Affichage : 1 - 15 sur 74 RÉSULTATS
Articles

Contes et légendes de l’Alta Rocca

Dans Contes et légendes de la tradition orale corse, Mathée Giacomo-Marcellesi nous emmène à la rencontre des conteurs locaux de l’Alta Rocca et rappelle à notre souvenir une tradition orale sans cesse plus menacée.

Par : Marianne Laliman

Mathée Giacomo-Marcellesi propose de retrouver une soixantaine d’histoires et comptines recueillies dans l’Alta Rocca et l’Extrême-Sud. Ces textes intégraux sont retranscrits à partir d’enregistrements de conteurs locaux. Ils sont cependant livrés sans retouche. Et bien sûr accompagnés de leur traduction en français.

L’auteur a pris soin de présenter ces contes et légendes dans une introduction et de les classer en catégories thématiques. Cette introduction plante aussi le décor de l’Alta Rocca à travers sa géographie, son histoire et ses figures concrètes ou symboliques. Nombre de ces histoires se retrouvent avec des variantes. Plus précisément, ailleurs en Corse et même bien au-delà ; puisqu’elles appartiennent souvent au très ancien fond universel défini et étudié par les références en matière de conte. Telles que Aarne et Thompson ou Propp.

À lire aussi : Contes, légendes et histoires de ma région

Mathée Giacomo-Marcellesi croise ainsi les approches de l’insulaire à l’universel. Ceci pour mettre en lumière et valoriser cet héritage d’une culture orale quelque peu délaissée par la modernité.

Articles

Voyage à Giverny avec Michel Bussi

Dans Nymphéas noirs, Michel Bussi campe un univers fascinant, une intrigue policière dans les somptueux jardins de Giverny. Un polar impressionniste, qui finit en apothéose.

Par : Agnès Ancel   

Dès les premières pages du roman, Michel Bussi peint un tableau de l’assassinat de Jérôme Morval et dessine de subtiles nuances, prémices d’un chef d’œuvre annoncé.   


Par touches successives, il esquisse l’histoire de trois femmes, dont la vie se déroule à Giverny dans les jardins de Monet. La première de ces héroïnes a 84 ans, nature morte anonyme, camaïeu de noirs, qui plus est, se fond en transparence dans le paysage. La seconde a 36 ans et se nomme Stéphanie Dupain. L’arrivée de l’inspecteur Laurenç Sérénac lui ouvrira d’autres perspectives et ravivera la lumière dans ses yeux nymphéas. La dernière Fanette a 11 ans et rêve de peinture. 

Un final en apothéose

Cette fresque en trompe l’œil avec en arrière-plan l’enquête policière, nous immerge dans le monde de Claude Monet avec en toile de fond, les Nymphéas. En fait, nous pénétrons dans la vie du peintre, marchons dans ses traces et découvrons l’histoire obsessionnelle de ce tableau. À vrai dire, ce livre n’est pas une simple promenade d’agrément dans les jardins de Giverny. Ne vous y trompez pas. L’intrigue se révèle sous les coups de pinceau du maître pour un final en apothéose. Le coup de maître de Michel Bussi est de nous surprendre par la richesse de son dénouement. C’est du grand art ! Dans ce roman l’auteur nous dévoile toute l’ampleur de son talent.

Sitôt le livre refermé, vous rêverez sans doute de partir pour Giverny sur les traces de Monet en général. Mais aussi de ces trois héroïnes inoubliables. Vous souhaiterez aussi, et vous aurez raison, vous plonger dans l’univers de Michel Bussi pour un voyage sans retour. Je terminerai donc cette chronique par ces vers de Louis Aragon ; véritable leimotiv de ce livre : « Le crime de rêver, je consens qu’on l’instaure. Si je rêve c’est bien de ce qu’on m’interdit. Je plaiderai coupable. Il me plaît d’avoir tort. Aux yeux de la raison le rêve est un bandit.».   

À lire aussi : Braque et l’Estaque

Articles

Olivia Elkaim et le Tailleur de Relizane

Finaliste du prix Femina 2020, Olivia Elkaim raconte, dans Le Tailleur de Relizane, le destin incroyable de son grand-père. Mêlant la petite histoire à la grande, la journaliste et romancière propose un récit en forme d’hommage aux siens, mais aussi une quête d’identité.

Par : Jean-Pierre Castellani

Olivia Elkaim est née en 1976 et n’a donc pas connu l’Algérie Française, ni enfant ni adulte. Elle a travaillé dans de nombreux médias (Marianne, Capital, VSD) et est spécialiste de bioéthique au magazine La Vie. Parallèlement à son activité de journaliste, elle a publié plusieurs romans caractérisés par des histoires familiales dominées par le secret, les tensions et les rapports difficiles entre individus. Mais de toute évidence, sans aucun rapport avec l’Algérie : Les Graffitis de Chambord (2008), Les Oiseaux noirs de Massada (2011), Un convoi pour Juan-Les-Pins (2011), Nous étions une histoire (2014), Je suis Jeanne Hébuterne (2017).

En cette rentrée de covid, elle publie un sixième roman, Le Tailleur de Relizane qui a été Finaliste du prix Femina 2020 et sélectionné pour le Femina des lycéens. Ce livre-ci semble avoir un lien direct avec l’Algérie. La ville de Relizane citée dans son titre, d’où sont originaires les membres de sa famille paternelle ; des juifs installés en Algérie bien avant la conquête française. Et qui ont dû en partir dans des conditions dramatiques, en 1962. 

Territoire intime

La narratrice, évidente alter ego de l’auteure, reconstitue ce que l’on pourrait appeler les « Archives du Sud » de son père et de son grand-père. Comme le fit Marguerite Yourcenar avec son propre père et ses ancêtres dans Archives du Nord. Elle se fonde sur des documents trouvés dans une malle que son père lui fait découvrir. Ainsi qu’une enquête minutieuse auprès des survivants. Elle part à la recherche de toutes les traces possibles de ce passé : photographies, cartes postales, correspondances, vidéos. Tâche difficile. Car ce repli forcé en France ; en Métropole comme on disait, a poussé les anciens à se murer dans un silence difficile à déchiffrer par les plus jeunes. La cruauté de la guerre d’indépendance et les douleurs de l’exil sont un mystère pour les nouvelles générations.  

Olivia Elkaim raconte la vie de son grand-père, Marcel, héros central du récit, tailleur à Relizane. Mais aussi celle de son père, Pierre, qui y a été élevé. Ce texte est autobiographique mais se veut aussi profondément romanesque par la structure et le ton du récit. L’auteure restitue ces vies en tant que romancière. Et, comme dans ses précédents romans, entre dans des secrets familiaux qu’elle essaie de saisir ; en particulier les relations souvent conflictuelles entre son grand-père et son épouse. 

L’Histoire de l’Algérie et de ses habitants n’est certes pas un prétexte. Mais elle est la base d’une construction littéraire, d’une grande qualité, qui repose essentiellement sur l’art du dialogue. On y décèle un plaisir d’écrire, de tracer des épisodes mouvementés, de restituer des ambiances. Au fond, de présenter de vrais personnages dans un souci de partager son émotion avec le lecteur. Et notamment une reconstruction personnelle à la source de ce récit que la narratrice entreprend après une crise dans son couple. Ce qui la pousse à se poser la question de sa véritable identité. Par ailleurs, le refus par les autorités consulaires algériennes de lui accorder un visa pour l’Algérie convainc définitivement Olivia Elkaim d’écrire ce texte. Elle le proclame : « Il me faut donc investir par l’imaginaire ce territoire intime et pourtant inconnu alors qu’on m’interdit d’y aller. »

Ce serait une erreur de recevoir ce récit comme un nouvel hymne nostalgique à l’histoire de ces Européens qui peuplèrent l’Algérie à partir de la Conquête en 1830. La construction du récit prouve, avec ses rebondissements, que nous avons affaire à un authentique roman. La vie en Algérie dans une première partie intitulée Un monde disparu. Une deuxième, au titre ironique, Les grandes vacances consacrée au drame du départ forcé d’Algérie en 1962 et à la difficile installation en France, avec l’accueil hostile qui leur fut réservé. Puis une dernière partie, plus courte, Retour en Algérie, achève de façon problématique et douloureuse ce parcours familial ; mais règle enfin le problème d’identité de la narratrice. 

Un personnage romanesque

Ce qui semble un récit linéaire et chronologique est, en réalité, un montage alterné qui, de façon systématique, passe de l’avant des ancêtres au présent de la narratrice dont la quête des origines nourrit ces pages. Le ton du livre est très romanesque. Avec cette alternance d’épisodes du passé et de réflexions de la narratrice qui cherche à comprendre quel est le secret de son père et de cette petite Clotilde ; la sœur de son grand-père, morte par suicide, qui lui parlait depuis sa tombe du cimetière juif de Relizane. Retrouvée enfin par son père, pour apaiser définitivement son retour en Algérie !

Le personnage principal du livre est ce grand-père qu’elle adore. Un personnage romanesque, un type bien, sincère, travailleur, un ami des musulmans ; même de ceux qui ont pris les armes contre la France et commettent des attentats sanguinaires. Mais qui en somme, n’a jamais envisagé de quitter ce pays. Durant toute son enfance la jeune Olivia a entendu parler, dans sa famille, de cette ville de Relizane qui sonne à ses oreilles comme quelque chose de magique

On s’attache à ce grand-père pris dans la guerre d’Algérie. Et dont il n’est pas responsable, il est comme d’autres : « victimes d’une histoire trop grande pour eux ». Il n’a jamais eu envie d’aller ailleurs. Il ne rêvait pas d’une autre terre promise, « La Californie, c’était ici, dans cette plaine couverte d’oranges et de pamplemousses qui dégorgeaient de sucre au moment des récoltes ». La fille écrit que « Marcel se réveille dans un autre pays que le sien. » Il a confié les clefs de sa boutique à son apprenti algérien Reda. Il abandonne la machine Singer et la boîte de Banania. Marcel laisse sur le port d’Oran cinq cadres de déménagement et sa voiture. Détails émouvants qui en disent plus que tous les grands discours ! Petite histoire au milieu de la grande… 

Raconter ce destin

Dans son exil, Marcel en oublie même l’usage de l’arabe alors que c’était autrefois sa langue maternelle. Celle de l’amour et des émotions. La narration de son arrivée à Marseille, de ses difficultés pour trouver du travail, son installation dans une cave à Angers, de ses démarches humiliantes de 1974 à 1992 pour toucher une misérable indemnisation sont très émouvantes. 


Sa petite-fille, Olivia Elkaim, désire raconter ce destin. Elle éprouve le regret de ne pas avoir parlé plus avec son grand-père, ni même avec son père. En retraçant son histoire elle prend conscience que pendant longtemps, elle a refoulé son identité algérienne ; qu’elle a refusé l’Algérie. C’est avec précision qu’elle entre dans leurs consciences, leurs sentiments, leurs situations. Sans être témoin de ce qu’elle raconte, elle invente et, de ce fait, remplit les vides de ce temps qu’elle n’a pas vécu directement. Elle pense que la vérité romanesque est aussi importante et plus peut-être, que la vérité historique.

Elle imagine, mais tous les détails historiques sont vrais. À partir d’un gros travail de documentation elle a pu tout vérifier : en 1943, les lois de Vichy avec la dégradation pour les juifs ; les attentats du FLN à partir de 1954 et de l’OAS dans les années 60 ; la visite de De Gaulle à Mostaganem et son cri : « Vive l’Algérie Française » ; le référendum de l’autodétermination en 1960, des formules scandaleuses utilisées par un ministre du gouvernement Pompidou à propos de l’arrivée massive des pieds-noirs à Marseille : « c’est le flux habituel des vacanciers en été ! » et Gaston Deferre « que les pieds-noirs aillent se faire pendre ailleurs. » ; la prise d’otages dans un avion d’Air France par le GIA, à Marseille en 1994 ; les attentats du RER à la station de métro Saint-Michel à Paris en 1995 ; la loi de la Concorde civile en Algérie, qui amnistie les islamistes en 1999.

Elle refuse le jugement, son livre sans colère ni haine dit la vérité, au-delà des récits historiques prétendument objectifs. Preuve que le discours littéraire peut aboutir à une vérité aussi légitime que le discours historique. 

Un héritage assumé

Le Tailleur de Relizane apporte une vision intime de la représentation de l’Algérie dans l’imaginaire de ceux dont les parents y ont passé une partie de leur vie. L’Algérie non plus comme une blessure mais comme un héritage assumé. Ce livre est un livre de réconciliation : d’abord de la narratrice avec elle-même, elle évoque cette Algérie refoulée jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, il ne s’agit pas de sa mémoire individuelle, de ses souvenirs mais de ceux de ses parents. L’Algérie remonte à la surface de façon vibrante. L’héritage apparaît non point comme le résultat d’un endoctrinement familial, de quelque camp que ce soit, mais comme le résultat d’un réseau mystérieux d’influences intimes. 

À lire aussi : Le pays des autres de Leïla Slimani

Ce roman complexe présente une réflexion sur la notion de transmission de mémoire familiale, sociétale, historique. Et sur l’importance du silence dans la transmission de cet héritage. 

La nécessité, l’urgence même d’un voyage en Algérie s’imposent au père et à sa fille pour concrétiser ces sentiments. Non pas sous la forme d’une expédition nostalgique, mais pour assouvir un désir d’Algérie jusqu’alors enseveli. Et à vrai dire, une volonté de découverte. On est loin de la nostalgérie folklorique raillée si souvent. Au contraire, Olivia Elkaim pense que le folklore cache la vérité. Ce livre dément les visions caricaturales de la colonisation. Puisqu’il montre que les juifs et les arabes vivaient ensemble depuis des siècles. Mais aussi que des relations d’amitié s’étaient tissées entre les différentes communautés. Son grand-père vivait au cœur de la cité arabe, il a transmis à sa petite fille un message de paix et de réconciliation.  

D’ailleurs, dans ses entretiens, Olivia Elkaim indique que le titre initial de son livre était Se réconcilier, en hommage à son grand-père. Et elle fait sien le proverbe algérien : « celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas non plus où il ira. » Une belle leçon…

Articles

Les impatientes de Djaïli Amadou Amal

Prix Orange du livre en Afrique 2019 et prix Goncourt des lycéens 2020, Les impatientes est un roman féministe et bouleversant, une pépite en hommage à des femmes dépouillées de leurs droits et dont le destin est trop vite scellé.

Par : Marie-France Bereni Canazzi

Dans un pays d’Afrique, deux très jeunes filles ; Ramla et Hindou, des demi-sœurs sont sur le point de partir vers leur nouvelle demeure ; car elles vont être mariées

L’une est très malheureuse. Parce qu’elle aimait un ami de son frère auquel elle avait été promise et par conséquent, refuse d’être aliénée par un mari qu’elle n’aime pas et qui, de surcroît, lui fait peur. Sa sœur, qui ne se sent pas prête et veut étudier, refuse également de se marier.

Les impatientes

Certes, elles ont essayé de parler de leur tristesse à leur mère, et aux autres. Mais toutes deux ne peuvent faire évoluer la décision de leur père, ni même obtenir sa compassion. Car en réalité, il n’est pas seul à décider. Il est agi par les siècles de coutumes. Mais aussi par ses frères et tout l’entourage. Puis les oncles ; tous, aussi déterminés à les soumettre, à les rendre patientes. Mot qui devient une insupportable litanie.

Une vie sans espoir

À vrai dire, auprès de leur père, les plaintes sont malvenues. La cause étant entendue, elles ne doivent pas faire de vague mais juste s’estimer heureuses d’être choisies. Il a élevé ses filles et s’en défait avec un certain soulagement. Car lorsqu’elles grandissent, il faut les transmettre à un autre homme , avant d’être embêté par leurs éventuels désirs et frasques. Il en a déjà marié d’autres et n’a pas à s’en plaindre. La famille y gagne en prestige et pouvoir.

À lire aussi : Le féminisme selon Beauvoir

En somme, il ne prend même pas la peine d’écouter leurs réserves. Tout ce qu’il veut qu’elles sachent, c’est qu’elles doivent obéir à leur seigneur et maître ; leur mari, et cultiver la patience en toute circonstance. Et nous suivons ces enfants femmes chez leur époux. L’un déséquilibré et fantasque , l’autre riche et déjà bien vieux. Nous comprenons quelle vie elles auront, sans espoir, ou si vain.

Il faut supporter les humeurs. Parfois les coups, l’envie, la médisance. Tout cela est difficile. Que cela se joue ou pas dans une concession, dans une cage dorée. Car ce qui manque aux jeunes femmes, c’est la liberté et le respect. Rien ne leur est épargné. Tout comme au lecteur.

Les impatientes est un roman qui leur donne la parole. Et qui devient celle de toutes les fillettes mariées de force qui ne peuvent se défendre pour être respectées. Voire pour survivre. Car les premières épouses ne sont pas prêtes à abandonner leurs privilèges. La parole donnée à Safira, dans ce roman témoignage, montre combien la souffrance se partage quand on est fille sous certains cieux.

Articles

Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon

Prix Renaudot 2020, Marie-Hélène Lafon présente avec Histoire du Fils, une fresque familiale dense, qui questionne les secrets de famille et la quête du père.

Par : Audrey Acquaviva

Le roman Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, paru aux éditions Buchet Chastel, a obtenu le prix Renaudot 2020

Il est un double hommage à la nature et la langue. Au fil des pages, il se mue en une quête de soi, à travers le portrait d’une famille qui court sur tout le XIXe siècle. Le roman, qui débute dans le Lot, est une ode à la nature, faune et flore réunies. En effet, les personnages ont une part d’animalité marquée ; souvent oubliée par la vie citadine en raison du déracinement.

Ainsi, dans le premier chapitre, Armand, un enfant de quatre ans ; pas encore tout à fait policé, associe les différents membres de sa famille à une odeur. De même que les images utilisées par le narrateur pour esquisser les personnages. Images issues de la terre, aussi pragmatiques que poétiques. Des images naïves et magnifiques qui montrent au lecteur l’unicité entre l’homme et la nature. 

Marie-Hélène Lafon n’oublie pas pour autant d’évoquer ceux qui s’éloignent d’elle comme la belle et indomptable Gabrielle. Puis Georges devenu docteur, ou même Paul, l’avocat. Le roman propose aussi un travail très intéressant sur le langage, par le biais notamment de certains personnages qui s’approprient et déforment les expressions françaises. Ce qui les singularise, à l’image de Sylvia, femme engagée et libre ; ou encore de Paul, encore écolier, qui envie la signification du prénom d’un camarade, André. Et également celui de son plus jeune frère, Georges. 

Au fil des pages, ce roman choral apparaît comme l’histoire d’André, dont le père ignore l’existence. Et, plus largement, comme le portrait de sa famille qui se dessine par étapes successives, comme autant de coups de crayon. Les époques et les personnages se mêlent, sans que jamais le lecteur ne se perde. Cela grâce à un fort ancrage temporel. En effet, le récit évoque les aïeux de sang et de cœur. Les parents, les oncles, tantes et neveux, l’épouse et les enfants. Sans aucun jugement, jouant tour à tour la proximité ou la distance. Le narrateur embrasse ces différents destins, en prenant soin de les particulariser. 

La quête du père

On y trouve tout à la fois, des drames et des mouvements vers la liberté. Mais aussi, des amours clandestines ou interdites. Des mariages d’amour, des départs, des retours réguliers. De même que des rencontres et des rendez-vous manqués. Toute sa vie durant, il manquera à André cette part paternelle, lui qui porte le nom de sa mère. Et ce, malgré l’amour qu’il a reçu des siens et sa propension naturelle au bonheur. Quelque chose le freine : il n’interrogera pourtant jamais sa mère ; ni n’osera franchir la dernière étape qui aurait pu les réunir son père et lui, le moment venu. Et cette part manquante, c’est son fils Antoine qui ira la chercher.

On pourrait rapprocher Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon et La Part du fils de Coatalem qui n’ont pas que le mot « fils » comme point commun. En effet, ces deux romans courent sur le vingtième siècle et traitent de la quête du père, figure absente. Et de la réappropriation de l’histoire familiale par un petit fils. Dans le Coatalem, le fils vit la disparition du père comme une déflagration. Tandis que dans le Lafon, l’absence du père est un vide non comblé. Dans les deux cas, le mot « petit-fils » aurait pu remplacer « fils ».

Articles

Daenerys Targaryen : essai d’herméneutique passionnelle

Héroïne de la série Game of Thrones, Daenerys Targaryen est aussi un personnage complexe, qui échappe à toutes les catégories. La mythologie grecque est cependant susceptible de nous en livrer des clefs d’interprétation.

Par : Jean-François Pietri

Le philosophe honoraire que je suis a utilisé le premier confinement pour revoir les 73 épisodes (en huit saisons) de la série Game of Thrones. Et ce fut une seconde fascination mêlée d’une indéniable passion pour Daenerys Targaryen, la Reine des dragons. Le rôle a été tenu pendant huit ans par Emilia Clarke, actrice de théâtre débutante au cinéma, star mondiale d’une saga remarquable, qui s’achève en apothéose sombre et violente.

C’était l’apocalypse. Une fin du monde et une révélation (apocalupsis en grec) tragiques pour mon imagination mythologique. Je voudrais ici en donner les clés interprétatives.

La théogonie d’Hésiode, aède hellénique (VIIIe / VIIe siècle avant notre ère) est le récit de la naissance des dieux immortels. C’est aussi une cosmologie du monde des origines. Il y a trois temps successifs dans cette généalogie complexe et violente de tout ce qui existe. Le temps des êtres chtoniens, celui des titans et celui des dieux ( l’âge des hommes accompagne celui des dieux ). La saga mythique de George R.R Martin, publiée en cinq volumes de 1996 à 2011, est adaptée par HBO en série de huit saisons diffusées de 2011 à 2019. Elle appartient au genre de la Dark Fantasy (ou fantaisie boueuse) pour des raisons analogues aux textes : personnages nombreux et extraordinaires, récit guerrier et tragique, dimension passionnelle de la haine et de l’amour, dimension politique et historique de la lutte pour le pouvoir, bestiaire fantastique d’animaux prodigieux et terribles.

Artefact d’une beauté sublime

Pourquoi ce rapprochement de la saga avec la mythologie grecque, là où on lui attribue plutôt des sources celtiques ? Elle renvoie à la singularité du personnage de Daenerys. Pour tenir ce rôle épuisant, Emilia Clarke a été transformée en artefact d’une beauté sublime, arborant une magnifique chevelure blonde presque blanche, assortie de tresses compliquées. Il fallait 2h30 pour installer la perruque sur la chevelure naturellement brune de l’actrice. Portant en outre des vêtements somptueux aux couleurs significatives et révélatrices de son évolution au fil des évènements (les costumes étaient cousus à même le corps pour en épouser les formes).

En somme, les titres légendaires de Daenerys dévoilent sa destinée : « Daeneyris Stormborn of the House Targaryen, the First of Her Name, the Unburnt, Queen of Meereen, Queen of the Andals and the Rhaynar and the First Men, Khalessi of the Great Grass Sea, Breaker of Chains, and Mother of Dragons ». Née de la tempête, la Non-brûlée, Briseuse de Chaînes, et Mère des Dragons .

Livrons de suite notre interprétation : Daenerys n’est pas humaine, ni divine, ce n’est pas une femme, ni une déesse ; c’est une titanide. Elle incarne et porte avec elle le plus terrible des quatre éléments de la physique naturaliste des Grecs : le feu. Après l’eau, la terre et l’air, le feu est celui qui terrorise tous les vivants. Daeneyris est déclarée unburnt parce qu’elle est insensible au feu. Mère des Dragons parce qu’elle les fait naître en entrant avec les œufs recouverts d’écailles, où ils vivaient depuis trois siècles, dans le brasier funéraire de Khal Drogo, son premier mari. Elle en ressort nue et intacte (ses vêtements ont brûlé) avec sur ses épaules le premier des dragonneaux. Les deux autres se poseront sur ses poings.

Mère des dragons

Le peuple des Dothrakis (cavaliers nomades et barbares, dont elle est devenue la reine) se prosterne en silence à ses pieds, puis l’acclame en l’appelant «sang de notre sang ». La devise de la maison Targaryen est «Fire and Blood» ; elle évoque à la fois le sang des combats et le feu des Dragons. Ils sont les fils de la Lune et du Soleil ; en s’écartant peu à peu de la Lune froide, ils finissent par tomber sur l’Astre Solaire . Ils ne s’y consument pas et parviennent à s’échapper, mais à leur sang se substitue la chaleur terrible de l’étoile. C’est l’origine de leur faculté de cracher un feu destructeur qui balaie et réduit en cendres tout ce qui existe dans le monde.

À leur naissance, les dragonneaux mesurent 50 centimètres. Ils se lovent amoureusement contre leur mère, voletant autour d’elle et se reposant sur ses poings entourés de bandelettes protectrices. Daenerys les considère vraiment comme ses enfants, et communique en silence avec leur âme, sauf quand elle leur ordonne d’un seul mot ( Dracarys ! en haut valyrien ) ce qu’elle veut anéantir. Leur mère pilote tactiquement leur vol pour qu’ils évitent les machines de guerre qu’on pointe sur eux. Mais elle les punit en les enfermant dans une cave monumentale lorsque leur adolescence dissipée les mène à attaquer inutilement les troupeaux des paysans ; tuant même accidentellement la fille d’un berger. Devenus adultes en peu de temps, ils mesurent 50 mètres de long et 10 mètres de haut. De surcroît, ont une gueule effrayante avec des crocs, des griffes et des épines monstrueuses. Ils déploient leurs ailes pour emmener leur mère sur leur dos.

Les dragons reçoivent des noms. Le premier s’appelle Drogon, en souvenir de Khal Drogo, le deuxième Raeghal, pour Rhaeghar Targaryen, frère aîné de Daeneyris et le troisième Viseryon, pour Viserys son frère cadet. Il est indéniable que ces êtres fabuleux, à la fois merveilleux et dangereux déterminent la nature titanesque de Daenerys.

Daeneyris la titanesque

Dans la Théogonie, Théia « La Divine » est une Titanide, fille de Gaîa et Ouranos. Elle est la créatrice des métaux précieux. Sœur et épouse d’Hypérion, elle engendre Hélios (le soleil) et Séléné (la lune), les deux astres dont naîtront les Dragons de GOT. Leur mère héritant de son insensibilité au feu et de sa chevelure blonde argentée Thémis « Juste Coutume », autre Titanide, est aussi fille de Gaîa et Ouranos. « Elle enfanta les Heures – Eunomie, Discipline ; Dikè, Justice et Eirénè, la Florissante Paix–, et avec elles, les Moîres, Les Destinées– Clothô, Fileuse, Lachésis Tire-au-Sort et l’Inflexible Atropos – Celles qui aux mortels, à la naissance donnent d’avoir le bien comme le mal. » (Théogonie, v. 901/906). Notons que Thémis sera la deuxième épouse de Zeus après Métis. Aussi, elle l’assiste dans l’Olympe et les Heures, et les Moîres sont leurs filles.

Cette proximité généalogique n’est pas la seule raison de notre interprétation hésiodique de la Reine des dragons. Il y a aussi sa destinée tragique avec les contradictions qui l’animent. Daenerys est humaine par son attachement aux peuples, son amour pour Jon Snow. Elle est inhumaine par sa pulsion destructrice, sa haine pour ses ennemis et ceux qui la trahissent, ou refusent de lui faire allégeance. La contradiction essentielle qui détermine son action dans le Royaume des 7 couronnes est d’ordre politique. Daenerys veut en même temps le pouvoir et la justice. Mais elle détient une puissance incendiaire qui l’entraîne dans la démesure ( l’hubris des Grecs ) .

Le crépuscule de deux mondes

La Maîtresse du Feu Solaire n’est pas invulnérable. Jon Snow la tue après avoir refusé de régner à ses côtés, et Drogon accomplit son tragique destin. Avec une grande douceur, il essaie d’abord de la ramener à la vie, ensuite il fait fondre le Trône de Fer constitué des mille épées (le trophée des vainqueurs) que ses ancêtres avaient fondues à l’origine pour la famille des Targaryen. Le monde ancien s’effondre. Arya, la nièce de Daenerys prend la mer à l’Ouest en quête d’un Nouveau Monde. Drogon emporte sa mère dans ses griffes à l’Est. L’Orient est le lieu d’apparition du Soleil Levant, l’Occident le lieu d’extinction du Soleil couchant.

Dans cette conjonction crépusculaire des deux mondes, qu’adviendra-t-il du genre humain ? Espérance, renaissance ; ou désespoir et malédiction ? Le doute s’est définitivement inséré dans la fiction. Arya est une tueuse plus redoutable encore que sa tante Daenerys. Elle l’a sauvée de l’armée des Morts lancée contre elle par le Roi de la Nuit. De fait, surgissant de nulle part, Arya le transperce de sa fine épée, ce qui provoque le démantèlement instantané de son armée de ressuscités. 

À lire aussi : L’œil du paon ou l’illusion de la maîtrise

Deux citations du dialogue pour clore cette herméneutique passionnelle : d’abord Jon Snow qui dit à la Reine Dragon (à l’instant où il la poignarde ) : – « We do it togheter, we break the wheel together. You are my queen, now and always ». Ensuite Daeneyris, quand elle s’adresse à ses trois armées après la destruction de Port-Réal, la capitale : – « Faith ! Not in god . Not in myths and legends. In Myself, Daenerys Targaryen ! ».

Festivals littéraires

Festa di a lingua – 2020

Per l’edizione 2020 di a festa di a lingua, Musanostra organizava varie attività ingiru à a storia, l’arte, a cultura è a litteratura « IN LINEA ».

***

Ringraziamenti

Salute à tutti,

A prima edizione di u cuncorsu di lettura in lingua corsa s’hè compia. A presidente è a squadra di l’associu Musanostra vi ringrazianu assai d’avè pigliatu u tempu di participà. Fù per l’associu un gran piacé d’avè ricevutu è po spartutu e vostre letture.I premii saranu rimesi « virtualmente » annantu à e rete suciale, in linea. L’associu Musanostra tene à offre belli libri di u nostru patrimoniu à quelli chì so stati scelti. E, per salutà l’amore di a lettura di quelli chì anu participatu à issa cumpetizione cusì simpatica, uni pochi d’editori (Editions Albiana, Scudo Edition, Éditions & Productions Éoliennes, Materia Scritta, Éditions Alain Piazzola) accumpagnanu l’associu Musanostra per offre un rigalu à tutti i participanti. Sianu ancu elli ringraziati.

À truvà ci per un altra ghjustra culturale !

***

Rise è macagne – di Ghjiseppu Turchini

Dibatittu

  • Sylvain Gregori (directeur du Musée de Bastia)
  • Bernard Biancarelli (directeur de la publication aux éditions Albiana)
  • Francis Beretti (professeur émérite Université Pascal Paoli, écrivain)
  • Kevin Petroni (auteur, chroniqueur, enseignant) pour représenter de Jean-Marc Olivesi
  • Xavier Dandoy de Casabianca (auteur, éditeur, éditions Eolienne)
  • Jean-André Bertozzi (artiste, photographe du patrimoine, Président de l’Ecole Nationale de la Photographie)
  • Anne-Marie Sammarcelli (animatrice)
« L’impiccati di Niolu »
  • Ghjuvan-Luca Luciani (autore, insegnante)
  • Stefanu Marchetti (universitariu, insegnante)
  • Francesca Quilichini (autore, ghjurnalista, insegnante)
  • Anna-Maria Sammarcelli (animatrice)

Arte

« Cumu parlà di l’arte pitturale in lingua corsa ? »

Scuperta è analisa d’un opera artistica di u Museu di Bastia cù Janine Vittori (prufessore d’arti plastichi, rispunsevule di cronaca cun u corsu mezzanu di Dumè del Porto, Scola Subissi).

« U Vechju Portu pare cuntemplà. Una visione rumantica di Bastia di Frédéric Bourgeois de Mercey »

Musica

Alma Viva – « A paghjella di l’impiccati di Niolu »

Alma Viva – « A lingua di i mei »

Cuncorsu di lettura

Ghjuria : Ghjuvan Carlu Marsily, Mattea Lacave, Marie-Luce Calligari, Jean Albertini, Ghjuvan Marcu Riccini, JM Pedinielli, Rumanu Giorgi, Marianne Laliman.

U presidente di a ghjuria, Ghjuvan Carlu Marsily

Qualche parolle di Ghjuvan Carlu Marsily, presidente di a ghjuria, nant’à u primu cuncorsu di lettura di testi in lingua corsa

A presidente di a ghjuria di scrittura in lingua corsa, Marianne Laliman

Marianne Laliman (rispunsevule di cronaca, insegnante)« Racolta di i piu belli scritti di u cuncorsu dapoi à u 2010 »

I laureati

Tutti livelli – Primu : Serge Cagninacci « U Pane Asimu » di Bonavita

– Secondu : Patricia Susini « Persona » di Philippa Santoni

– Terziu : Brandon Andreani « Cent’anni » di Ghjuvan Iviu Acquaviva

Furmazione prufessiunale : Alex Negroni « U Pane Asimu » di Bonavita

Sculare : Tumasgiu Mortini « Tuscana » di Ghjiseppu Antone Salviani

Articles

Les statuts très particuliers de Paul Turchi-Duriani

Dans un ouvrage singulier, les éditions Realità publient une centaine de textes diffusés sur Facebook par Paul Turchi-Duriani. Des contenus à la fois incisifs et variés, qui témoignent d’une pensée libre et vive.

Par : Gilles Zerlini 

C’est vrai, cet ouvrage porte bien son nom : Statut(s) particulier(s). Par sa forme d’abord. Il réunit 97 chroniques postées entre 2014 et 2019 ; courtes, aiguisées, inconfortables et souvent tranchantes. Issues de ce qu’« ils » appellent les réseaux sociaux. La forme a priori éphémère de chacune est ici datée et imprimée, ce qui les sauvent d’un oubli certain. Elles sont illustrées d’un emoji caractéristique, le rythme est soutenu. N’oublions pas la force et la pérennité du livre imprimé face aux humeurs de la toile qui s’évaporent dans l’heure.

Un franc-tireur

L’auteur Paul Turchi-Duriani traite de tout sujet, chronique littéraire, billet d’humeur, point philosophique et/ou politique, souvent autour de notre île ou du monde tel qu’il est. Quelques titres livrés : Insoumission à Houellebecq, Thomas Sankara, l’érotisme de Boccacio…

Cet auteur, ce penseur vaut mieux-t-il dire, est un franc-tireur, il apparaît là où on ne l’attend pas. Il frappe juste et rapidement. Et il prend des risques. Sa pensée et ses sujets ne sont pas bien-pensants, ce n’est pas un simplificateur, ni un pisse-vinaigre contemporain. Impossible alors de la ranger dans une case, si ce n’est celle, aujourd’hui galvaudée, d’intellectuel dans la cité. C’est donc un homme libre, qui vit sa pensée et la partage dans le commun.

À lire aussi : Les Images latentes de Carine Adolfini

Il est partie prenante de cette société. Impliqué dans le monde culturel : écriture de contes pour enfants, de chansons, réalisateur, historien, enseignant à Praticalingua. Paul Turchi-Duriani apporte ainsi un souffle vivifiant dans ce marécage, il permet de ressentir les dernières fluctuations d’un territoire en décomposition. En cela, il est l’un des rares penseurs de cette île. À découvrir.

Articles

Pour Anne Sylvestre

Créatrice des fabulettes, chanteuse pour les petits et les grands, Anne Sylvestre s’est éteinte le 30 novembre à l’âge de 86 ans. Retour en forme d’hommage sur cette figure à la fois bienveillante, combative et féministe.

Par : Sophie Demichel-Borghetti

Parce que pour parler d’une poétesse, il n’y a que ses mots à Elle…

« … et même inventer quelques rêves 

De ceux qui empêchent qu’on crève

Quand l’écriture un jour s’achève »

Anne Sylvestre 

Parce qu’il y a des êtres à qui l’on ne peut dire adieu, il serait impudent d’écrire qu’Anne Sylvestre va nous manquer. Un manque peut se combler, se masquer ; par l’absentement du poème. La poétesse que fut Anne Sylvestre est émerveillement vivante, une incandescence, un chant en promenade, une éclaireuse d’âmes.

Elle a su saisir ce qui est plus fort que l’instant. Se perpétue toujours, nous revient, nous retient, tutoie l’éternité.

Des ombres de nos vies, de ces brouillons froissés, elle a fait des vitraux. Elle a fait des rosaces et puis des chapiteaux. Elle a su faire naître les mots des oubliés, des fragiles. De tous ces mots perdus naquirent des cathédrales.

Une éclaireuse d’âme

Elle savait la terre qui tremble, et savait que l’on assassine les enfances. Ainsi que les souffrances que l’on doit taire et les peurs irrépressibles. Elle savait aussi les fragilités des amitiés et de l’amour. Et elle, pourtant chantait. Parce que – disait-elle – elle ne savait faire que cela… ? Ou plutôt parce que ses mots, sa voix savaient traduire cela même que l’on est, que l’on sent. Mais souvent que l’on ne sait dire. Ces noms que l’on peut se donner, alors, ces noms qu’elle habillait d’amour, comme des appels, nous les avons portés, pris pour nous. 

Son verbe fut une main tendue à tous les enfants fragiles. C’est en Richard, en Éléonore, en Jeanne-Marie, en Pierre, en Lazare, en Cécile et en Philomène que nous nous sommes sentis vivants

Porteuse de terre, de semailles, de couteaux et de caresses, baignée de l’eau des fontaines et taillée en bois de croix ou de flèches ; tout l’univers était en sa poésie.

Mais il arrive un jour que le funambule aborde son fil. Certes, il le connaît par cœur. Mais il sait que ce n’est pas facile, qu’il est fragile et que la terre est basse. Et qu’il se pourrait bien qu’aujourd’hui, juste aujourd’hui, le fil se casse. Et la chute n’en finira jamais, en bas, pour ceux qui l’aiment.

Alors écrire… ? Oui, mais les mots sont difficiles, pour dire l’amour et le chagrin. Même à savoir que l’on ne remontera plus le cours du fleuve. L’on en est encore à espérer la prochaine rencontre, le prochain bal, le prochain sourire d’une arrivée en scène.

Respirer au-dessus des désespoirs

Que faut-il implorer, ou pleurer, devant le silence à venir de vos scènes encore vivantes ? Que nos cieux se couvrent de nuages, que des éclairs déchirent l’horizon ! Puisque, aujourd’hui s’écroule tout un âge. Celui où nous avons grandi, l’âge de l’éclat, du danger peut-être, mais aussi de l’espérance. Ce temps où vous nous avez laissé rêver. Donné des armes pour gagner la lumière au milieu des orages. Où votre âme en partage savait briser les cages et déployer pour nous des ailes insoupçonnées

Marguerite Yourcenar a écrit « Il y a des êtres à travers qui Dieu m’a aimé ». Si je sais et saurai jamais quelque chose, c’est que ce fut à travers vous, Madame, que Dieu m’a aimée. Qu’il m’aime encore. 

Nous portons tous en nous des déserts. Vous nous avez offert votre cœur et votre courage, les avez arrosés de vos larmes. Celles et ceux qui y ont mêlé les leurs ont vu germer des arbres verts, leurs folies et leurs peurs apprivoisées. Grâce à vous.

Grâce à vous, nous fûmes plus forts, plus beaux ; oui, grâce à vous, nous fûmes plus légers, nous avons pu respirer au-dessus des désespoirs. Grâce à vous.

Anne Sylvestre, c’était simplement ma jeunesse. Elle était l’infinie jeunesse, l’infinie révolte. Ce refus guerrier de baisser la tête, quelles que soient les luttes. Celles-là mêmes qui laissent les traces dont nous sommes faits et faites, de coups et de défaites, mais de richesses inconnues.

Imaginer les maux et les paroles impossibles

« Féministe »… ? Elle le fut. Non pas facilement, de façade ou de discours, mais de ses propres solitudes et de l’empreinte d’une multitude d’hypocrisies. Anne Sylvestre n’a pas « parlé des femmes ». Elle a parlé pour elles, elle a trouvé les mots trop souvent tus. Ceux de leurs amours mal reconnues, souvent blessées. De ces amitiés difficiles. Et elle fut par là le cœur caché et battant de ces sœurs. De celles dont elle a osé imaginer les maux et les paroles impossibles.

Parce que le verbe et la Loi venaient des hommes. Toujours, encore et toujours. De leurs désirs, de leurs ordres. Et puis, un jour, on n’en peut plus !! Il y a un jour où, vraiment, il y a mort d’âme. Et où, quelque part, traitée de servante ou de putain, une fille ne peut plus bouger. Alors une femme chante. Vous fûtes, Madame, cette femme, qui a chanté, et chantera toujours,  pour dire qu’il n’y a pas de fatalité à cet ordre-là !

Sur scène, vous étiez, Madame, puissance et lumière. Et tandis que vous chantiez ce qu’en nous, nous n’aurions su entendre, de la brume à la clarté ; vous portiez la colère, l’émotion, et tous les sourires. Les sourires au travers de nos larmes, car les deux ne sont jamais loin. Vous étiez notre fierté de nous tenir debout, avec vous. Vous éleviez devers les nuages une maison de splendeur. Et nous fûmes, à chaque fois, des milliers à ne pas croire à la beauté de ces soirs-là. 

Le chant des étoiles

Sans le chant de ces troubadours, dont vous fûtes, toujours un peu en marge ; parce qu’il faut du silence pour écouter le ciel ; sans ce chant, nous aurions perdu le chant des étoiles.

Pourtant, à un détour de vos sentes buissonnières, nous aurions tant aimé prendre encore rendez-vous avec ces oiseaux sauvages. Ces oiseaux du rêve, emprisonnés en chacun de nous, et dont vous avez ouvert les cages.

À lire aussi : Jacky Micaelli : voix de corps

Nous savons que vous ne nous avez pas tout dit, Madame, et nous n’avons sans doute pas assez écouté. 

Pour accompagner le silence, loin de la scène, loin d’une existence en trompe l’œil, il nous reste de vous, un caillou du rêve près du cœur.

Vous avez écrit pour nous. Et ces chemins semés de vos mots que nous avons tant aimés ; si bien gardés en nos cœurs tout aussi fragiles, nous rappelleront toujours, à nous, à celles et ceux qui nous suivront, qu’écrire, c’est un peu ne pas mourir. Et nous ne cesserons jamais de combattre. Grâce à vous. 

Articles

A leghjenda d’Ondina, una puesia di U Sallichju

U Sallichju esplora u mitu di a bella Ondina in una puesia delicata.

Da : U Sallichju

A leghjenda d’Ondina

Quella ondina farfalla

A chì colla à chì fala

Si spechja in a vadina

Quella belluccia ondina

I so sogni si sò persi

Cù li cotuli immersi

In fondu di issu guaglinu

Tribulatu è mischinu

Passò quì un pescadore

Cunfessatu peccatore

Di ceppu fattu umanu

Chì cunnosce bè l’ingannu

Ma l’ondina hè nucente

S’innamore d’u birbente

Omu di pocu valore

Prufita di lu s’amore

Li face purtà fagotti

O caccià li i pidochji

Travagliendu à straziera

Trapassò da la stantera

Figliuccia di a natura

A chì u ventu murmura

Ciò chì u predicatore

Chjama sdegnosu rimore

Tù ninfa di e funtane

A l’ora di e caldane

Francati da u cristianu

Chì ghjastema u paganu

Tene una religione

Ch’ùn face cumprumissione

E si scorda di u ventu

Chì ughjula u to pientu

Corre oghje issa vadina

Di e lacrime d’Ondina

                                      U Sallichju

Da leghje ancu : A fola di u sallichju cun a capinera

Articles

La Corse selon Niccolò Tommaseo

Le séjour en Corse de l’écrivain et linguiste du XIXe siècle Niccolò Tommaseo était jusqu’à présent peu documenté. Un remarquable ouvrage de recherches, coordonné par Francis Beretti, vient apporter un éclairage sur les liens qu’entretint avec la Corse ce grand curieux des mœurs et des langues.

Par : Marie-France Bereni Canazzi

 Niccolò Tommaseo est une personnalité de premier plan dans la culture romantique italienne. Romancier, poète, historien, lexicographe, polémiste, penseur politique. On a appris son séjour en Corse lors du colloque « Paoli-Napoléon » (Université de Corse, juillet 2015). Lorsque le professeur Egidio Ivetic, de l’Université de Padoue, dans son article intitulé «  Serbia immaginaria » montra qu’au cours de son séjour dans l’île, Tommaseo a redécouvert sa langue et la richesse de son héritage dalmate.

Son ouvrage Canti popolari toscani, còrsi, illirici e greci, entre autres, a suscité un grand intérêt. Car il ouvre une nouvelle voie de recherche pour les intellectuels. Ceux qui ont appris notamment les échanges fertiles qu’il a eus à Bastia avec Adolfo Petri Palmedo, lettré polyglotte et « passeur » culturel. Ce grand voyageur qui a visité la Sicile et la Sardaigne ; pour n’évoquer que les îles de la Méditerranée, a séjourné à Bastia pendant quelques mois en 1838 et 1839.

En quête d’identité culturelle

Sa curiosité pour les mœurs et les langues ; ainsi que son ouverture d’esprit l’ont amené à consigner les paroles des chansons populaires et les poèmes qui expriment si profondément la vie des hommes. Le rôle de cette quête a été aussi de le ramener, personnellement, à sa propre culture. C’est donc avec leur passion pour l’Histoire ; surtout celle de la Corse, et les destins qui la croisent, qu’une équipe de chercheurs, dirigée par le professeur Francis Beretti, ont publié leurs essais sur Tommaseo et la Corse : Marco Cini, Aurélie Gendrat-Claudel, Eugène Gherardi, Egidio Ivetic, Michele Marchesi, Jean-Dominique Poli, Jean-Guy Talamoni, Jacques Thiers…

À lire aussi : Noël Pinelli, homme politique et érudit

« Parce que quand des hommes de différents pays, de différentes habitudes, de différentes opinions, mais unis par quelque sentiment commun ou cohérent communiquent entre eux, c’est là que s’accomplit l’éducation de l’âme, et la diversité discordante se transforme en variété harmonieuse ».

Niccolò Tommaseo, La Favilla, 1842 La Corse dans l’itinéraire intellectuel de Niccolo Tommaseo éditions Piazzola 2020

Articles

L’Anomalie de Hervé Le Tellier

Prix Goncourt 2020 pour L’Anomalie, paru chez Gallimard, Hervé Le Tellier signe un roman vertigineux sur les doubles vies et la simulation.

Par : Audrey Acquaviva

Ce roman choral réussit l’incarnation des personnages car tous semblent palpables, crédibles et justes. De plus, le narrateur leur consacre à chacun des chapitres entiers et sur mesure ; tant au niveau du point de vue de l’univers romanesque que du style.

De prime abord, tous ces personnages n’ont rien en commun. Ainsi au début de chaque chapitre, le lecteur a-t-il l’impression de commencer une nouvelle histoire. Une fois leur présentation passée, au fil des pages, de savoureuses passerelles se créent entre eux. Elles laissent apparaître par petites touches le lien qui les unit tous. Et là, le lecteur doit être attentif pour les repérer, les mémoriser et les assembler avant que le narrateur ne le fasse explicitement. Peu à peu, ce lien se consolide pour atteindre l’évidence et le sens. Le cohérent jeu de construction apparaît, tardivement, au moment opportun. Ainsi l’intrigue et la structure, toutes deux pertinentes, rendent enthousiasmant ce moment de lecture. L’une et l’autre se répondent. L’une sert l’autre et inversement.  

Un genre protéiforme

Ce roman multi-genres est aussi un hommage à la littérature. En effet, il peut aisément se lire comme un roman de la totalité, dépassant par-là même les cadres de ce genre protéiforme. On retrouve le roman noir en passant par le roman sentimental, le roman policier qui glisse avec l’espionnage, l’aventure ou la guerre. Sans oublier l’apprentissage et la surprenante science-fiction. On retrouve aussi l’entretien, le reportage, les rapports, la chanson et un calligramme.  

Le roman va plus loin encore en proposant deux mises en abyme. Celle du roman quand un personnage écrit un roman, et celle du titre car le roman du personnage-auteur s’intitule aussi « L’Anomalie ». Cette mise en abyme se poursuit dans les géniales mais non moins discrètes citations du roman du personnage au début du roman que l’on tient entre nos mains. 

À lire aussi : Le pays des autres de Leïla Slimani

Il y a aussi de nombreuses références littéraires qui inscrivent le roman dans une lignée romanesque. Mais aussi une relecture de l’incipit de l’Aurélien d’Aragon qui traite d’une première rencontre amoureuse ratée. D’autres références issues d’autres univers créatifs, comme la série télévisée Dexter, inscrivent le récit dans la société actuelle. Et ce n’est pas tout ; des éléments çà et là permettent de créer des va-et-vient permanents entre le monde fictionnel et le monde réaliste. Des petits faits de réel, comme La grande librairie. Ou des indices spatiaux, plus communément utilisés, et des personnages issus de personnes réelles ayant subi une transformation romanesque. 

Une faille temporelle

Pour finir, le roman questionne l’humanité. En effet, l’anomalie est une inattendue et déroutante faille temporelle qui permet à un événement de se réaliser deux fois : un avion se posera à quelques mois d’intervalle au même endroit avec les mêmes passagers. Dans un premier temps, cette faille distille le doute et rend illusoire l’univers des personnages. La référence philosophique au mythe de la caverne tombe bien à propos. Dans un second temps, elle ouvre la voie de la dualité. Plus précisément, celle de la concrétisation d’un fantasme fou : se retrouver nez à nez avec un autre soi.

Au-delà de ce bouleversement existentiel, cette rencontre aussi insolite qu’improbable soulève des questions d’identité, de positionnement ou de fuite. D’adaptabilité ou de raideur, de générosité ou de haine. L’auteur, aussi démiurge qu’espiègle, propose plusieurs réactions possibles : la cohabitation tranquille ou son rejet total, la douleur ou la haine de se partager avec un autre soi. Une dernière question émerge alors : Et si l’humanité n’était qu’une question de choix ?

Articles

Colette : l’oubliée des universitaires

Nommée au prix Nobel de littérature en 1948, présidente de l’Académie Goncourt en 1949, Colette est sans doute la plus célèbre des femmes de lettres françaises. Retour sur le parcours d’une écrivaine sulfureuse.

Par : Catherine Vincensini

Gabrielle Sidonie Colette naît en janvier 1873 dans une Bourgogne dont elle conservera l’accent. Elle passe ses dernières années condamnée à l’immobilité, à Paris, écrivant sous un « fanal bleu ». Extrait : « Si je suis immobile ce soir, je ne suis pas sans dessein, puisqu’en moi bouge un sévice bien moins familier que la douleur, une insurrection qu’au cours de ma longue vie j’ai plusieurs fois niée, puis déjouée, finalement acceptée, car écrire ne conduit qu’à écrire. Avec humilité, je vais écrire encore » (Le fanal bleu). Sa vie fera scandale sans qu’elle s’en soucie. En 1954, les obsèques religieuses seront refusées à la famille.

Sa vie amoureuse, agitée, se retrouve dans ses écrits. À propos de sa propre jalousie, par exemple, elle la définit comme «…un purgatoire gymnique où s’entraînent tour à tour tous les sens (…) je parle bien entendu de la jalousie motivée, avouable (…) culture de l’ouïe, virtuosité optique, célérité et silence du pas, odorat tendu vers les parcelles abandonnées dans l’air par une chevelure, une poudre parfumée, le passage d’un être indiscrètement heureux ». (Le Pur et l’Impur). Les personnes qu’elle croise notent son regard mélancolique. « Émue, elle fredonnait à mi-voix, pour qu’il n’entendît pas que le fil de sa voix vacillait comme un jet d’eau sous le vent… » (La Seconde)

L’aube en récompense

Sa mère, personnage dévoué à la nature sera déterminante quant à sa perception du monde ; « à l’appel de Sido le vent du sud se levait devant les yeux de mon âme »; comme Sido, elle observe avec une attention aiguë et tendre végétaux et animaux. « J’aimais tant l’aube déjà que ma mère me l’accordait en récompense ». Cet univers qui l’enchante a accompagné son écriture. Colette voit, touche, écoute, sent, sensible à tout ce qui réjouit les sens. Le mot « gourmandise » lui va à ravir.

À lire aussi : Proust contre Cocteau

Très respectueuse de son métier d’écrivain, elle polit ses phrases avec une patience d’artisan consciencieux, avançant lentement, déchirant, recommençant. Elle se méfie du lyrisme, de la ciselure ou redondance. Son style est vif. À une amie qui lui demande ce qu’il faut mettre dans un livre elle répond : « ne l’ayant jamais su très bien moi-même, je peux au moins te dire ce qu’il ne faut pas mettre. Ne peins que ce que tu as vu. Ne regarde jamais ce que tu n’aimes pas ; mais contemple longuement ce qui te fait de la peine. Crains les guirlandes, crains l’indiscrète poésie… On n’écrit pas un livre passionné pendant qu’on fait l’amour. Mais pense à lui juste assez pour qu’il t’empoisonne un peu l’existence »)

Un chant poétique

Elle n’est pas attirée par la poésie, mais de sa prose jaillit toutefois un chant poétique fait d’images. « Le bouchon de brume se retira soudain, aspiré en l’air, comme un drap qu’on lève du pré, en laissant une frange d’eau éphémère à chaque glaive d’herbe, une rosée de perles aux feuilles pelucheuses, un vernis humide aux feuilles glabres », (Le blé en herbe).

Elle fait preuve d’humour. « Deux habitudes m’ont donné le pouvoir de retenir mes pleurs, celle de cacher ma pensée et celle de noircir mes cils au mascara ». Et sait se montrer moqueuse : « Je n’étais pourtant pas vieille, et surtout je ne paraissais pas mon âge véritable. Mais une vie intime assombrie, incertaine, une solitude qui ne ressemblait pas à la paix m’ôtaient la vivacité, l’aménité du visage. Je n’ai jamais été moins remarquée par les hommes qu’en ces années-là, dont je dissimule ici le millésime. C’est bien plus tard qu’ils m’ont rendu la bonne chaleur offensante des regards ». (La lune de pluie)

Membre de l’académie Goncourt

Diverses pratiques rédactionnelles : outre les romans, des nouvelles, des textes pour les journaux, des chroniques pour la radio, elle donne des conférences. Son roman La Vagabonde est adapté en film, ainsi que Le blé en herbe. En 1945 elle est élue membre de l’académie Goncourt, après Judith Gautier, décédée en 1917. Quelques années plus tard, elle en devient la présidente. Elle n’est militante d’aucune cause et rejette les « chimères idéologiques ». Elle mène un combat individuel pour sa propre autonomie. Dans l’histoire de la littérature elle est volontiers classée dans la littérature d’évasion par la terre (à côté de Giono), et de romancière de l’amour, elle qui conclura « l’amour n’est pas un sentiment honorable ».

Des écrivains du siècle témoigneront :

Valery : « Colette sait qu’écrire est un art, le possède et confond quantité d’hommes qui l’ignorent ».
Montherlant (plutôt misogyne) : « Colette est la seule personne à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Quant à Aragon, il pensait qu’elle était un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Articles

The Köln Concert : la musique dans l’instant

En 1975, Keith Jarrett réalise un concert entièrement improvisé, entré dans la légende : The Köln Concert. Retour sur la performance majeure de ce jazzman multi-talents.

Par : Emmanuelle Mariini

Faisons une halte dans l’univers du jazz. Si, plus d’un siècle après sa naissance, ce courant musical est encore aujourd’hui l’un des plus en prise avec son époque, c’est parce le jazz a ouvert la voie à l’improvisation musicale. Car, le jazz est avant tout une question de liberté. Et là où d’autres styles musicaux sont très codifiés, avec des règles précises à respecter, le jazz prône la spontanéité, la création instantanée et l’expression de soi- même.

Remontons le temps avec « The Köln Concert », Nous sommes le 24 janvier 1975 à l’opéra de Cologne en Allemagne. Jazzman américain, multi-instrumentiste mais surtout pianiste et compositeur, Keith Jarrett a alors 29 ans et possède déjà une belle notoriété. Le concert affiche d’ailleurs complet. Mais, l’artiste est fatigué, il a mal au dos et manque de sommeil.

Qui plus est, il apprend à son arrivée que le piano n’est pas le Bösendorfer qu’il avait demandé. En lieu et place, un instrument, à la pédale forte défaillante, qui ne dispose pas assez de profondeur dans les graves, ni de présence dans les aigus. Jusqu’à la dernière minute, il hésite à jouer. Il est 23h30, l’opéra du soir vient de se terminer. Les 1 400 spectateurs prennent place dans la salle après avoir entendu la sonnerie de rappel. L’artiste hésite toujours et à ce moment-là, personne ne sait si le concert va réellement avoir lieu. Keith Jarrett entre enfin sur scène. Il se concentre … et à la surprise générale débute son récital par une variation autour de cette fameuse sonnerie de rappel de quatre notes …

Une planète harmonique

Keith Jarrett confiera dans un entretien : « je n’avais aucune idée de ce que j’allais jouer. Pas de première note, pas de thème. Le vide. J’ai totalement improvisé, du début à la fin, suivant un processus intuitif. Une note engendrait une deuxième note, un accord m’entraînait sur une planète harmonique qui évoluait constamment. Je me déplaçais dans la mélodie, les dynamiques et les univers stylistiques, pas à pas, sans savoir ce qui se passerait dans la seconde suivante ».

Le reste se passe de commentaire. Keith Jarrett accouche d’un concert spontané en quatre parties totalement renversant de beauté. Soixante-six minutes de pure improvisation ! Sur le disque, on l’entend, tel Glenn Gloud, fredonner ou pousser des cris. Jarrett est comme en transe, en fusion totale avec sa création. L’artiste donne tout, avec un lyrisme bouleversant. L’œuvre fourmille de multiples références (Debussy, Rachmaninov, les minimalistes, pop, …). En raison de la mauvaise qualité du piano, Jarrett joue essentiellement dans le registre medium de l’instrument. Pour compenser, il utilise des figures rythmiques répétitives à la main gauche et des idées mélodiques « simples » mais d’une créativité époustouflante.

Plusieurs éléments font de « The Köln Concert », une œuvre exceptionnelle et unique. Parmi eux, la formation instrumentale. L’œuvre est pour piano seul alors que le jazz, à quelques exceptions près, se développe surtout en groupe, car c’est un dialogue, un échange, une interaction entre les musiciens. Ensuite, la forme. Les grands pianistes de jazz créent leurs œuvres à partir de chorus et de grilles d’accords prédéfinis. Enfin, la longueur. Les pièces de jazz sont relativement courtes. C’est donc une « performance » hors du commun.

Le génie du maître explose

Le concert ne devait pas être enregistré en raison des mauvaises conditions mais un technicien décida de poser quand même des micros pour les archives de la salle. Heureuse initiative qui permettra la production de l’album (qui nécessitera plusieurs jours en studio pour améliorer la qualité des bandes).

Sommet de l’art de la « composition instantanée », « The Köln Concert » est encore aujourd’hui l’une des réussites absolues de Keith Jarrett et du monde du jazz. C’est l’un des disques les plus vendus de l’histoire du jazz et l’album de piano solo le plus distribué de tous les temps.

« Diva » du jazz, Keith Jarrett est connu pour réclamer un silence absolu lors de ses prestations. En 2014 par exemple, il quitte la salle Peyel après qu’un spectateur l’ait déconcentré … en éternuant.

Aujourd’hui âgé de 72 ans, il se produit désormais peu mais participe tous les ans au festival de Jazz de Juan-les-Pins avec un rituel immuable : pas d’images retransmises sur écran géant. L’écran doit être éteint ainsi que les néons des baraques à sandwichs. Absence également du présentateur de la soirée et du journal vidéo. Longs réglages du piano avant le début du concert et pendant l’entracte. Pas de première partie, soirée entièrement dédiée au « Keith Jarrett Trio ».

À lire aussi : Aretha Franklin, Lady Soul

Mais, à chaque fois dès les premières notes, la magie opère, le génie du maître explose … Moment hors du temps et de l’espace. Le toucher est d’une délicatesse extrême, les idées musicales foisonnent et se mêlent avec brio et intelligence faisant référence à divers univers musicaux. L’artiste se lève de son siège, se contorsionne, gémit, il est complètement habité, transporté et le public aussi.
Et comme le soulignait le grand compositeur américain Georges Gershwin : « La vie, c’est vraiment comme le jazz, c’est mieux quand on improvise » …

Articles

« Ci n’arricurderemu » di Pasquale Baldovini

In stu primu rumanzu carcu di emozione cuntenuta, Pasquale Baldovini evoca un avvenimentu tragicu in a vita studientina curtinese. Un sguardu sensibile, senza moralisimu, ispiratu da fatti veri.

Da : Marianne Laliman 

Ci n’arricurderemu, Pasquale Baldovini, Albiana-Cullezzione Calamaii

À Michele ùn lu videremu guasi micca in u rumanzu, eppuru -prestu a capimu- ghjè a storia di a so morte chì ci hè cuntata. Ma ne feremu una scuperta prugressiva cù u sgardu di parechji persunaghji. Ognunu cù a so percezzione di u drama, ognunu cù a so crunologia. Maria è Francescu, dui parenti, un coppiu ordinariu chì hà da vede a so vita sprufundassi una mane cù una chjamata telefonica.

È po ci sò quelli chì c’eranu, quella notte. Quattru giuvanotti amichi di Michele. Tutti in piena vita studiantina è chì si truveranu senza circalla in core à una successione di fatti banali, ma chì cunducenu à una morte. A morte per nunda d’un giuvanottu senza storie. Inspiratu di fatti reali ch’avianu cummossu a Corsica in u 2010. Stu primu rumanzu di Pasquale Baldovini tratta dunque di un sugettu grave. Una scrittura efficace, spressiva ma misurata, mette in risaltu l’assurdità di sta morte.

Pesanu tantu nantu à l’anime

U racontu ammaestratu restituisce u corsu involuntariu ma ineluttabile versu a fine tragica. Ma, puru cù un tema chì puderia esse pisivu, l’autore chì mette in scena persunaghji custruiti, attuali, riprisentativi è attempu individualizati, riesce à prupone un sguardu più sensibile chè muralizatore nant’à stu tristu affare chì, da veru, ferma in e memorie.

Certe stonde sò cusì putente, pesanu tantu nantu à l’anime chì omu ùn pò mai cuntà le chjare. Fermanu in u chjaroscuru. Tuttu ci volta à l’arringuersciu, sottusopra. U sonu è e figure ùn s’appaghjanu più. A crunologia hè stracciata. Tandu, quelli chì e contanu ponu sembià o scemi o bugiardi à quelli chì stanu à sente. Perchè ogni testimunianza ùn s’assumiglia à l’astre. Perchè ogni testimoniu cambia versu secondu l’ora è a stagione.

Ci n’arricurderemu, Pasquale Baldovini, Albiana-Cullezzione Calamaii

Da leghje ancu : Qual’hè chì hà tombu à Gilac ?