant avec « noi corsi » et avec tous les lecteurs. Et Paule Orsoni, en tant que « passeur d’expériences » nous achemine vers « cet étrange retour désiré » , « ce riaquistu ».

À lire aussi : Cent ans d’isulitudine

« On ne vit vraiment que lorsqu’on transmet quelque chose. Vivre humainement c’est transmettre, offrir » Maria Zambrano, Les bienheureux. La philosophe andalouse est citée joliment dans le roman ces mots résument parfaitement la force vitale de Paule Orsoni.

Articles

Les roches rouges d’Olivier Adam

Avec des thèmes comme les douleurs familiales ou l’inadaptation sociale, Les roches rouges est un roman bien ancré dans l’œuvre d’Olivier Adam. Ce dernier parvient toutefois à surprendre son lecteur grâce à des personnages capables de se réinventer.

Par : Audrey Acquaviva

Le roman d’Olivier Adam, Les Roches rouges, paru aux éditions Robert Laffont, peut se lire comme une tragédie en trois actes. Tout d’abord le lecteur fait la connaissance de Leïla et Antoine qui s’aiment malgré les obstacles de la vie et les mensonges. Très vite, on apprend que le jeune homme est au bord de la marginalisation, heureusement que le foyer parental le maintient dans une certaine stabilité. Quant à Leïla, elle est une jeune mère dont le conjoint montre des signes de jalousie et de violence.

Puis propulsés par les événements, ils font le pari d’une nouvelle vie en changeant de décor. En fait, une vie de suspension, dont personne n’est dupe, avant que le sang ne coule. Enfin la dernière partie nous prouve, sans grande surprise, que leur sort était déjà scellé. Impression qu’Antoine paie pour un autre crime, tandis que Leila retrouve une part d’elle-même et de son équilibre. Sa liberté. Du soutien. Une famille. De l’amour.

Autour d’eux, des personnages apparaissent ou disparaissent, gravitent ou planent comme autant de drames qui s’ajoutent à la tragédie, s’imbriquent les uns aux autres. Des drames qui sont profondément réalistes et intimes : la perte d’un enfant lors d’un accident de circulation qui détruit une famille, particulièrement une mère, et fauche des élans, des espoirs ; l’inceste qui arrache une jeune fille à sa famille ; une union qui enferme, qui isole et détruit à petit feu, qui a la violence comme hôte. En toile de fond, la société qui exclut et plombe à la fois le quotidien et l’horizon.

La grisaille et la lumière

Le chômage et la galère qui en découlent y sont abordés. On reconnaît bien là la petite musique d’Olivier Adam. Ce réalisme âpre, ces personnages asphyxiés, violentés, piégés. D’une effroyable et triste lucidité qui frappe aux yeux et au cœur. En effet, malgré leur jeune âge, les personnages principaux voient juste. Et là, une éclaircie :  une main se tend, l’amour les surprend, les étonne, fait bouger les lignes, émeut et redresse. Un cap, bien que désespéré, est donné. Le lecteur et le jeune couple peuvent respirer.

olivier adam
Olivier Adam est notamment l’auteur de Je vais bien, ne t’en fais pas

Tout au long du roman, des mondes ou des décors se croisent ou alternent. Ainsi la froide grisaille urbaine laisse place à l’ardente et lumineuse Méditerranée qui les enveloppe. Un refrain aznavourien vient en tête, d’autant plus que le luxe y côtoie la précarité. Et le pourtour méditerranéen étant fait de croyances qui ont traversé les âges, le monde invisible vient ponctuellement redonner de la force au monde des vivants. Du moins à Lise, la sœur d’Antoine, elle aussi s’y est réfugiée. Est-ce un rêve ? Un baume ?  Une folie ? Peu importe. Elle reprend en quelque sorte un peu vie.

À lire aussi : Les rendez-vous d’Eliette Abecassis

Quant à la narration, elle permet de doubler les voix, de changer d’angles et de perceptions. D’imbriquer habilement les éléments narratifs, de créer une attente : tout au long du roman, les voix d’Antoine et de Leïla alternent. Chacune éclairant l’autre, lui répondant. Tour à tour, le lecteur accède aux pensées, au verbe teinté d’oralité, aux petits arrangements avec la vérité des deux personnages.

La place de l’écrit

Mais il ne faudrait pas oublier la part centrale de l’écrit pour eux. En effet, dès le début du roman, Leila noircit son carnet, offert par Antoine. Toujours dans la solitude. C’est son moment. Elle y raconte son quotidien et s’interroge sur sa vie, pose un regard sur ceux qui l’entourent. Tandis qu’Antoine arrive à l’écrit par dans un premier temps raconter des fictions. Pour passer le temps, pourrait-on supposer. Et dans un second temps, raconter son histoire de vie brisée, lui donner un sens. Et le lecteur ne peut qu’y être sensible.

PIERRE JOURDE
Articles

Lettre ouverte à Pierre Jourde

Écrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde sera l’invité du Salon du Livre de Bastia le 19 septembre. L’occasion de revenir sur quelques-unes des œuvres marquantes d’un auteur aussi ténébreux que prolifique.

Par : Catherine Vincensini

J’avoue, je ne vous connaissais pas. « Pierre Jourde est un grand écrivain, il compte et comptera dans la littérature contemporaine », me dit une amie. Et d’ajouter : « il faut le lire ! ». D’accord. Donc, je m’attelle. J’entre dans une librairie et je trouve un livre disponible ce jour-là, Winter is coming, publié en 2017. Je ne lis pas le résumé, je ne fonce pas sur internet, je me lance. Aïe ! J’abandonne la lecture à mi-chemin. Or, sans trop de culpabilité car, comme vous, « je n’ai jamais été capable de lire les romans qui parlent de la mort de l’enfant, sûr que j’aurais du mal à le supporter ».

Le Covid-19 stoppe ma lecture. Puis nous sommes déconfinés (l’ordinateur souligne le mot). Mon amie confirme que vous êtes invité chez nous, qu’il serait bien de rédiger un petit article. D’accord. Comme le petit soldat qui s’apprête à combattre, je reprends le récit de Winter is coming depuis le début. Je lis le livre en deux jours.

winter is coming

Le surnom de Gazou donné à Gabriel, votre fils, me touche, moi qui adore Colette. Gazou, passionné par les claviers, compose sous le nom de Kid Atlaas. J’aime. Un article lui étant consacré sur internet nous éclaire sur le titre du roman : « Tu entends Winter is coming, avec ce rythme rond comme un ballon, chaud comme un félin lové dans le creux de ta hanche (…) Ces violons qui virevoltent, cette mélodie cristalline, qui embaume le cœur, et ces zigouigouis qui font légèrement patiner le cerveau ».

Festins secrets

Et le père, ravagé, comprend que son enfant de dix-neuf ans a beaucoup de choses à accomplir, et « c’est cela qui fait mal (…) il n’aura pas le temps ». La terreur avait saisi le lecteur dès les premières phrases. Elle s’amplifie quand nous lisons que : « L’œuvre qu’il aurait pu accomplir, qu’il sent en ce moment même croître en lui, elle lui sera arrachée, avec le reste, avec son corps, avec la paix, avec son amour naissant ». On a envie de hurler avec le père, de fuir. Mais pour le sourire doux de Gabriel qui inonde les pages, pour son courage, sa discrétion même dans la souffrance, lire Winter is coming devient possible.

pierre jourde
En 2014, Pierre Jourde perd son fils Gabriel, âgé de 20 ans et atteint d’une forme rare de cancer.

Je reçois par La Poste Festins secrets (publié en 2005, plusieurs prix, dont celui de la Société des gens de lettres). Là encore, je me fie à ma lecture, même si mon interprétation est erronée. Je sens que vous le pardonnerez, voire rectifierez. D’emblée, l’atmosphère trouble d’un train qui traverse des brumes me happe.

Critique d’un système

Le narrateur apostrophe un personnage dont on apprend qu’il est un homme jeune, qui vient de terminer ses études pour devenir enseignant. Il est envoyé dans un patelin qui, curieusement, s’appelle Logres, pour y parfaire une année d’apprentissage. On suppose que le personnage se parle à lui-même. Dans le wagon, un curieux monsieur, plus âgé, ancien enseignant à Logres, lie conversation avec le jeune homme. Et dresse un portrait effrayant de la ville, qui deviendra un personnage à part entière.

Que se passe-t-il dans ce lieu de mines désaffectées et de forêts ? Au fil des pages, on décroche de la réalité, d’ailleurs, « la réalité ne peut être que secrète ». On soupçonne que le personnage dort, rêve, cauchemarde. On est troublé. Il se passe des choses très étranges dans ce lieu maléfique. Étranges et violentes.

festins secrets
Dans Festins secrets, Pierre Jourde fait le constat d’une société en déliquescence

Au cours de la narration, la critique de tout un système (éducatif, sociétal) est âprement argumentée. Tout y passe, même l’amour. Il y a de l’acidité dans l’air. Le style vif nous emporte dans sa danse macabre. Quel foisonnement d’idées ! Quel mystère ! À un moment du récit, on se prend pour Sherlock Holmes, on se crée un polar. Et on ne parvient pas à décrocher du livre dont la fin crée la surprise, trouble, interroge.

Le voyage du canapé-lit

Qui est ce double ? Le personnage central s’est-il dédoublé ? Par la suite on apprend de la bouche même de Pierre Jourde, dans Le voyage du canapé-lit, que le double est un thème central dans l’œuvre. « J’avais travaillé à un ouvrage sur le double, à mes yeux le plus fascinant et le plus terrifiant des thèmes fantastiques. J’avais aussi écrit un premier roman, Carnage de clowns, qui était une histoire de double, et (…) presque tous ceux que j’écrirais par la suite tourneraient autour de cette question ». Du reste, vers la fin du roman, le narrateur dit : « Amusant cette faculté que tu as à te dédoubler »… Festins secrets nous plonge dans un univers imaginaire plein de surprises, portées par une écriture insolite. J’aime.

Vient Pays perdu. Je me délecte à l’avance, amoureuse que je suis de Giono. Dès les premières pages, le lieu joue son rôle d’aimant. Pierre Jourde et son frère se rendent en plein hiver dans le village du cousin Joseph, colosse férocement attaché à ses hectares de pentes caillouteuses, décédé. Dans ce hameau où « ils restaient trois, dans deux maisons ». Dans un lieu où les habitants des villages éparpillés se connaissent tous. Ne voit-on pas quelque endroit perdu de nos montagnes corses ?

Tout près, le paysage est marqué par le cône lourd d’un volcan. Nous sommes en Auvergne. « Là-bas, c’est la steppe, l’herbe sans limite. Une petite Mongolie inhabitée ». Sur cette terre rude s’enracine le récit familial de l’auteur qui représente des zones d’ombre. Qu’a donc vécu son père en ces lieux, lui qui parle peu par peur de ne pas savoir accrocher les mots ?

« Un peu de rudesse »

Des troupeaux se détachent à perte de vue. « On sait, en arrivant, que tout cela nous est donné, sans restriction. (…) On descendra droit dans la profondeur des gorges, au cœur des bois où plus personne ne pénètre. De nouveau on s’étendra sur la mousse verticale des pentes pour sentir la terre tourner. De nouveau, à la nuit close, on ira derrière la maison voir grouiller les étoiles ». On imagine, à ce stade du récit, que l’on s’enfonce dans un univers de paix. C’est ne pas connaître Pierre Jourde. Il semble que quand il aime, il se révolte, se fait colère.

pierre jourde

Dans Le Voyage du canapé-lit, il déclare : « Parfois, il me semble que je ne sais pas très bien quelle est la part de sympathie et quelle est la part d’agression dans ce que je fais (…) je ne peux pas m’empêcher d’assortir l’expression de ma tendresse, de mon admiration ou de mon amour d’un peu de rudesse, ou d’ironie ». Donc, rien d’idyllique dans ce coin perdu qui sent l’abandon.

L’alcool semble être le seul moyen d’y survivre. Un côté brut des hommes, comme des poires noires, se dégage. Et pourtant, quelle admiration quand Pierre Jourde parle, par exemple, de celui qui vient de perdre sa fille à l’hôpital : « François, si simple, impressionne qui voit se poser sur lui les prunelles vertes. On sait aussitôt que quelqu’un est là, quelqu’un d’autre que ce paysan debout, avec ses épaules larges, sa face d’imperator et sa cordialité grande ouverte. »

Racines complexes

L’obscurité à l’intérieur des maisons ou sur un perron permet d’apprécier chaque petit coin de lumière. Les êtres communiquent peu. Les hêtres et les genévriers ont recouvert les alpages communautaires. Et « leur aspect, leur disposition nous ont sans doute à ce point imprégnés qu’ils en sont venus à constituer notre texture mentale. » Il me semble que faire partager ce pays perdu est indispensable pour l’auteur qui a grandi en région parisienne. Racines complexes, tordues de souffrance et de force ? « J’assiste à l’effort des arbres vers ce qu’ils ont à être ».

Le livre est mal accueilli dans la contrée. Incompris ? Car l’amour de ce pays perdu suinte à travers les lignes : « Et moi, stupidement, depuis l’origine, je cherche à le garder. Je voudrais qu’il soit lui-même, immobilisé dans sa propre perfection, et qu’à chaque instant on puisse s’en emplir ». Des hêtres il retient « leur aspect, leur disposition (qui) nous ont sans doute à ce point imprégnés qu’ils en sont venus à constituer notre texture mentale ».

Puis Le Maréchal absolu débarque chez moi. Entre temps j’ai eu entre les mains deux essais : Littérature & authenticité et Visages du double, un thème littéraire. Juste de quoi rappeler au passage que vous êtes professeur à l’université. Entre les mains, feuilletés, mais désolée, les essais sont reportés à plus tard, peut-être. Le temps presse. Donc, quand Le Maréchal absolu se dévoile sous mes yeux, quelle réjouissance ! Quel brio, quel style, quelle vivacité ! Une critique absolue, comme le pouvoir du Maréchal, dictateur, joyeux bourreau, pourvoyeur de décadence et d’atrocités.

Où se rompt la fiction

Cependant, quelle drôlerie ! Ah vous êtes un auteur peu banal ! Encore une fois, le « tu » est choisi dans ce « dialogue » cocasse, où l’auditeur, secrétaire, homme à tout faire, « confident absolu » est cent fois nommé par des expressions attendries ou terribles. Dès le début, son nom est affiché : Manfred-Célestin. Un vieux monsieur, une « vieille pacotille ». Mais aussi : « Mon Manfred, ma Manfredinette, ma carcasse, baderne, bourrique exténuée, mon vieux spectre familier, grand guignol, Elvis, ma carne, fossile antédiluvien, mon sapajou rhumatisant, mon cher décombre », etc. On ressent l’immense plaisir, communicatif, de jouer avec les mots, de mêler les lieux, les temps. Brillance d’un style.

pierre jourde

Au fil des livres, on est secoué dans notre petit confort de lecteur, et ça fait du bien ! À mon sens, ce roman aux allures de pamphlet est un incontournable si on veut faire ample connaissance avec votre style. Là encore, le réel et l’irréel se côtoient. J’ai souvent vu dans vos phrases l’allusion à ce qui pourrait être un combat entre ces deux mondes. « Tu vois, il me semble, dans cette solitude de la nuit, que les choses n’ont pas encore pris toute leur réalité. Elles demeurent suspendues dans les limbes de l’hypothèse. » En parlant de Samantha, le « Guide », enfin le Maréchal, déclare : « Samantha était dangereuse. Quelque chose en elle appelait la fiction à se rompre. Et où irions-nous (…) si la fiction se brisant nous laissait dénudés d’histoires ? » Quant à « l’excès d’illusion », il « rejoint le réel ». Celui-ci, je le déguste.

Contre la littérature « sans estomac »

Et voilà que je termine ma recherche avec Le voyage du canapé-lit, titre déjà cocasse, publié en 2019. Récit assumé comme une sorte d’autobiographie, avec une certaine autodérision. Au futur lecteur de découvrir vos traits (marqués) de caractère.

Au cours d’un dialogue, inventé, vous faites dire à votre belle-sœur, qui fait partie du voyage, bien réel, lui : « Toi, l’artiste, tu ferais mieux de faire attention à la route (…) Pendant des années tu nous as répété que tu ne pouvais pas souffrir l’autofiction, l’épidémie de la confidence, le moijeisme galopant, le narcissisme plumitif, et comme tout le monde, tu t’y mets (…), voici venir l’âge où l’on fait le bilan, un homme se penche sur son passé, franchement c’est d’un commun ! »

Pendant que je suis ce récit-là, j’éclate souvent de rire. Les titres des chapitres tournent autour des objets de la vie courante. Or vous êtes fâché avec eux qui sont « perfides, maudits » et ne cesseront de vous « poursuivre ». Vous notez, également, que « le livre représentait le piège par excellence. C’était, à l’origine, un acte de rupture », avec le monde réel, notamment. Cette perfidie des objets attaque l’auteur là où il est « le plus sensible, c’est-à-dire par la littérature ». On apprend que ce qui vous soucie particulièrement, c’est la littérature contemporaine, « sans estomac », titre d’un essai, publié en 2002, qui a fait visiblement vibrer d’admiration ou de colère le monde littéraire. Vous reconnaissez avoir été, parfois, un peu excessif.

Un absolu nommé littérature

L’ouvrage reçoit le Prix de la critique de l’Académie française. Le jour de la remise du prix, au lieu d’en tirer quelque orgueil, vous racontez avec humour une anecdote, encore une fois, cocasse. Et rajoutez que « ne pas recevoir une décoration ou un prix en France, tient de l’exploit » ! Par ailleurs, vous raillez les académiciens, mais « parenthésez » que « c’est une tradition, ils ont l’habitude. On comprend qu’il n’y a aucune méchanceté là-dedans ». Comme dans Pays perdu, qu’il vous arrive « d’avoir la dent dure, mais aussi l’admiration éperdue ». Et précisez que vous êtes votre « première cible ». On le constate effectivement en lisant Le voyage du canapé-lit, ce « foutoir narratif ».

À lire aussi : Pierre Jourde : « Je fais ce que je fais toujours : écrire »

Ce que je retiens, ce sont vos phrases, dont celle-ci : « Je crois que je ne suis devenu écrivain que par incapacité à assumer le monde concret et pour prendre ma revanche dans le monde gratifiant de l’esprit ». Mais aussi : « Je n’avais vraiment envisagé d’autre vie qu’en littérature. J’étais immergé dans l’imaginaire. Écrire n’était que la prolongation naturelle d’une manière d’être (…). Il me semblait que si j’allais toujours plus profond dans la solitude, le mutisme, l’imaginaire, je pourrais peut-être un jour pénétrer dans cet absolu qui s’appelle littérature ».

Eh bien, franchement, je n’ai pas fini de vous lire. Me manquent beaucoup de livres. Vous m’avez donné envie de poursuivre le chemin balisé par vos mots. Écrire « chemin », un peu facile, non ? Et pourtant… Comment faire, d’ailleurs, avec votre roman préféré, L’Heure et l’Ombre, puisqu’il est épuisé ?