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Tes ombres sur les talons de Carole Zalberg

En 2019 Carole Zalberg a reçu le prix Musanostra pour « Où vivre » .

« Tes ombres sur les talons »,  paru en février 2021 aux éditions Grasset, roman « lumineux et dérangeant » retrace la trajectoire de Melissa, une jeune fille fragile et égarée, mais qui saura retrouver un chemin.

Par : Janine Vittori

Dès l’adolescence Melissa adopte un uniforme « chemise blanche et jean noir ». Elle bannit la couleur de sa tenue. Son apparence reflète la grisaille et la monotonie de sa vie.

Elle grandit dans une famille modeste, attachée à ses habitudes. Les jours, les mois, les années s’écoulent, sans chagrin mais sans surprise ni plaisir. Le décor inchangé et fané de la salle à manger, les menus immuables du dimanche, la répétition des mêmes discussions, voilà le cadre terne de la maison familiale. Mais cela ne paraît pas vraiment peser sur Melissa qui réussit brillamment ses études secondaires.

Et elle quitte ses parents pour intégrer une prépa prestigieuse à Paris.

Dériver

L’arrivée à Paris ne ressemble pourtant pas à un nouveau commencement. La bonne élève ne se sent pas à sa place parmi ses condisciples du lycée parisien. Elle est déracinée, « transplantée » dans un milieu qui lui est complètement étranger. Elle voudrait avoir l’aisance des étudiantes de sa grande école ; mais acquérir, à l’aube de l’âge adulte, une culture sociale n’est pas facile. Elle essaie de rêver mais comment faire quand on a aucune idée du bonheur ?

Une réussite aux examens, une intelligence vive, ne lui servent pas de passeport pour s’intégrer dans le monde du travail. Melissa est « littéralement paralysée ». Son esprit sait ce qu’il faut faire pour accomplir des tâches professionnelles mais son corps n’obéit pas. Elle continue à chercher refuge sur les réseaux sociaux. Sur son blog, Artemis, son double, est spirituelle et libre ; elle a du succès.

Avec le personnage de Melissa, son inadaptation, sa fuite dans le monde virtuel, Carole Zalberg s’empare d’un sujet en prise avec les questions notre époque. L’auteure l’entraîne dans une dérive vers une Ligue identitaire xénophobe. La jeune femme qui n’arrive pas à se trouver, à grandir, se choisit un tuteur, un homme à admirer, à désirer : le leader d’un groupuscule haineux. Sa part sombre monte à la surface, sa haine de soi se mue en haine de l’autre jusqu’à participer à un coup de force qui provoque la mort de Mehdi, un enfant migrant âgé de dix-huit mois.

S’éloigner pour mieux voir

Après ce drame Melissa quitte la France sans un adieu. Elle fuit ses échecs, ses erreurs et sa mauvaise conscience. L’ombre de cet enfant la hante. 

À lire aussi : Peter Blake, On the balcony

La deuxième partie du roman s’intitule Les errances. Dans le Nouveau monde Melissa ne cesse de se déplacer. New-York, Key West, Pittsburgh, l’Alaska.  Elle semble aller à l’aventure. Mais ses détours ne sont pas des égarements. Elle ne fait plus fausse route. Dans l’immobilité de son ancienne vie elle s’écartait de sa vérité. En Amérique elle entame un mouvement de devenir. Petit à petit, au fil des mois et des rencontres, elle apprend à être. Elle se réapproprie enfin de son corps et de son esprit « …il était temps. Pour Mélissa. De réintégrer sa vie. »

« Tu n’as pas les yeux fermés, pourtant. » 

Les ombres

Après la mort de Medhi Melissa a évité la confrontation avec l’image de l’enfant. 

Cette image de l’enfant, mort d’hypothermie dans les bras de sa mère parce que des hordes de manifestants les ont empêchés de rejoindre un centre d’hébergement, a fait la une de tous les journaux.

Melissa n’a pas vu l’enfant mort, elle a vu son image, comme nous avons vu celle d’Aylan. La photo du journal jette un voile sombre sur sa vie, la couvre d’une ombre. Cette ombre de l’enfant disparu qui l’oblige à fuir mais reste collée à ses talons dans sa fugue. Et c’est cette ombre qui lui permet de trouver le chemin de sa conscience.

 Le roman de Carole Zalberg finit bien. Il s’achève avec la rencontre de l’amour et l’espoir d’ « un avenir heureux ». Comme dans les contes, le personnage a subi des épreuves qui lui ont permis de construire son identité. Mais chez l’auteure il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de bonne conscience.

Dans la dernière page du roman, Melissa ouvre ses yeux sur la beauté d’un paysage de Corse. En refermant le livre, le lecteur garde, imprimée dans sa mémoire, la musique douce et poétique d’une voix profondément humaine.

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Soie, d’Alessandro Baricco

Écrit par Alessandro Baricco et publié pour la première fois en 1996, Soie raconte les expéditions au Japon entreprises à la fin du XIXe siècle par un homme qui voulait sauver ses élevages de vers à soie. Un roman de voyage et une histoire d’amour impossible, mais aussi une magnifique fable sur le sens de la vie.

Par : Agnès Ancel

Alessandro Baricco est un écrivain italien passionné de musique, qui écrit ses livres comme une partition, pour nous offrir la plus belle des symphonies. Rythmé par des refrains, l’auteur déroule Soie tel un poème qui rappelle l’Illiade et l’Odyssée d’Homère. Donc, l’histoire commence en 1861… Cette année-là, Baudelaire publie la seconde édition des fleurs du mal et Émile Zola demande la nationalité française. Quant à Hervé Joncour, il quitte sa Pénélope, Hélène pour Alessandro Baricco ; et part pour le Japon acheter des vers à soie. De son voyage, l’auteur n’en écrira que quelques lignes, comme un refrain qui rythmera chacun de ses départs.

Seules de légères modifications imperceptibles troubleront ce leitmotiv et interpelleront le lecteur. Mais il s’attardera longuement sur Hara Kei ; le vendeur de vers à soie et son exotique compagne, dont les « yeux n’avaient pas une forme orientale ». Ainsi Hervé Joncour laisse sa femme seule durant de longs mois. De sa vie en l’absence de son mari, Alessandro Baricco ne nous contera rien. On laissera notre imagination vagabonder lorsqu’une phrase anodine sèmera le doute dans nos esprits embrumés par la délicatesse d’une caresse. C’est cela aussi ce doux roman, remettre en cause nos certitudes. En attendant notre héros voyage. Il découvrira un monde de raffinement et de sensualité et reviendra pour mieux repartir, jusqu’à ce que la guerre signe son dernier périple.

Ivresse des sens

Ce livre poétique, sublime l’âme. L’auteur sème des indices tout au long du parcours, par quelques mots égrenés ici ou là, où chacun y verra ce qu’il souhaite entendre. Pour ma part, je pressens que l’histoire principale est non écrite et se déroule au village durant les absences d’Hervé Joncour. Baldabiou, autre personnage énigmatique du livre qui décide en filigrane de la vie de notre héros, contribue à la naissance de ce sentiment. Baldabiou c’est l’ombre cachée du roman. Fil rouge de l’histoire, il irradie une aura magique illuminée de mystère. Magicien de l’âme ou Lucifer, il ne nous laisse pas indifférent.

À lire aussi : Les vies sous le seuil de Jean-Louis Giovannoni

Ce conte philosophique est certainement un secret. Alessandro Baricco nous invite à chercher notre vérité intérieure ; à en décoder les symboles et à partir à la conquête de notre « soi », terme cher au psychanalyste Carl Gustav Jung. Remplie de poésie, l’auteur sublimera son œuvre par une lettre sensuelle qui rappellera les romans érotiques japonais interdits des années vingt de Kafû et Akutagawa. Soie c’est tout cela. Une ivresse des sens, de la douceur et de l’amour. Alors surtout ne passez pas à côté de ce joyau qui se découvre comme un trésor interdit, envoûtant et aussi léger qu’un voile de soie.

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Leïla Slimani et le parfum des fleurs la nuit

Lors d’une déambulation nocturne au musée vénitien de la Pointe de la Douane, Leïla Slimani se laisse aller à l’introspection et part à la rencontre de ses fantômes. Un récit intimiste mais aussi un texte profond sur la création littéraire.

Par : Caroline Vialle

Le titre lui-même est mystérieux. Quelles fleurs ? Quelle nuit ? Pour qui ? C’est elle-même, cette fois-ci, qu’elle va mettre en scène. Leïla Slimani nous ouvre les portes de son intérieur, à la fois son bureau et son cœur. Son musée et ses émotions. Ce musée qui, pour une nuit, va lui appartenir tout entier. En fait, dans lequel elle accepte de se laisser enfermer, pour mieux faire ressurgir ce moi profond et qu’elle partage sans fard ni tabou. C’est au sein de la « Punta della Dogana, monument mythique de Venise » ; un ancien entrepôt qui recueille une parcelle de cet art contemporain, et pour lequel elle n’a jamais eu de sensibilité particulière, qu’elle va aller chercher ce souffle de vie essentiel à exprimer encore et toujours le meilleur de ce qu’elle a à donner.

« …ces moments de l’écriture où l’on tente de saisir l’ambigu, le flou, le gris. »

Leïla Slimani nous raconte sa nuit d’errance à travers des œuvres pour lesquelles elle va s’étourdir à comprendre « l’art ». Celle qui la touchera vraiment sera l’artiste libanaise Etel Adnan, peintre et poétesse qui la ramène probablement le plus à son art à elle : l’écriture.
Mais aussi à sa propre identité. Car toutes deux ont en effet grandi dans un pays arabe, toutes deux sont immigrées. Et femmes. La ramène-t-elle dès lors également à ses propres fragilités ? Ces fragilités dont elles semblent avoir tiré leur source d’inspiration. Et leur force.

À lire aussi : Le pays des autres de Leïla Slimani


« Je n’ai pas peur de la mort….. C’est la fin des conflits et des malentendus. … Ce que je crains, c’est la résistance du corps. La déchéance…. »

Sa madeleine de Proust

Ainsi, ces œuvres qu’elle s’efforce d’interpréter à travers sa sensibilité, la font voyager dans ce qu’elle est profondément. Mais la ramènent malgré tout à sa propre création artistique, par le pont qui se crée entre cette exposition éphémère et la littérature. C’est un retour sur l’enfance par le galant de nuit qui est sa madeleine de Proust, et inévitablement la nostalgie d’un paradis perdu qui prend le dessus et ramène chaque lecteur à son propre cheminement. À ce que chacun laisse derrière lui en quittant l’enfance et parfois beaucoup plus.

« Exister c’était à la fois sortir de soi et de chez soi. Il ne pouvait y avoir d’individualité, de liberté, sans arrachement. »

De cette enfance passée dans un pays où la femme est entravée dans sa liberté par des mœurs ancestrales ; Leïla garde le souvenir d’une liberté à la fois autorisée, voire encouragée par la « cellule familiale » ; qui pour elle ne s’est pas faite prison, mais contenue à l’extérieur par les lois qui régissent son pays d’origine.
En parcourant avec elle ces œuvres qui lui deviennent de moins en moins hermétiques, et qu’elle nous rend vivantes et vibrantes, c’est sa part poétique qui s’exprime avec une force vive ; et ce, qu’elle nous parle d’enfance, de liberté ou d’attachement à un Dieu ou à un amour. 

Le dilemme intérieur


« Si nous ne pouvions plus croire à rien, il restait toujours la poésie qui,…., ne mourrait jamais. »

Et en parcourant avec nous ce qui la rattache à son père, elle ose se livrer avec un courage rare : s’il fallait choisir entre la disparition de son père et son destin d’écrivain, l’un ayant permis l’aboutissement de l’autre, elle reconnaît ne plus être sûre de rien. Mais de toute évidence, nous ramène à nouveau vers notre moi profond. Qui d’entre nous ne s’est jamais posé ce genre de dilemme intérieur, écarteleur et soulagé au fond de ne pas avoir à choisir ce que la vie se charge de choisir pour nous… ?

« Parfois je me demande…. Si je devais choisir entre ta survie et l’écriture, qu’est-ce que je ferais ? …. Les écrivains sont des monstres. »

Au bout de la nuit, c’est le retour au jour et à la vie italienne lui permettant de s’extraire de cet enfermement qui l’a amené à repenser les notions de liberté et de destin si chères à son cœur. Ce destin qu’elle a arraché par la force de l’écriture en ouvrant les portes d’un « eldorado ».

S’agit-il finalement du galant de nuit, ou les fleurs de Leïla Slimani sont-elles tout simplement les œuvres d’art et ses pensées vagabondes qui délivrent un parfum à la fois doux et nostalgique de sa nuit au musée ? 

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La Familia grande de Camille Kouchner

Dans La Familia grande, Camille Kouchner accuse de viols répétés sur son frère, alors adolescent, leur beau-père Olivier Duhamel. Un récit glaçant qui interroge sur le fléau trop souvent tu de l’inceste.

Par : Audrey Acquaviva

La Familia grande de Camille Kouchner, paru aux éditions du Seuil est le récit de plusieurs déchirements douloureux et successifs vécus au sein de sa famille. Le premier de ces déchirements est la perte de sa mère par son éloignement tant physique qu’émotionnel, car celle-ci a dû vivre un deuil impossible à faire. Le suicide de sa propre mère qui l’éloigne de la personne solaire et aimante, libre et engagée qu’elle était. Bienveillante, la mère de l’autrice se mue en une personne agressive et distante. Alors impuissante et silencieuse, cette dernière, à peine sortie de l’enfance, ne la reconnaît plus.

Le deuxième déchirement concerne l’inceste que subit son frère jumeau, victime de son beau-père. Dans la confidence et ayant promis le silence, la jeune fille verra s’engager en elle une lutte intestine. L’effroi causé par la réalité de ces actes se mêlera à l’amour vis-à-vis de cet homme aimant, qui participe pleinement à son éducation. Ainsi l’autrice aborde-t-elle le conflit que vivent les victimes d’inceste, car elle est aussi une victime et mettra des années à le réaliser. Peu à peu, la figure du beau-père se fissure. Peu à peu, l’amour filial qu’elle lui porte se délite.

Le chef de clan

Le troisième déchirement est causé par la trahison de la mère à l’encontre de ses trois premiers enfants. En effet, au moment où le secret est révélé, elle refusera la vérité. Elle ira jusqu’à accuser son fils, la victime, de lui avoir volé son mari et finira par soutenir ce dernier. Le quatrième déchirement aura lieu avec la familia grande qui mêle famille et amis. Face à la révélation du secret, ils seront nombreux à choisir le silence interprété par les enfants comme de la lâcheté ou de la soumission face à la toute-puissance du chef de clan ; personnage reconnu et qui fait référence dans les sphères sociales et politiques françaises.

La fratrie s’éloignera de ce microcosme qui s’arrange d’une telle omerta. L’honnêteté est-elle un luxe, est-elle possible auprès d’un personnage aussi puissant que charismatique ? Est-on prêt à en payer le prix ? Par les restitutions de ces événements, le livre interroge l’attitude des adultes face aux enfants. D’une part sur la capacité des premiers à accompagner les seconds dans le monde, et d’autre part sur celle de les protéger ou de les trahir. Et quand l’adulte trahit, comment l’enfant peut-il continuer d’avancer ?

Malgré l’âpreté de cet émouvant témoignage, certains passages émeuvent par la grâce qui s’en dégage ; comme ceux qui évoquent la mère et la belle complicité qui la liait à l’autrice. Il s’agit d’une véritable déclaration d’amour. Et comme toutes les amours maternelles, cet amour est fondateur. Cependant, bien qu’immense, il vacille et devient, beaucoup trop tôt, un paradis perdu. L’autrice aime toujours sa mère : la lettre qui clôt le récit nous le prouve. Mais son amour a évolué. Désormais, il est départi d’illusions, éclairé par l’expérience de la trahison et de la douleur.

D’autres portraits ponctuent le récit. Celui du père qui viendra tardivement, mêlant admiration et exaspération. Celui de la fratrie aussi. De la tante aimante et combative. De la grand-mère. Le bonheur et la belle vie semblaient assurés, malgré le divorce de ses parents. Tout paraissait prometteur : un milieu privilégié, la famille agrandie l’été à Sanary, lieu de l’enfance et de la liberté. 

Dans le secret et le silence

La Familia grande est un récit autobiographique. On retrouve de nombreux marqueurs comme le “je”, le “nous”. Un cadre spatio-temporel précis dans lequel l’autrice livre son histoire et présente sa famille toutes générations confondues. Elle y évoque l’importance de la maternité, de l’amitié, des amours dont certains sont salvateurs.

Le récit traverse plusieurs périodes de vie. D’abord celle de l’enfance, où sont posés les principes éducatifs comme notamment celui de ne rien expliquer ; le silence et l’excellence exigée. Puis celle de l’adolescence marquée par deux drames personnels : l’éloignement de la mère et l’inceste que les jumeaux doivent vivre dans le secret et le silence. Elle tentera de dépasser ces traumatismes durant l’adolescence et une partie de leur âge d’adulte. L’utilisation du présent de narration donne l’impression d’être au cœur des faits et de l’introspection. Et par un recours à l’oralité ça et là, les scènes sont encore plus présentes. Et même si le commentaire est rare, l’autrice tente de coller au plus près des faits, afin d’y restituer également ceux qui la hantent et qu’elle a parfois du mal à saisir avec précision. 

La Familia grande évoque la mécanique du silence vécu comme un piège, une promesse ou un reproche. Ce silence que les jumeaux s’imposent aura des conséquences. L’un fuira cette horrible réalité, refusant d’y penser et se construira en dehors d’elle. Tandis que l’autre enfermera le monstre en elle.

Tel une hydre qui danse

Dès lors, elle est partagée entre l’obligation de faire comme si de rien n’était et la culpabilité. Monstre qui vit en elle et la téléguide. Qui la ronge, lui prend son air et qui sera difficile à dompter. Ceci avec les effets sur la physiologie que la psyché peut imposer. C’est à cause de lui que son corps souffrira, maigrira, aura du mal à respirer et tentera de s’effacer. À cause de lui, qu’un temps, elle aura du mal à se concentrer, qu’elle aura du mal à vivre et à aller vers l’autre. C’est une “hydre qui danse” en elle jusqu’à “enlacer son cou”.

À lire aussi : Le Temps gagné, premier roman de Raphaël Enthoven

Mais ce monstre finira par s’affaiblir grâce à un tuteur de résilience qui l’aidera à respirer de nouveau. Néanmoins, suite à ce drame, se pose la question de la construction et de la résilience de ce silence solidaire, de ces trahisons successives. Il continuera à s’affaiblir avec la fin du silence. Tout d’abord au sein de la famille où l’on suivra tour à tour la réaction de chacun ; comme le déni de la mère, ou la solidarité du frère aîné qui prendra fait et cause pour les jumeaux, ou encore, la combativité de la tante ; autant que la colère explosive du père qui se mue en silence pour respecter le choix de son fils.

La familia grande, promesse de protection et d’amour s’est révélée bien fragile en se soumettant au despote aux allures paternaliste qu’était l’époux, l‘ami, le professeur, l’érudit. La fin du silence est imposée par la promesse à son frère face à l’urgence de certains événements. Plus tard, à la mort de la mère, l’affaire sera portée en justice pour crime. Camille est soulagée d’entendre la qualification de la souffrance subie par son frère dans la bouche d’un des avocats. Grâce à la justice et à la littérature, elle a terrassé le monstre et peut enfin vivre. 

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Jacques Fusina et le petit soldat

Dans « Le petit soldat », Jacques Fusina raconte l’histoire à la fois personnelle et universelle d’un jeune homme parti faire la Grande Guerre. Un roman aux mots délicats et choisis, récompensé du Prix de la Collectivité territoriale de Corse en 2015.

Par : Marie-Jean Vinciguerra

Jacques Fusina a touché avec bonheur à tous les genres. Cet universitaire distingué, linguiste et spécialiste des sciences de l’éducation, s’est affirmé également dans bien d’autres domaines comme un maître. Poète, parolier, essayiste, chroniqueur, nouvelliste, il ne lui restait plus, dans le champ littéraire, qu’à tenter l’aventure du roman. C’est chose faite et pari gagné. Avec  Le petit soldat , publié par les éditions Albiana, il nous offre un magnifique livre dont il convient de saluer l’originalité et la force émotionnelle

Élégance, délicatesse, art de la nuance, humour discret. Pour tout dire, cette grâce singulière qui fait apprécier l’homme se retrouvent dans l’écriture de sa dernière œuvre. Cette fois, de plus ample respiration, il s’agissait de mettre en scène, dans un roman d’apprentissage et d’initiation sur fond de guerre, trois personnages pour incarner un héros réel : Le « petit soldat » corse tombé « au champ d’honneur ». Cet oncle dont il porte le nom et le prénom. La difficulté était de taille : en dehors d’une « vieille photographie », le petit soldat n’a laissé aucune trace. Seul recours pour inventer le réel : le travail d’écriture, de recréation de l’imaginaire à partir de documents à débusquer patiemment «Vous êtes trois» s’exclame  le narrateur : Deux Corses de la Castagniccia et « le professeur » niçois. Subtile autofiction déguisée ?

Trio d’une amitié fusionnelle

Certes, on y reconnaîtra trois facettes de la personnalité de Jacques Fusina. Amour du savoir, réserve, respect des valeurs morales. Et pourtant, admirable puissance de l’imagination. Chacun de ces personnages du trio d’une amitié fusionnelle, vit d’une vie propre. À partir de l’histoire du petit soldat et de ses deux camarades de combat -histoire narrée quasiment au jour le jour- ; le récit déroule une vaste fresque. Celle des quatre années de « la Grande Guerre » de 14-18. Tragique épopée de tous ces soldats sacrifiés dans une sinistre boucherie. 

Qui raconte ? Cette voix qui interpelle, tantôt, le petit soldat (« toi », « tu »), tantôt le trio (vous). N’est-ce pas, dans le même temps, la voix du petit soldat, la prosopopée de tous les soldats, la voix de l’auteur parlant à leur place comme s’il lisait dans leur âme. Le narrateur sait faire mentir le mot de Sartre sur Mauriac. Oui, il se met bien à la place de dieu, mais son dieu à lui est un artiste. On admirera le paradoxe d’une écriture qui prend son temps, sans être bavarde. Elle évite de tomber dans un autre piège, celui d’un « discours fleuve ».

À lire aussi : Jacques Fusina : écrire en Corse

Le héros (petit soldat/et auteur) a appris de son père que « les mots ça se pèse, ça s’économise ». La phrase ample, harmonieuse, limpide, est parfaitement maîtrisée. L’émotion ne rompt pas la syntaxe. Contenue, elle en sort même renforcée. Le récit est rythmé par les interpellations « vous », « tu » qui constituent autant de reprises de souffle et de rebondissements pour une action dont le caractère nécessairement répétitif risquait de produire un effet d’ennui. La guerre est décrite au plus près de ses terribles réalités. Et avec une hauteur de vue qui permet d’embrasser toutes les péripéties du drame et d’éclairer les zones d’ombre d’un conflit absurde.

On s’y croirait

Enfin, le narrateur nous donne à la fois, le point de vue du fantassin – celui de Fabrice del Dongo à la bataille de Waterloo – et celui de Dieu. D’un Dieu qui perçoit les choses dans leur totalité. La remarquable documentation, s’appuyant notamment sur le carnet de marche du régiment au jour le jour, le souci du détail significatif rendent compte, jusqu’à l’hallucination du terrible « vécu » du soldat… Péché de pointillisme ? Le choix des détails, la précision des mots pour désigner les choses, l’érudition restent de bon aloi. L’effet produit est d’authenticité. On s’y croirait. « Le petit soldat », roman de formation, se place sous le signe de l’amour du savoir. Émouvante petite société des trois amis et frères de combat, qui, dans les tranchées et sous la menace constante de la mort, reste avide de comprendre et d’apprendre ! Jacques Fusina, maître dans l’art pédagogique, sait rendre le lecteur plus intelligent.

 L’auteur a relevé un autre défi, celui de faire de la bonne littérature avec de nobles sentiments. Tout en dénonçant la folie des hommes et la férocité des temps, refusant la haine, il sait faire passer un message d’amour et de paix.                           
Malgré la note finale marquant une désespérance, l’évocation d’un tableau de Magritte où Paix et Liberté sont sous la menace d’un canon, « Le petit soldat », œuvre tonique, affirme avec éclat que le dernier mot appartient au créateur.

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La langue de sa terre

Notre langue est-elle figée comme les pierres de nos maisons défient le temps ? Notre culture conditionne-t-elle nos mots ? Pour l’auteur, notre langue est aussi le reflet de notre conception de la terre et de la manière dont on s’y projette.

Par : Kévin Petroni

Per ùn perdesi, fà cum’è i viottuli di e machje :

amparà à la mente a lingua di a so terra

Jacques Fusina, Brefs

Parménide commence son poème par une image très dynamique (πποι ταί µε φέρουσιν, ὅσον τ΄ ἐπἱ θυµὸς ἱκάνοι). Une cavalcade de chevaux entraîne un homme selon son désir, sur une route incertaine, à la poursuite de la vérité et de la sagesse (Χρεὼ δέ σε πάντα πυθέσθαι ἠµέν Ἀληθείης εὐκυκλέος ἀπρεµὲς ἦτορ). Il n’y a pas de plus belle conception de la vie humaine que cette image d’un homme, “regardant toujours vers le Soleil” (αἰεὶ παπταίνουσα πρὸς αὐγὰς ἠελίοιο) ; tourné inexorablement vers l’avant, incapable de se fixer et de se définir.

Montaigne ne dit pas mieux que le philosophe grec : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme ; il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme ». Et Voltaire non plus dans le Philosophe ignorant : « Ainsi arrêtés dès le premier pas, et nous repliant vainement sur nous-mêmes, nous sommes effrayés de nous chercher toujours, et de ne nous trouver jamais ». Nous sommes orphelins de toute lignée, de toute filiation, de toute justification. Nous ne savons pas qui nous sommes. Incapables de nous donner une origine, nous ne cessons par nos actes, nos découvertes, nos échecs et nos succès de corriger et de bâtir notre vie.

Une île qui renferme et pétrifie

Tout part de cette origine dont nous sommes privés, et tout retourne vers cette ignorance : Ξυνὸν δέ µοί ἐστιν, ὁππόθεν ἄρξωµαι· τόθι γὰρ πάλιν ἵξοµαι αὖθις. (« il m’est indifférent de commencer d’un côté ou de l’autre ; car, de toute façon, je reviendrai sur mes pas »). La phrase semble pour le moins ironique de la part d’un auteur qui démarre son texte au galop, c’est-à-dire sans point de départ. À moins que le départ ne soit précisément cette course folle, sans origine et sans fin préétablie. Le mouvement, toujours le mouvement de cette course de chevaux lancés à l’aventure par notre désir et notre liberté. Disons-le par notre incomplétude.

Bon nombre d’auteurs s’évertuent pourtant à parler la langue de leur terre ; comme l’écrit si joliment Jacques Fusina, et surtout ceux qui cherchent à s’en détacher. En Corse, nous ne pouvons que penser à Marie Susini, Angelo Rinaldi et Claude Arnaud. Tous trois liés à une île qui les renferme et les pétrifie. Marie Susini décrit la Corse comme le lieu « des premiers matins du monde », « le dernier reste de l’immense chaos qui déchira la nuit ». C’est le lieu où tout commence et tout finit (« C’est en soi qu’elle trouve son origine et sa fin »). Le lieu de « l’inquiétude » où toute vie humaine se trouve figée, « transformée en destin ». Un lieu « terrifiant dans sa rigidité », « pétrifié dans l’exaltation ». La Corse est une « renfermée », titre de l’ouvrage de Susini, qu’il faut fuir ; “fuir sur le champ”, de peur de finir en pierre.

Angelo Rinaldi avait, lui aussi, perçu ce mal du pays natal, qui cherche désespérément à vous emprisonner. Dans Les jardins du Consulat, il évoque cette phrase d’Ernest Jünger, « La mort est notre premier souvenir » avant de rendre hommage « à ce pays d’où vient [le héros du roman] et où les plus belles maisons sont des tombeaux ». Certes, Angelo Rinaldi laisse l’interprétation de son œuvre au lecteur, il use de la fiction pour dissimuler la Corse derrière un voile d’incertitude. Mais de nouveau c’est bien l’image de l’île, et des routes du Cap, parsemées de croix et de caveaux, qui rencontre notre vue.

Le mal de l’île

Comment ne pas voir notre île, renfermée dans un temps qui n’appartient qu’à celui des tombes et des montagnes arides injurieusement dressées contre les assauts de la mer ? Un temps qui n’appartient pas au temps des hommes. L’île ne leur accorde d’ailleurs qu’une seule présence possible : la mort. Le mal des ruines, dont parle Claude Arnaud dans son texte, définit assez bien le mal de l’île. Il s’agit de cette tension entre la permanence du lieu et le devenir des hommes. Nous avons beau revenir sur nos pas, compter les années qui passent sur le sable fin, elles ne semblent pas avoir de prise sur lui. Ce n’est pas ce qui change qui nous gêne, c’est ce qui reste le même. Parce que nous savons, à travers les traces laissées dans cette même maison, que rien ne bouge et que, pour autant, tout y est différent :

L’odeur de renfermé m’avait fait reculer, comme si je redoutais ce mal des ruines qui frappe certains archéologues quand ils découvrent une civilisation révolue. J’avais senti la tristesse foncière de notre passage sur terre, que les siècles réduisent immanquablement en poussière. Seuls quelques objets de fer ou de bois semblaient résister à la mort programmée de tout (P.40).

L’enfance est là, et pourtant, nous y avons été délogés – déportés un peu plus vers la mort. Ce qui ne change pas nous rend remarquable. Ce qui a considérablement changé les personnes qui sont parties, les maisons qui ont été abandonnées. La vie qui s’éteint dans l’indifférence du soleil et du vent marin.

La langue des pierres

Vous aurez noté l’occurrence, presque l’hommage de Claude Arnaud à Marie Susini : “l’odeur de renfermé m’avait fait reculer”. Nous ignorons si le renfermé est issu de la simple odeur de cette maison, des souvenirs familiaux ou de sa représentation de l’île. Sans doute, des trois. Toujours est-il que cette phrase trahit une grande crainte, tout comme celles de Rinaldi et de Susini : le sentiment que sa parole ne soit hantée ; voire possédée, par le pays natal. L’image de la pétrification, qui se retrouve dans les trois textes, n’est pas innocente. Dans la Genèse, la femme de Loth, après avoir quitté Sodome enflammée par la colère de Dieu, s’était tournée vers la ville, avant d’être changée en statue de sel. Pétrifiée, elle aussi, prisonnière de sa terre.

Devons-nous pour autant parler la langue des pierres, lorsque nous parlons la langue de notre terre ? Si la terre emprisonne les auteurs, la Corse se trouve également enfermée dans la représentation d’une île immémoriale, sublime et archaïque. C’est une vision dans laquelle la vie des insulaires est figée ; voire totalement absente. Les clichés de Chris Marker et de Raymond Depardon montrent des maisons sans le moindre confort. Ainsi que des montagnes et des plaines austères, parfois habitées par de vieilles femmes. La pierre est présente dans les moindres recoins : les maisons prolongent les crêtes pierreuses, les bancs sont improvisés. Tout le paysage est pétri par la roche, le tout en noir et blanc. Couleurs qui trahissent tant la visée de ces photos : le désir de figer à jamais la Corse dans l’enfance.

Sa nature sauvage

Marie Susini ne le cache pas. Le développement économique de la Corse s’oppose à sa “nature sauvage” ; l’opposition entre nature et culture permet à Susini de motiver sa représentation d’une terre renfermée qu’il faudrait conserver ainsi :

Entre elle et l’homme, ascétique et fermé, il y a, ici plus que partout ailleurs, identité, harmonie tacite, rigoureuse, dans la force intime, dans la vertu.

Préserver la Corse de la modernité revient ici à protéger l’enfance de Susini et sa conception archétypale de l’île. C’est la même idée que défend Claude Arnaud dans son ouvrage ; par la distinction entre la Corse, terre à l’abri de l’histoire, terre de l’enfance, et le continent, terre où l’histoire peut se réaliser, terre de la maturité. La Corse, terre où l’on se contente d’être, et le continent, terre où l’on doit faire. La langue des pierres s’accompagne toujours de la langue du faire. Angelo Rinaldi écrirait : Paris, et sa province.

Il faudrait dire que Barrès a tort : la terre ment. Notre enfance, les souvenirs que nous conservons, ne donnent du lieu qu’une image imparfaite. Les auteurs de l’exil livrent une version très maladive de la Corse où la communauté s’oppose à la liberté individuelle. Rinaldi, Susini, Arnaud, ont le mal du pays. Non pas que ce pays leur manque, aucun d’eux ne souhaite l’habiter ; ils ont le mal du pays parce qu’ils ne parviennent pas à s’en défaire. La liberté ne les soustrait pas à l’inquiétude et à l’étouffement. La Corse se révèle dans la souffrance qu’elle suscite. Elle est l’essence et la fin de toute chose. Cette origine par laquelle les auteurs négocient leur vie : partis pour revenir, revenus pour partir.

Comment définir la langue de sa terre ? Il ne s’agit pas de la langue de Barrès, celle de la terre et des morts, du village éternel. La terre dont il est question est celle que nous recueillons, celle que nous nous donnons.

La terre que nous donnons

Je suis particulièrement attaché au Cap Corse. J’y ai passé la plus grande partie de ma vie, j’y passerai ma mort. Mon grand-père est issu d’une famille de pêcheurs de Brando. Il a passé les années de guerre, dans une petite grotte de Cap Sagro, avec ses sept frères et sœurs. Je m’y arrête souvent pour observer les cannes et les herbes qui anéantissent les jardins aménagés par mon arrière-grand-père. Ainsi que la petite cabane ravagée par les vagues et la rouille. Une autre branche de ma famille, les Giustiniani, a fondé l’église de Lavasina. Lorsque je prends la route pour me rendre à Macinaggio, j’ai toujours une pensée pour mon arrière-grand-mère, enterrée dans un de ces tombeaux qui se dressent sur la route, entre Miomo et Erbalunga.

Église Notre Dame de Lavasina

Si cette route constitue une part de ma vie, elle ne constitue pas pour autant “ma terre”. Lorsque je pense au Cap, je songe particulièrement à l’autre versant de la montagne, celui qui relie Pino à Saint-Florent. Pour moi, cette route est indéfectiblement liée à une femme que j’ai particulièrement aimée et pour qui je n’éprouve plus rien aujourd’hui ; néanmoins, entre Nonza et Farinole, je ne peux m’empêcher de songer à ce qu’elle m’a appris : la liberté. Je ne peux m’empêcher de revoir une part de ce passé qui fait partie de ma terre. Une terre très personnelle, très individuelle.

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La langue de sa terre, au fond, est celle dont nous faisons usage pour définir notre vie. Elle n’est pas le produit de nos racines. Ce n’est pas un mal du pays qui finit par causer beaucoup de mal à ce même pays à travers une représentation faussée. La langue de sa terre, c’est la poussière du char levée par la cavalcade de quelques chevaux en devenir.

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La littérature jeunesse selon Pierre Fondacci

Figure incontournable du monde de la culture corse, enseignant bilingue et conseiller pédagogique en langue et culture corse, Pierre Fondacci est décédé en 2017. Ses réflexions sur la littérature et la jeunesse demeurent cependant d’une inaltérable actualité.

Par : Pierre Fondacci

Le choix des ouvrages destinés à la jeunesse est parfois délicat. On a peur de proposer des œuvres trop longues ou trop difficiles. C’est qu’on nie la capacité de l’enfant à interpréter, et ce dès son plus jeune âge.

Puis, c’est dans la réflexion, la recherche de sens qu’il prend plaisir à lire. Lui proposer des textes où tout est évident et connu peut l’éloigner de l’envie d’avoir recours au livre pour se distraire et surtout pour avoir besoin de comprendre (comprendre étant la préoccupation préférée de la jeunesse)…

En fait, le livre place le jeune lecteur dans une situation de problème ouvert : ce n’est pas l’auteur qui détient le sens du texte. L’éditeur, par l’apport de l’illustration, propose parfois une interprétation de l’œuvre. Mais le livre n’existe et ne prend de sens que parce qu’il est lu.

Chercheur de sens

C’est le lecteur qui a le rôle capital, qui crée sa lecture en se plaçant comme « chercheur de sens ». Ainsi l’enfant justifie ses hypothèses en allant chercher les indices dans le texte ou dans l’image qui l’accompagne (l’image peut avoir des relations différentes avec le texte : redondance, complémentarité, voire même divergence…). L’image participe, tout autant que le texte au travail d’élaboration d’une signification.

À lire aussi : Sur les traces de Nietzsche

Ne choisissons donc pas nécessairement les livres pour enfants les plus simples : c’est par la complexité qu’on éveille. La littérature convoque des dimensions esthétiques qui contribuent à la formation du jugement, du goût et de la sensibilité. Elle se fonde sur l’analyse d’époques ou de genres différents. Elle enrichit la perception du réel et de l’imaginaire. Ouvre l’esprit à la diversité des situations humaines, invite à la réflexion sur ses propres opinions et sentiments. Enfin, elle contribue à la connaissance des idées et à la découverte de soi.

Alors, parents, grands-parents, enfants : lisons. Pour le plaisir de lire !

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Les vies sous le seuil de Jean-Louis Giovannoni

Qu’est-ce qui se niche dans les interstices de nos existences ? Au fond, l’être est-il différent d’un fourmillement de nuisibles ? Autant de questions que se propose de traiter Jean-Louis Giovannoni dans Sous le seuil. Un récit à la fois cruel et doux, dans lequel il explore les limites de notre humanité.

Par : Francis Beretti

Sous le seuil, la pourriture. Des colonnes de fourmis se faufilent sous les racines d’un châtaignier. Les cloportes se cachent sous les pierres, sous les souches pourrissantes.

Dans l’humidité des sous-bois en novembre, « la terre regorge de lombrics et de taupes ».  Les blattes grouillent sous le dallage. Des lombrics aèrent la terre. Des pucerons surabondent. La nature est cruelle. Ainsi, la mante religieuse qui dévore le mâle ; pourtant porté de bonnes intentions. Les hirondelles avalent les mouches en plein vol. Belettes, renards et serpents se repaissent de leurs proies innocentes.

Cruauté envers l’homme : un passant dévoré par les sangsues agonise. Cruauté de l’homme. Des enfants capturent des araignées et des scorpions pour se régaler d’un combat perdu d’avance. Les villageois font la fête autour d’une bête sacrifiée : «Porc, tête en bas, pattes arrières pendues au gibet. Chaque secousse serre les nœuds, lui coupe les chairs. Il couine, hurle. Son poids l’épuise».

Une poésie de fragments

Deux jeunes gens font l’amour dans une cabane de branchages. La scène est évoquée avec la même curiosité clinique que l’accouplement des papillons ou d’autres ébats sauvages : «Battements accélérés, confusion des frontières, les yeux chavirent». Mais à quoi tout cela rime-t-il ?

S’agit-il d’un kaléidoscope de souvenirs personnels : des visages entrevus derrière la vitre des wagons, et qui se télescopent. La grand-mère morte à la mi-décembre. La tuaison des cochons, les villages qui se vident ? On nous donne des explications pertinentes : la poésie de Jean-Louis Giovannoni est « une poésie de fragments interrogeant le malaise d’un rapport intime et extérieur au monde ». Il nous présente une succession de tableaux dépouillés de toute rhétorique, « où toutes les vies ont la même valeur ». Mais on ne saurait s’en satisfaire.

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Sous le seuil, la pitié. 

Sensibilité envers les créatures animales : « Hiboux et chouettes n’osent plus voler, la nuit leur manque ». 

Sensibilité envers l’être humain angoissé par la proximité d’un sort inéluctable. Une angoisse évoquée par un simple geste :
« La vieille dame du quatrième cherche la main de son mari, la serre contre la sienne. Secondes lentes et rapides avant la montée du froid ».

Et puis, on lit ce passage où pour la première fois Giovannoni se situe géographiquement :

« Le village disparaît, dans le tournant, après la croix où l’on s’assied. Au loin les lumières tremblantes de l’île d’Elbe, de Capraia, de Montecristo et de Pianosa.
Sans les quitter des yeux, nous parlons lentement dans le noir de nos vies rêvées
». 

Relisez posément, à voix haute, cette dernière phrase, et savourez la beauté et la profondeur du message.

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Géoarchéologie de la Corse par Matthieu Ghilardi

Dans Lagunes et marais littoraux de Corse, de la Préhistoire à nos jours, Matthieu Ghilardi met en évidence les interrelations de l’homme avec son milieu dans treize zones humides essentielles de la Corse. Un voyage géoarchéologique au fil des âges et riche en surprises.

Par : Claire Giudici

Géographe spécialiste de géomorphologie et de géoarchéologie, titulaire d’un doctorat en sciences de l’environnement et diplômé de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), Mattieu Ghilardi est chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Il est également titulaire d’une habilitation à diriger les recherches et affecté au laboratoire CEREGE (Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement) d’Aix-en-Provence.

Il dirige ou participe à différents programmes ayant pour but de mieux comprendre les relations entre les sociétés humaines ; et les changements dans les paysages, notamment littoraux. Il a travaillé sur les îles de l’ensemble du bassin méditerranéen (Grèce, Croatie, Chypre, Corse, Egypte, Baléares, etc.) ; ainsi que sur les principaux fleuves du Mare Nostrum (Nil, Rhône et Aliakmon en Grèce). Mais aussi sur nos fleuves locaux. Son livre est un ouvrage documentaire, à la fois technique, précisément, grâce à ses riches illustrations et tout à fait abordable ; pour qui cherche à connaître le lieu où il vit et à comprendre les interrelations de l’homme avec son milieu au fil des âges.

Il ne s’agit pas d’une analyse exhaustive des 1000 km de côtes insulaires. Ni des quelques 200 espaces marécageux qui s’y trouvent. Mais l’ouvrage n’en présente pas moins de treize zones humides essentielles. Notamment Cala Francese, Macinaggio, l’étang de Biguglia, ceux Del Sale, de Palo, la basse vallée de l’Oso à San-Cipriano, et la zone humide (d’eau douce) qui se trouve au centre de Cavallo. Puis celles de Piantarella, de Pianottoli San-Giovanni, de Tanghiccia, de Sagone, de Crovani et le golfe de Saint-Florent. Matthieu Ghilardi en a analysé l’origine. Puis étudié l’intérêt écologique et la façon dont des populations humaines y ont vécu depuis le début de l’Holocène (il y a environ 10 000 ans). Il a aussi fait appel à des contributeurs extérieurs (archéologues, chercheurs) pour présenter les lieux et leur histoire.

Une incidence sur l’environnement

Sa technique d’analyse repose sur le prélèvement de carottes de terres dans les zones limoneuses de ces espaces naturels. Ils ont conservé l’histoire du lieu sur des milliers d’années à l’état fossile. Et les analyses permettent de battre en brèche bien des idées reçues. Non, nos ancêtres ne vivaient pas farouchement repliés dans les montagnes ! Certaines de ces zones lacustres (dans la région de Bonifacio, à Saint-Florent, etc.) sont occupées depuis le Mésolithique, 7000 ans avant notre ère. On vivait aussi bien sur le littoral que dans l’intérieur, on commerçait avec les voisins par voie terrestre et maritime. Les sociétés y ont même évolué au point que leurs activités ont eu une incidence sur l’environnement.

Vallée du Golo

Ainsi, au début de l’âge du Bronze, vers 2200 avant notre ère, on note une forte activité hydro-sédimentaire dans les basses vallées des fleuves Oso, Tavignano, Aliso et Golo. Son origine est sans doute multiple. Mais elle combine des évènements climatiques avec une déforestation importante des piedmonts et des parties intérieures de l’île. Certainement afin d’augmenter l’espace cultivable mais aussi produire le volume important de bois nécessaire à la fonte des métaux. C’est à cette date que des conditions lagunaires se développent dans la basse vallée de l’Aliso. Et que l’étang Del Sale devient un étang d’eau saumâtre.

La présence du châtaigner

Ce n’est pas tout. La palynologie (analyse des pollens fossiles contenus dans les carottes) permet d’attester la présence du châtaignier à l’état naturel en Haute-Corse dès 3500 avant notre ère. Quant à sa version greffée, elle a connu un essor dès le Ve ou le VIe siècle après J.C. Bien avant l’arrivée des Génois au XIIIe siècle alors qu’on disait jusqu’à présent qu’ils en avaient initié la culture ! Les terres et le climat insulaire se prêtaient également à la présence de l’olivier, très ancien à l’état sauvage. Et dont la culture est maîtrisée dès l’époque romaine. Puis à la vigne et aux céréales. Bref, ces zones lagunaires qu’on a longtemps maudites à cause des moustiques qui s’y trouvaient, sont en réalité peuplées. Parfois presque sans interruption, depuis les âges les plus reculés.

À lire aussi : La Corse selon Niccolò Tommaseo

Le cycle de conférences prévu par Matthieu Ghilardi pour accompagner l’ouvrage est reporté en raison de la crise sanitaire. Mais il est possible de trouver le livre en librairie ou de le commander aux éditions ARAC-Orma.

L’ARAC (Association pour la Recherche Archéologique en Corse) est une association de loi 1901 dont la principale vocation est de rendre accessible et valoriser le patrimoine archéologique corse. Pour cela, Daniel Istria et Émilie Tomas ont créé la collection Orma – la Corse archéologique.

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Soit dit en passant, les mémoires de Woody Allen,

Dans une autobiographie pleine d’humour, Woody Allen revient sur sa carrière et sa vie privée. Un récit savoureux, mais aussi une œuvre grave, dans laquelle le cinéaste se défend contre les accusations portées à son encontre.

Par : Francis Beretti

Allan Stewart Konisberg, plus connu sous le nom de Woody Allen, est né le 1er décembre 1935.  

Afin de donner d’entrée une idée de la couleur du texte, nous reprenons parfois la formulation du récit de l’auteur.

Les parents d’Allan étaient « aussi mal assortis que Hannah Arendt et Frank Sinatra ». Ils n’étaient d’accord sur absolument rien, « à part Hitler et les bulletins scolaires » de leur rejeton.

Nettie, la maman, était une femme intelligente, courageuse, pleine d’abnégation. Mais son apparence physique n’était pas des plus sexy, puisqu’elle ressemblait à Groucho Marx. De sorte que son cas était la réfutation flagrante de la théorie freudienne du complexe d’Œdipe ; selon laquelle les hommes veulent inconsciemment tuer leur père et épouser leur mère. Quant à son père, il était heureux de vivre et se contentait de petits boulots, divers et variés, parfois répréhensibles. Il gâtait son fils. Mais s’il avait été le seul à s’en occuper, « son casier judiciaire aurait été aussi long qu’un rouleau de la Torah ».

L’éducation sentimentale d’Allan est insatisfaisante. Car au moment où le garçon espère «conclure» une sortie, les filles trouvent toujours un prétexte invraisemblable pour s’esquiver.

Allan est un cancre. Même l’école hébraïque l’ennuie, avec «ces fanatiques qui s’enveloppent dans leurs châles de prière, dodelinant du chef comme des figurines à tête branlante» ; et où l’on apprend «l’alliance que les Juifs avaient scellé avec Dieu, sans malheureusement s’assurer d’obtenir un contrat écrit».

Le projet de son cru

Afin d’éviter que sa mère ne s’immole comme un moine bouddhiste, Allan tente de s’inscrire à la New York University. Mais là aussi il s’ennuie, sèche les cours, échoue aux examens. Il est convoqué par un quatuor de doyens, qu’il assimile à un congrès de golems.  À leur question : «quel est votre but dans la vie ?» ; il répond par un extrait du Portrait de l’artiste en jeune homme, de James Joyce. Auquel il ajoute un projet de son cru : je veux, dit-il, «rencontrer la réalité de l’expérience, et façonner dans la forge de son âme la conscience incréée de ma race», et «voir si on pouvait la reproduire en plastique à la chaîne». Les golems lui conseillent de consulter un psychiatre. Mais au fond, dès son plus jeune âge, Allan a deux passions, auxquelles il allait s’adonner obstinément Manhattan et le show biz.

Allan a vu le jour dans le Bronx. Mais ses parents habitaient Brooklyn, dans l’Avenue J. Une artère commerçante, avec ses confiseries, ses épiceries fines, ses magasins de jouets, sa quincaillerie, ses restaurants chinois, la salle de billard, la bibliothèque. Et surtout, le « Midwood », le cinéma où il passait le plus clair de son temps.

Manhattan

 C’est à l’âge de sept ans qu’il découvre, ébloui, Manhattan qui allait devenir l’une des passions dominantes de sa vie. Le fourmillement des passants, les innombrables cinémas, l’immense enseigne des magasins de vêtements Bond. Et celle des cigarettes Camel qui représente un fumeur en pleine action.

Par la suite, Allan allait réaliser son rêve : habiter un «penthouse»  digne d’une production de la Metro Goldwyn Mayer et profiter «de couchers de soleil fabuleux» quotidiens. Et, en temps d’orage, des «éclairs qui zébraient le ciel du George Washington Bridge à Battery Park. Les violents coups de tonnerre étaient précédés par un majestueux flot de lumière qui inondait Central Park West et se propageait jusqu’au New Jersey, jusqu’à l’éternité».

Le panorama magique qu’il découvrait en automne ne manquait pas de susciter en lui une pointe de mélancolie existentielle : «Magique parce que les rouges et les jaunes de la nature damaient le pion à tous les pigments chimiques quel que soit le génie du peintre qui les mélange. Et grave, parce que les feuilles seraient bientôt mortes ; qu’elles tomberaient comme dans une pièce de Tchékov, et que vous aussi, vous alliez un jour vous dessécher et vous retrouver à terre ; même rituel stupide et brutal viendrait à bout de vos chères petites particules et quel sens cela avait-il ?»

La vocation du show-biz

En fait, Allan avait découvert très tôt sa vocation. Et il allait s’y tenir jusqu’au bout : faire carrière dans le show business. Il allait persévérer dans cette voie, sans prêter attention aux louanges, aux échecs, ni aux critiques. L’essentiel en art est «l’acte créateur». 

À lire aussi : Woody Allen, l’homme irrationnel

Il a parfaitement conscience qu’il n’est pas à la hauteur d’autres gloires du cinéma. À ses yeux, la version filmique d’Un tramway nommé désir, réalisée par Elia Kazan, d’après la pièce de Tennessee Williams est «la perfection artistique absolue».

Si l’on met à part cette déclaration de foi, et l’évocation grave de la période où il a créé le «buzz médiatique», et où il était poursuivi par les paparazzi, suite à l’accusation selon laquelle il aurait abusé d’une mineure, Soit dit en passant est un bouquet  de réflexions et de bons mots souvent cocasses.

Woody Allen joue avec virtuosité dans le registre de l’autodérision. Il assume à merveille son personnage d’inculte, de névrosé, de cynique, de distrait, de paranoïaque, d’artiste surestimé. En fait, c’est sur le ton malicieux d’une confidence amicale, émaillé de trouvailles cocasses, qu’il accompagne le lecteur sur son itinéraire de vie. Soit dit en passant est une autobiographie attachante.

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Bungou stray dogs ou l’agence des détectives armés

Des détectives aux pouvoirs surnaturels, une puissante mafia portuaire, des héros aux noms d’écrivains célèbres. Voilà qui constitue la trame de Bungou stray dogs, un manga au mystère hypnotisant.

Par :  Elina Marcelli-Bertrand

«Atsushi Nakajima vient d’être exclu de son orphelinat. Maintenant, il n’a aucun endroit où aller et aucune nourriture. Tandis qu’il se tient près d’une rivière, étant sur le point de mourir de faim, il sauve un homme faisant une tentative de suicide. Cet homme s’avère être Osamu Dazai. Il fait partie d’une agence policière très spéciale…» 

Ce manga met en scène des personnages aux pouvoirs surnaturels et leur manière de les utiliser. Certains s’en servent pour le bien de la population, comme ceux de l’agence des détectives armés ; alors que d’autres l’utilisent pour des affaires plus sombres comme la mafia portuaire. 

Les amateurs apprécieront vraiment ce manga, empli d’humour et de bonne humeur malgré les thèmes sombres qu’il aborde

Pour son histoire, l’auteur a choisi de donner les prénoms de grands écrivains japonais. Et pour créer son univers, il s’est servi de leur vie et de leur caractère. Plusieurs de ces écrivains sont cités comme Dazai et Atsushi. Ou encore Akutagawa Ryûnosuke, Edogawa Ranpo, Akiko Yosano, Nakahara Chûya, Francis Scott Key Fitzgerald, qui apparaissent également. Avec cette histoire, l’auteur a rendu hommage à ces auteurs en leur donnant une seconde vie. Et ce, malgré quelques faits qui n’ont pas été respectés. Toutefois, présentons-en certains : 

Osamu Dazai. 

Osamu Dazai était un romancier, connu pour sa semi-autobiographie La déchéance d’un homme. Il était suicidaire et commit sa première tentative de suicide le jour où il apprit que son idole Akutagawa s’était lui-même suicidé car il ne supportait plus sa maladie. Après cette première tentative, il enchaîna erreur sur erreur avant de réussir à se suicider. La plupart de ses suicides étaient des «shinju» (suicide amoureux). 

Dazai avait deux amis très proches qu’il rejoignait au bar Lupin. Oda Sakunosuke et Ango Sakaguchi. Ils formaient un groupe d’écrivains «anarchistes» influencés par Jean-Paul-Sartre ; et considérés comme peu fréquentables ne suivant pas les codes du Japon. La relation entre Oda et Dazai était très forte. Dazai a vu en Oda une personne encore plus malheureuse que lui, et, à sa mort il écrivit un éloge funeste en son honneur. 

Dans le manga, Dazai cherche constamment à mourir et broie du noir. Et même s’il possède le pouvoir d’annuler un autre pouvoir qui se nomme «la déchéance d’un homme» ; au fond, il reste torturé. Un trait d’humour bien souligné par l’auteur.

Le parrain

A ses 15 ans, Dazai entra dans la mafia portuaire sous les ordres de Mori, le parrain. Un jour, celui-ci lui posa la question suivante : «Dazai, pourquoi cherches-tu autant à mourir ?» Le jeune homme lui répondit alors par une autre question qui fait frémir : «Penses-tu vraiment qu’il y ait un mérite à vivre ?». 

Lors d’une mission pour le compte de la mafia, il rencontra Chuya. Celui-ci, complètement ivre commença à taquiner Dazai jusqu’à le faire presque pleurer. En revanche, il semblerait que Chuya ne supporte pas d’être lui-même taquiné par son coéquipier. Ils feront donc équipe à contrecœur.

Après être monté en grade dans la mafia, il deviendra le supérieur d’Akutagawa, un jeune homme qui, par la suite, fera de Dazai son idole et voudra un compliment de ce dernier.

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Tous les soirs, Dazai rejoignait ses deux compères qui étaient aussi dans la mafia au bar lupin. Ango trahit la mafia tandis qu’Oda finit par mourir. Après ces événements, Dazai va rejoindre l’agence des détectives armés où il rencontrera son nouveau coéquipier, Kunikida Doppo. Il quitte alors cet environnement toxique et commence à aller mieux. Mais il cherche toujours à mourir et demande à toute femme qui passe de se suicider avec lui.

Akutagawa Ryûnosuke

Akutagawa était un grand écrivain, une de ses œuvres les plus connues est : «Rashmôn». Malade toute sa vie, il finit par se suicider car il ne le supportait plus. Après sa mort, on créa un prix littéraire prestigieux à son nom. 

Dans Bungou stray dogs, Akutagawa est un des plus forts membres de la mafia portuaire. Il possède un pouvoir nommé «Rashomon». L’une de ses techniques est qualifiée de  «tissu de rashomon». Sûrement parce que le héros du livre vole le tissu d’une jeune femme. Mais à vrai dire, Akutagawa a une santé très fragile, tousse souvent, a un teint très pale et est très maigre. 

Edogawa Ranpo 

Dans Bungou stray dogs, Ranpo est un détective accompli à l’instinct incroyable. Il retrouve les criminels avec très peu de preuves. Dans la réalité, Edogawa Ranpo est l’anagramme de Edgar Allan Poe, écrivain américain qu’il admire. Ranpo est considéré comme le fondateur du roman policier au Japon

Akiko Yosano 

Dans le manga, Yosano est une femme forte, indépendante et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle est le médecin dans l’agence des détectives armés. Dans la réalité, elle fut la première féministe au Japon et militait pour les écoles mixtes ; elle imposait ses idées. C’était une poétesse de renom. Son poème le plus connu est Ne donne pas ta vie

Ce manga est une œuvre à découvrir, encore plus appréciable d’ailleurs pour qui connait les références culturelles. Et même si les personnages ne sont pas encore bien développés, c’est avant tout une œuvre riche et agréable à lire.

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Contes et légendes de l’Alta Rocca

Dans Contes et légendes de la tradition orale corse, Mathée Giacomo-Marcellesi nous emmène à la rencontre des conteurs locaux de l’Alta Rocca et rappelle à notre souvenir une tradition orale sans cesse plus menacée.

Par : Marianne Laliman

Mathée Giacomo-Marcellesi propose de retrouver une soixantaine d’histoires et comptines recueillies dans l’Alta Rocca et l’Extrême-Sud. Ces textes intégraux sont retranscrits à partir d’enregistrements de conteurs locaux. Ils sont cependant livrés sans retouche. Et bien sûr accompagnés de leur traduction en français.

L’auteur a pris soin de présenter ces contes et légendes dans une introduction et de les classer en catégories thématiques. Cette introduction plante aussi le décor de l’Alta Rocca à travers sa géographie, son histoire et ses figures concrètes ou symboliques. Nombre de ces histoires se retrouvent avec des variantes. Plus précisément, ailleurs en Corse et même bien au-delà ; puisqu’elles appartiennent souvent au très ancien fond universel défini et étudié par les références en matière de conte. Telles que Aarne et Thompson ou Propp.

À lire aussi : Contes, légendes et histoires de ma région

Mathée Giacomo-Marcellesi croise ainsi les approches de l’insulaire à l’universel. Ceci pour mettre en lumière et valoriser cet héritage d’une culture orale quelque peu délaissée par la modernité.

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Voyage à Giverny avec Michel Bussi

Dans Nymphéas noirs, Michel Bussi campe un univers fascinant, une intrigue policière dans les somptueux jardins de Giverny. Un polar impressionniste, qui finit en apothéose.

Par : Agnès Ancel   

Dès les premières pages du roman, Michel Bussi peint un tableau de l’assassinat de Jérôme Morval et dessine de subtiles nuances, prémices d’un chef d’œuvre annoncé.   


Par touches successives, il esquisse l’histoire de trois femmes, dont la vie se déroule à Giverny dans les jardins de Monet. La première de ces héroïnes a 84 ans, nature morte anonyme, camaïeu de noirs, qui plus est, se fond en transparence dans le paysage. La seconde a 36 ans et se nomme Stéphanie Dupain. L’arrivée de l’inspecteur Laurenç Sérénac lui ouvrira d’autres perspectives et ravivera la lumière dans ses yeux nymphéas. La dernière Fanette a 11 ans et rêve de peinture. 

Un final en apothéose

Cette fresque en trompe l’œil avec en arrière-plan l’enquête policière, nous immerge dans le monde de Claude Monet avec en toile de fond, les Nymphéas. En fait, nous pénétrons dans la vie du peintre, marchons dans ses traces et découvrons l’histoire obsessionnelle de ce tableau. À vrai dire, ce livre n’est pas une simple promenade d’agrément dans les jardins de Giverny. Ne vous y trompez pas. L’intrigue se révèle sous les coups de pinceau du maître pour un final en apothéose. Le coup de maître de Michel Bussi est de nous surprendre par la richesse de son dénouement. C’est du grand art ! Dans ce roman l’auteur nous dévoile toute l’ampleur de son talent.

Sitôt le livre refermé, vous rêverez sans doute de partir pour Giverny sur les traces de Monet en général. Mais aussi de ces trois héroïnes inoubliables. Vous souhaiterez aussi, et vous aurez raison, vous plonger dans l’univers de Michel Bussi pour un voyage sans retour. Je terminerai donc cette chronique par ces vers de Louis Aragon ; véritable leimotiv de ce livre : « Le crime de rêver, je consens qu’on l’instaure. Si je rêve c’est bien de ce qu’on m’interdit. Je plaiderai coupable. Il me plaît d’avoir tort. Aux yeux de la raison le rêve est un bandit.».   

À lire aussi : Braque et l’Estaque

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Olivia Elkaim et le Tailleur de Relizane

Finaliste du prix Femina 2020, Olivia Elkaim raconte, dans Le Tailleur de Relizane, le destin incroyable de son grand-père. Mêlant la petite histoire à la grande, la journaliste et romancière propose un récit en forme d’hommage aux siens, mais aussi une quête d’identité.

Par : Jean-Pierre Castellani

Olivia Elkaim est née en 1976 et n’a donc pas connu l’Algérie Française, ni enfant ni adulte. Elle a travaillé dans de nombreux médias (Marianne, Capital, VSD) et est spécialiste de bioéthique au magazine La Vie. Parallèlement à son activité de journaliste, elle a publié plusieurs romans caractérisés par des histoires familiales dominées par le secret, les tensions et les rapports difficiles entre individus. Mais de toute évidence, sans aucun rapport avec l’Algérie : Les Graffitis de Chambord (2008), Les Oiseaux noirs de Massada (2011), Un convoi pour Juan-Les-Pins (2011), Nous étions une histoire (2014), Je suis Jeanne Hébuterne (2017).

En cette rentrée de covid, elle publie un sixième roman, Le Tailleur de Relizane qui a été Finaliste du prix Femina 2020 et sélectionné pour le Femina des lycéens. Ce livre-ci semble avoir un lien direct avec l’Algérie. La ville de Relizane citée dans son titre, d’où sont originaires les membres de sa famille paternelle ; des juifs installés en Algérie bien avant la conquête française. Et qui ont dû en partir dans des conditions dramatiques, en 1962. 

Territoire intime

La narratrice, évidente alter ego de l’auteure, reconstitue ce que l’on pourrait appeler les « Archives du Sud » de son père et de son grand-père. Comme le fit Marguerite Yourcenar avec son propre père et ses ancêtres dans Archives du Nord. Elle se fonde sur des documents trouvés dans une malle que son père lui fait découvrir. Ainsi qu’une enquête minutieuse auprès des survivants. Elle part à la recherche de toutes les traces possibles de ce passé : photographies, cartes postales, correspondances, vidéos. Tâche difficile. Car ce repli forcé en France ; en Métropole comme on disait, a poussé les anciens à se murer dans un silence difficile à déchiffrer par les plus jeunes. La cruauté de la guerre d’indépendance et les douleurs de l’exil sont un mystère pour les nouvelles générations.  

Olivia Elkaim raconte la vie de son grand-père, Marcel, héros central du récit, tailleur à Relizane. Mais aussi celle de son père, Pierre, qui y a été élevé. Ce texte est autobiographique mais se veut aussi profondément romanesque par la structure et le ton du récit. L’auteure restitue ces vies en tant que romancière. Et, comme dans ses précédents romans, entre dans des secrets familiaux qu’elle essaie de saisir ; en particulier les relations souvent conflictuelles entre son grand-père et son épouse. 

L’Histoire de l’Algérie et de ses habitants n’est certes pas un prétexte. Mais elle est la base d’une construction littéraire, d’une grande qualité, qui repose essentiellement sur l’art du dialogue. On y décèle un plaisir d’écrire, de tracer des épisodes mouvementés, de restituer des ambiances. Au fond, de présenter de vrais personnages dans un souci de partager son émotion avec le lecteur. Et notamment une reconstruction personnelle à la source de ce récit que la narratrice entreprend après une crise dans son couple. Ce qui la pousse à se poser la question de sa véritable identité. Par ailleurs, le refus par les autorités consulaires algériennes de lui accorder un visa pour l’Algérie convainc définitivement Olivia Elkaim d’écrire ce texte. Elle le proclame : « Il me faut donc investir par l’imaginaire ce territoire intime et pourtant inconnu alors qu’on m’interdit d’y aller. »

Ce serait une erreur de recevoir ce récit comme un nouvel hymne nostalgique à l’histoire de ces Européens qui peuplèrent l’Algérie à partir de la Conquête en 1830. La construction du récit prouve, avec ses rebondissements, que nous avons affaire à un authentique roman. La vie en Algérie dans une première partie intitulée Un monde disparu. Une deuxième, au titre ironique, Les grandes vacances consacrée au drame du départ forcé d’Algérie en 1962 et à la difficile installation en France, avec l’accueil hostile qui leur fut réservé. Puis une dernière partie, plus courte, Retour en Algérie, achève de façon problématique et douloureuse ce parcours familial ; mais règle enfin le problème d’identité de la narratrice. 

Un personnage romanesque

Ce qui semble un récit linéaire et chronologique est, en réalité, un montage alterné qui, de façon systématique, passe de l’avant des ancêtres au présent de la narratrice dont la quête des origines nourrit ces pages. Le ton du livre est très romanesque. Avec cette alternance d’épisodes du passé et de réflexions de la narratrice qui cherche à comprendre quel est le secret de son père et de cette petite Clotilde ; la sœur de son grand-père, morte par suicide, qui lui parlait depuis sa tombe du cimetière juif de Relizane. Retrouvée enfin par son père, pour apaiser définitivement son retour en Algérie !

Le personnage principal du livre est ce grand-père qu’elle adore. Un personnage romanesque, un type bien, sincère, travailleur, un ami des musulmans ; même de ceux qui ont pris les armes contre la France et commettent des attentats sanguinaires. Mais qui en somme, n’a jamais envisagé de quitter ce pays. Durant toute son enfance la jeune Olivia a entendu parler, dans sa famille, de cette ville de Relizane qui sonne à ses oreilles comme quelque chose de magique

On s’attache à ce grand-père pris dans la guerre d’Algérie. Et dont il n’est pas responsable, il est comme d’autres : « victimes d’une histoire trop grande pour eux ». Il n’a jamais eu envie d’aller ailleurs. Il ne rêvait pas d’une autre terre promise, « La Californie, c’était ici, dans cette plaine couverte d’oranges et de pamplemousses qui dégorgeaient de sucre au moment des récoltes ». La fille écrit que « Marcel se réveille dans un autre pays que le sien. » Il a confié les clefs de sa boutique à son apprenti algérien Reda. Il abandonne la machine Singer et la boîte de Banania. Marcel laisse sur le port d’Oran cinq cadres de déménagement et sa voiture. Détails émouvants qui en disent plus que tous les grands discours ! Petite histoire au milieu de la grande… 

Raconter ce destin

Dans son exil, Marcel en oublie même l’usage de l’arabe alors que c’était autrefois sa langue maternelle. Celle de l’amour et des émotions. La narration de son arrivée à Marseille, de ses difficultés pour trouver du travail, son installation dans une cave à Angers, de ses démarches humiliantes de 1974 à 1992 pour toucher une misérable indemnisation sont très émouvantes. 


Sa petite-fille, Olivia Elkaim, désire raconter ce destin. Elle éprouve le regret de ne pas avoir parlé plus avec son grand-père, ni même avec son père. En retraçant son histoire elle prend conscience que pendant longtemps, elle a refoulé son identité algérienne ; qu’elle a refusé l’Algérie. C’est avec précision qu’elle entre dans leurs consciences, leurs sentiments, leurs situations. Sans être témoin de ce qu’elle raconte, elle invente et, de ce fait, remplit les vides de ce temps qu’elle n’a pas vécu directement. Elle pense que la vérité romanesque est aussi importante et plus peut-être, que la vérité historique.

Elle imagine, mais tous les détails historiques sont vrais. À partir d’un gros travail de documentation elle a pu tout vérifier : en 1943, les lois de Vichy avec la dégradation pour les juifs ; les attentats du FLN à partir de 1954 et de l’OAS dans les années 60 ; la visite de De Gaulle à Mostaganem et son cri : « Vive l’Algérie Française » ; le référendum de l’autodétermination en 1960, des formules scandaleuses utilisées par un ministre du gouvernement Pompidou à propos de l’arrivée massive des pieds-noirs à Marseille : « c’est le flux habituel des vacanciers en été ! » et Gaston Deferre « que les pieds-noirs aillent se faire pendre ailleurs. » ; la prise d’otages dans un avion d’Air France par le GIA, à Marseille en 1994 ; les attentats du RER à la station de métro Saint-Michel à Paris en 1995 ; la loi de la Concorde civile en Algérie, qui amnistie les islamistes en 1999.

Elle refuse le jugement, son livre sans colère ni haine dit la vérité, au-delà des récits historiques prétendument objectifs. Preuve que le discours littéraire peut aboutir à une vérité aussi légitime que le discours historique. 

Un héritage assumé

Le Tailleur de Relizane apporte une vision intime de la représentation de l’Algérie dans l’imaginaire de ceux dont les parents y ont passé une partie de leur vie. L’Algérie non plus comme une blessure mais comme un héritage assumé. Ce livre est un livre de réconciliation : d’abord de la narratrice avec elle-même, elle évoque cette Algérie refoulée jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, il ne s’agit pas de sa mémoire individuelle, de ses souvenirs mais de ceux de ses parents. L’Algérie remonte à la surface de façon vibrante. L’héritage apparaît non point comme le résultat d’un endoctrinement familial, de quelque camp que ce soit, mais comme le résultat d’un réseau mystérieux d’influences intimes. 

À lire aussi : Le pays des autres de Leïla Slimani

Ce roman complexe présente une réflexion sur la notion de transmission de mémoire familiale, sociétale, historique. Et sur l’importance du silence dans la transmission de cet héritage. 

La nécessité, l’urgence même d’un voyage en Algérie s’imposent au père et à sa fille pour concrétiser ces sentiments. Non pas sous la forme d’une expédition nostalgique, mais pour assouvir un désir d’Algérie jusqu’alors enseveli. Et à vrai dire, une volonté de découverte. On est loin de la nostalgérie folklorique raillée si souvent. Au contraire, Olivia Elkaim pense que le folklore cache la vérité. Ce livre dément les visions caricaturales de la colonisation. Puisqu’il montre que les juifs et les arabes vivaient ensemble depuis des siècles. Mais aussi que des relations d’amitié s’étaient tissées entre les différentes communautés. Son grand-père vivait au cœur de la cité arabe, il a transmis à sa petite fille un message de paix et de réconciliation.  

D’ailleurs, dans ses entretiens, Olivia Elkaim indique que le titre initial de son livre était Se réconcilier, en hommage à son grand-père. Et elle fait sien le proverbe algérien : « celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas non plus où il ira. » Une belle leçon…

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Des images qui collent à la peau : les ethnotypes aujourd’hui

Qu’est-ce qui rend les clichés sur les nations si présents, à un moment de notre histoire où la liberté de circulation et de déplacement auraient dû les faire disparaître ? Dans cet ouvrage, Des images qui collent à la peau, publié aux éditions Alain Piazzola, le professeur Eugène Gherardi s’est entouré de spécialistes bretons, basques, corses, occitans, guyanais, provençaux afin de comprendre la vitalité de ces stéréotypes. 

Ce que nous voulons faire, c’est bien de l’histologie ethnique.

Charles Péguy, Notre jeunesse

L’ouvrage Des images qui collent à la peau résulte du colloque organisé par le professeur Eugène Gherardi, à l’Université de Corse, les 4 et 5 décembre 2019. Il réunissait une vingtaine d’auteurs, issus de domaines différents, tous réunis par le désir d’analyser, dans leurs disciplines respectives, “l’anatomie de l’ethnotype” (P.16), soit son fonctionnement dans les arts, dans la société et dans les sciences sociales. L’ethnotype est formé de deux termes différents : l’ethnos, le peuple, et le type, une catégorisation morale et physique. L’ethnotype chercherait à catégoriser des individus en les ramenant à une ethnie, soit au peuple auquel ils se rapportent. Par conséquent, l’ethnotype aurait une vocation pédagogique ; il chercherait à découvrir le fonctionnement des êtres et des peuples.

Un colloque qui a pour but de décrypter le fonctionnement du stéréotype

Néanmoins, le fondement de cette typologie des peuples relève bien souvent de critères figés, sentences, proverbes, contre-vérités, qui ne se fondent pas sur l’expérience mais sur l’essentialisation. En d’autres termes, l’ethnotype est une classification morale et physique des individus, mais une classification fondée sur le préjugé. Dès lors, si l’ethnotype assure une représentation falsifiée des peuples, il nous faut connaître son utilité : le stéréotype permet la valorisation d’un peuple par le biais du lieu commun. Cela peut être perçu de manière positive : le stéréotype assure à une collectivité un ensemble de valeurs permettant de s’instituer en tant que peuple. Néanmoins, il peut être aussi considéré de manière négative : l’ethnotype est alors utilisé à des fins discriminantes. Des personnes utilisent des arguments d’autorité afin d’exclure ou de blesser d’autres individus sur des critères liés à l’appartenance ethnique. 

Reste donc à montrer comment cet ouvrage analyse le fonctionnement et l’utilité des stéréotypes dans nos vies. 

Si l’ethnotype doit nous permettre de mieux découvrir les caractéristiques de chaque peuple, il semble attribuer à ces mêmes peuples des critères ineptes, fondés sur l’erreur et la mauvaise foi historique. Le but est alors de définir les fondements d’un peuple, soit pour créer les conditions d’une unité nationale, soit pour conduire à la discrimination d’une ethnie. 

L’ethnotype, un outil de compréhension des peuples

L’ethnotype est avant tout créé afin de saisir la spécificité de chaque peuple. Avec l’émergence de la question nationale au XIXe siècle, opposée aux cultures de la noblesse, l’ethnotype joue un rôle essentiel de saisie et de compréhension du folklore, soit des cultures et des pratiques populaires.

Un projet pédagogique

Le premier but de l’ethnotype se veut avant tout pédagogique. Comme le souligne Anne-Marie Thiesse, l’ethnotype a la volonté d’ “expliquer” ce qui constitue le propre d’un peuple. Pour cela, l’historienne se fonde sur les propos de Paul Griéger, fondateur du terme d’ethnotype dans les années 60. “Comprendre un peuple, écrit-il, “c’est justement saisir en lui son authentique originalité ; c’est le traiter comme un être vivant, doué d’un style propre et incomparable”. “Comprendre”, tel est le but premier de ce mot. Il s’agit de regrouper l’ensemble des éléments susceptibles de révéler au lecteur l’originalité d’un peuple. 

Les critères moraux de classifications des peuples

Pour saisir cette originalité des peuples, il reste à élaborer des critères de sélection qui permettent de classer de manière raisonnée et éclairée les peuples. Telle est, au commencement, la définition de l’ethnotype, à savoir une catégorisation des peuples. Ce classement repose, par conséquent, sur des critères. Ces critères reposent sur l’étude des mœurs, telle qu’elle a été initiée par Aristote dans L’Ethique à Nicomaque, puis par Théophraste dans son étude des Caractères. Les mœurs se définissent comme les habitudes et la morale d’un individu ou d’un peuple. Or tout le problème se trouve dans cette attention portée au caractère ethnique : comment fonder objectivement les caractéristiques morales d’un objet, le peuple, aussi hétérogène et mouvant ? Théophraste le soulignait dès le début de son ouvrage : 

“J’ai admiré souvent, et j’avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce étant placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs”. 

Théophraste soulignait la dimension disparate, diverse, dissemblable, des coutumes et de la morale des Grecs, si bien qu’une étude ethnique, fondée sur des critères raisonnables, semblait particulièrement difficile à établir.

Statue de Théophraste
La recherche de critères scientifiques de sélection des peuples

Pourtant, les théoriciens du caractère ethnique ont toujours cherché à donner des critères objectifs à leur propos. Ces derniers, que ce soit Aristote ou encore Montesquieu, tentaient ainsi de rendre légitime leurs considérations sur la question. Anne-Marie Thiesse remémore l’importance du climat dans l’étude du caractère des peuples par Aristote. Les peuples du Nord seraient froids, en raison des températures basses ; les gens du sud chaleureux, en raison des températures chaudes. L’historienne ajoute que l’argument climatique a été utilisé à son tour par Montesquieu, dans De l’esprit des lois. Elle cite cet extrait du Livre XXIV : 

“C’est que les peuples du nord ont et auront toujours un esprit d’indépendance et de liberté que n’ont pas les peuples du midi, et qu’une religion qui n’a point de chef visible convient mieux à l’indépendance du climat que celle qui en a un”.

Il est clair que l’enjeu climatique désire éclairer l’étude culturelle des peuples. Cette quête de légitimité repose, comme le révèle le professeur Melgrani, sur le fait que “l’intérêt pour les caractères des hommes et la tendance à une lecture “ethnologique” des peuples étaient passés d’une attention pour la “culture” à une attention pour la “nature””. De plus en plus, les critères physiques sont considérés comme une manière de prouver la spécificité de chaque peuple. Cette analyse repose sur un argument fallacieux au demeurant, qui qualifie l’étude de la nature comme “une science de l’expérience contre une sorte de philosophie de la conjecture” (P.91). Il s’agit bien sûr d’une procédure d’essentialisation particulièrement dangereuse où le culturel tend à être explicité par la nature. 

Cette essentialisation atteste de l’échec pédagogique de l’ethnotype, à savoir de détailler aux lecteurs la spécificité de chaque peuple selon des critères objectifs. Elle révèle alors la nature arbitraire et dangereuse de l’ethnotype. 

L’ethnotype est un classement biaisé des peuples

L’ethnotype ne repose sur aucun fait, sur aucune observation. Convenons-en d’emblée, il est le fruit du préjugé et de l’imagination. 

Les bandits corses
L’ethnotype, un escamotage de la preuve scientifique

Si l’ethnotype cherche à comprendre la singularité d’un peuple, il fonde cette compréhension sur une vacance de la pensée, que l’historienne Anne-Marie Thiesse nomme “un court-circuit intellectuel”, soit un “escamotage de la preuve scientifique”. “Escamotage”, le terme est intéressant à bien des titres. Escamoter revient à ruser, à dissimuler, à tromper. Le terme signale au lecteur une expérience trafiquée afin d’obtenir un résultat escompté. L’ethnotype serait, en ce sens, bien plus le résultat de la mauvaise foi et de l’erreur que de la science. 

À lire : L’histoire de l’école en Corse présentée par Eugène Gherardi

L’ethnotype, le fruit de la mémoire collective

Par ce biais, l’ethnotype participe à l’élaboration de ce que l’historien Eugène Gherardi nomme “l’imaginaire” du peuple, soit “ce monde qui naît du réel et de la mémoire, et qui se nourrit de sensations et de vérités, de réminiscences et de divination” (P.453). Une image bâtie non pas exclusivement sur la bêtise, mais sur l’inexactitude, des observations déformantes, mal comprises ou exagérées. L’imaginaire affecte et trouble le réel. Cet imaginaire, c’est le double du réel, soit un vaste ensemble d’images qui définit la représentation que nous possédons du peuple, et qui résulte de l’ondoyant tissage de la mémoire collective. Ce tissage est le fruit d’une série de souvenirs, constamment réinterprétés selon des époques, des peuples et des personnalités différentes.

La réinterprétation de ces images forme le pré-jugé, qui n’est autre que la manière d’allouer des qualités et des défauts à un individu ou un groupe sans l’éprouver. Chaque génération renégocie le degré de “figement” de l’ethnotype afin de concevoir sa propre mémoire “simplifiante” du peuple, pourrions-nous écrire, en reprenant le terme de Jean-Guy Talamoni, empruntée à Edgar Morin.  

À lire : L’article de Marie-Jeanne Verny sur le centre d’étude de la langue et de la culture d’Oc

L’ethnotype repose sur les formes sentencieuses

Si l’ethnotype est “une pensée simplifiante”, c’est qu’il repose sur un type de discours simplifiant. Il s’agit des “dictons topiques”, étudiés par la linguiste Muriel Poli. Cela revient à traiter des “proverbes, dictons, sentences, maximes et phrases proverbiales dans leur ensemble”. Ces derniers définissent les critères d’appartenance d’un groupe. Ces propos possèdent une valeur universalisante (P.150). L’absence de déterminant, l’apposition, le présent gnomique, l’usage de pronoms neutres… Tous ces éléments participent à l’élaboration d’un discours sentencieux prenant la forme de “loi populaire” ou de “principes moraux” nécessaires à l’identification d’un groupe donné. Pour ne citer qu’un exemple utilisé par Muriel Poli, évoquons celui des habitants d’Urtaca : Urtaca, traîtres. Dans ce cas, il est clair que la forme sentencieuse s’avère particulièrement importante dans l’élaboration d’un ethnotype. Elle permet de figer linguistiquement la représentation d’un peuple donné dans ce que le chercheur Christophe Luzi nomme “un effet de discours”. 

Cet effet de discours assure le figement d’une représentation populaire “jouée d’avance” (Luzi, p.60). Nous sommes piégés dans un discours. Pour autant, la question de la représentation mérite d’être dépassée afin de comprendre l’importance de l’ethnotype dans le processus d’identification.

L’ethnotype est une classification fausse, mais particulièrement efficace

Comme le souligne le professeur Eugène Gherardi, “la fiction se moque bien de la réalité, les ethnotypes aussi” (P.16). Par cette phrase, il souligne une chose essentielle, que le chercheur Fabrice Landron évoque également, à savoir que la question de la vérité est moins importante, concernant l’ethnotype, que la question de son utilité.

L’ethnotype repose sur la différenciation

Le premier critère de l’ethnotype est celui de la différenciation. Comme le souligne Anne-Marie Thiesse, “l’ethnotype repose sur une co-ethnipysation”. Il sert à valoriser un peuple en le comparant à un autre peuple. Ainsi, le Corse violent, étudié par Serena Talamoni, ou encore le brigand balanin, analysé par l’historienne Laetizia Castellani, sont autant de clichés réactivés dans le discours afin de minorer un peuple par rapport à un autre. L’ethnotype joue également un rôle dans la différenciation des genres, dépendant fortement de stéréotypes. Dominique Verdoni  montre que “les médiations masculines, ou familiales, ont longtemps projeté de maintenir les femmes asservies à leurs lourdes tâches traditionnelles” (P.163).

L’ethnotype a bien une utilité, différencier pour mieux hiérarchiser les peuples entre eux ; mais aussi hiérarchiser des groupes au sein d’un même peuple selon des critères fallacieux. Cette différenciation est le fruit d’une polémique. Il s’agit d’un conflit des représentations où se joue la question du pouvoir et de la liberté. 

L’ethnotype, forge des nations

L’ethnotype est une hiérarchie fondée sur l’imaginaire ; il ne faut jamais manquer de signaler, outre son caractère mensonger, une chose. Le stéréotype occupe une place essentielle dans la constitution des nations. Anne-Marie Thiesse renvoie à la définition de Benedict Anderson qui considérait la nation comme une “communauté imaginée”. Le terme voulait montrer qu’une nation est avant tout “une communauté mise en images, en sons, en textes”. En ce sens, le stéréotype joue un rôle identitaire très important parce qu’il forge l’imaginaire d’une collectivité. La professeure Davia Benedetti montre combien la représentation d’un “corps pudique” était associée à la corsité : 

Ce qui est ainsi décrit à propos de ces danseurs de quadrille, c’est l’incorporation comme ethnocorps corse, d’un corps pudique, maîtrisé par le regard et assujetti à la norme sociale. Cette incorporation résulte d’une manière collective d’appréhender la corsité et d’habiter l’île, et pour l’individu de s’y pro-jeter en dépassant son individualité (P.142).

L’ethnotype sert de socle à la nation. Il assure l’institutionnalisation d’un peuple autour de marques culturelles qui, bien sûr, peuvent être et doivent être, comme nous l’avons évoqué, dans toute dispute sur la représentation, renégociées. Il se présente comme une “querelle des idoles nationales” où est interrogée la constitution de nos rôles sociaux.

Benedict Anderson, auteur de L’imaginaire national, publié en France aux éditions de la Découverte

 

La performativité est le fondement du stéréotype

Dans cette optique nationale, si un effet est particulièrement recherché par l’ethnotype, c’est celui de performativité. L’individu est assimilé à un peuple selon des critères spécifiques. Celui-ci trouve dans cette image qui lui est renvoyée le reflet de lui-même. L’ethnotype nous assigne, et en nous assignant, il nous délivre une marque dont il est impossible de se défaire. Une image qui nous colle à la peau. L’image de la “pourriture”, utilisée par Gwendal Denis, nous semble particulièrement probante pour qualifier l’influence de l’ethnotype.

Qu’on le veuille ou non, l’ethnotype dit une part de nous.Nous souhaiterions l’éviter ; pourtant, l’ethnotype, plus encore que parler de nous, nous parle à travers les mots de l’autre ; et par l’attention que nous lui accordons, il nous touche, nous atteint, et nous empoisonne. L’ethnotype génère en nous une résistance, et cette résistance lui assure sa persistance. 

En savoir plus

Eugène Gherardi (dir.), Des images qui collent à la peau, Ajaccio, Piazzola, 2020, 15 euros, 537 pages.