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Cent ans d’isulitudine

Publié dans les années 2000, nous avons souhaité nous intéresser au recueil de nouvelles méconnues de Jean-Joseph Franchi, Isulitudine, aux éditions La Marge. 

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Outre l’honneur de lire ces contes et ces chroniques de Jean-Joseph Franchi, se trouve une philosophie importante toute contenue sous ce mot-valise d’isulitudine: de petits mondes, de monades, d’ilots qui renvoient tout autant au village, aux hommes y vivant ou y revenant qu’aux insectes et autres escargots qui viennent donner vie, qui nourrir cette beauté d’ennui qui qualifie, me semble-t-il, la Corse. Que ce soit des récits de village comme Rimbeccu posant la question de la vengeance, effrayant le lecteur par des figures comme celle du Prete Turmentu dont le lien avec le manichéisme, ou le carnaval, le rapproche du personnage de l’Infernu dans Orphelins de Dieu, tout cela dans un climat terrifiant, renvoyant les lecteurs du Riacquistu à leur propre sentiment d’angoisse, leur propre peur de la perte à l’idée de voir ce village soumis au désoeuvrement et au mal. La question essentielle posée par Franchi dans son texte reste la même: « est-il possible de fuir les combats sans être lâche? » (P.38) C’est cette question qui traduit, à mon sens, une rupture avec la tradition, plus précisément avec l’image prototypique de la vendetta et de l’honneur dû aux morts, une image déjà fortement ébranlée par la déception de l’esprit, par la déception des lieux, de la religion et des « Mots (qui) sont également trompeurs » (P.46), une Corse, en perte, dans laquelle finalement Monsieur Dupont ne peut qu’incarner « Le dernier des Povmèques » (P.48), soit si l’on perçoit la dimension du comique de mot une homophonie avec pauvres mecs, le royaume des désoeuvrés, des hommes perdus.

Ces textes de Jean-Joseph Franchi, publiés pour la plupart dans la revue Rigiru, témoignent dans une large part des thèmes propres au Riacquistu du fait des formes populaires utilisées, comme le conte et de la langue corse, mais aussi de la tonalité comique, souvent sarcastique, souvent cruelle, invitant le lecteur de tous bords à revisiter cette culture paysanne façonnée par la religion, par les questions sur la vengeance, le culte des morts, le rapport aux bêtes etc. C’est aussi une inquiétude qui ne cesse de prendre corps dans l’ouvrage, celle d’un peuple qu’il faut faire vivre, ou plutôt qu’il faut faire revivre, et qu’un texte comme « L’Eternu ritornu », sous sa dimension dialogique, déployant les propos des locuteurs participant au Riacquistu, sous une tonalité ironique,  témoigne d’une inquiétude derrière le discours militant; car après cent ans, comme le dirait Jean-Yves Acquaviva, l’histoire répète les mêmes erreurs, et un autre pays devra être construit, un autre peuple auquel il faudra donner vie annonce peut-être déjà, en 1970, le la course tragique d’une solitude et d’une défaite éternellement nôtre.

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Jean-Joseph Franchi, Isulitudine, Ajaccio, La Marge, 2000, 20 euros. (Disponible uniquement auprès de l’auteur, Jean-Joseph Franchi)

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Le Jardin de la Corse

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Publié aux éditions du CNRS, cet ouvrage dirigé par Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis revient sur l’urbanisation de la Balagne depuis le XIe siècle jusqu’à nos jours. C’est un ouvrage de référence aussi bien pour les universitaires que pour tous les amoureux de la Corse.

L’originalité de ce livre est de nourrir la dimension géographique par la dimension temporelle. Au lieu de se concentrer uniquement sur un aspect contemporain de l’urbanisation, le travail mené par le groupe de chercheurs de Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis a préféré s’intéresser à un phénomène de longue durée, analysant de manière plus précise les rapports entre ville et campagne, littoral et terre de l’intérieur. De la naissance de Calvi au XIIe siècle à celle de l’Île-Rousse au XVIIIe en passant par les transformations de l’espace rural que la littoralisation a entraînées, il me semble passionnant de voir comment le « Jardin de la Corse », tel que le nomme Pietro Morati au XVIIIe siècle pour insister sur sa dimension agro-pastorale, est devenu au cours des siècles la région d’accueil d’un tourisme mondialisé. Dans cette brève présentation, qui n’abordera pas tous les points de ce livre, je souhaiterais tout de même porter mon attention sur trois axes qui semblent traverser l’ensemble de l’ouvrage. Dans un premier temps, la nécessité d’affirmer l’existence d’un « système », c’est-à-dire d’une région considérée par les acteurs eux-mêmes comme telle. Ensuite, l’urbanisation de cette région en s’intéressant aux rôles des différentes villes du littoral. Enfin, l’éclosion du tourisme de masse et du tourisme patrimonial, né du Riacquistu, et qui est devenu un moyen de lutter contre une forme agressive de venue.

À propos de la naissance d’un système rural: La Balagne

L’émergence de ce système débute par la prise en compte d’une Balagne rurale, répartie entre diocèses, entités religieuses et civiles qui servent d’administration, et de pieve, lieux primitifs ayant des charges principalement baptismales (P.25-27). À cette époque, le marché local s’organise principalement dans l’intérieur des terres et l’exploitation agricole est déjà très importante. Elle est composée de vignes et d’arbres fruitiers (P.30). Tout indique dans ce passage que la construction d’un système balanais est le fruit d’une société agricole déjà structurée au Moyen-âge et dont la principale caractéristique organisationnelle réside dans une économie autarcique, une économie de l’intérieur des terres que la naissance des villes de Calvi et d’Algajola transformera (P.36).

L’urbanisation de l’espace

Trois villes jouent un rôle considérable dans l’émergence de l’urbanisation régionale: Calvi, Algajola et l’Île-Rousse.

Calvi naît de la volonté de certains administrateurs locaux de se protéger des assauts d’autres acteurs insulaires. Gênes voit dans ce protectorat accordé le moyen de générer un port d’acheminement des ressources balanines en Méditerranée et les exploitants locaux une façon de générer un profit conséquent (P.37-38). Ces échanges marquent la fin des rapports autarciques et le début des liaisons entre la ville et la campagne.

La naissance d’Algajola est plus tardive. Elle résulte de la volonté de Lomellini, un exploitant de la région, d’édifier un fief, ce fief sera utilisé par Gênes pour étendre son influence dans la région et commercer plus facilement avec les terres de l’intérieur (P.45). Toutefois, même si le lieu devient la capitale de la Balagne sous le contrôle de Gênes, la ville ne parvient pas à évincer le pouvoir de Calvi. Cette dernière finit par s’imposer grâce à son contrôle du littoral, un contrôle qui est total du fait de sa marine (P.48-49) et de la naissance du prêt usuraire qui permettra à la citadelle génoise de contrôler l’ensemble des villages de sa périphérie (P.52-53).

Au XVIIIe siècle, la naissance de l’Île-Rousse s’inscrit dans le projet de Pascal Paoli d’éviter le contrôle commercial et militaire de Gênes tout en permettant aux agriculteurs d’exporter leurs marchandises. La ville est peuplée grâce aux villageois de tous horizons qui décident de s’y installer et, rapidement, dès le XIXe siècle, la ville tente de rogner à Calvi ses fonctions administratives  (chef lieu cantonal) et portuaires (bureau principal des douanes). Si elle parvient à battre Calvi au niveau portuaire, chose encore visible aujourd’hui puisque l’Île-Rousse, en raison de la menace terroriste, est devenue le seul port de la région, elle ne parvient pas à la dépasser dans ses fonctions administratives. En effet, avec la création de la prison, du collège, de la sous-préfecture, Calvi conserve ses positions administratives. La réussite de la ville paoline réside dans sa capacité à concurrencer efficacement Calvi et à participer à l’éclosion d’une économie agricole nouvelle autour notamment du cédrat.

Si la naissance de Calvi permettait aux habitants de commercer et de gagner plus de richesses, la naissance d’Île-Rousse entraîne des évolutions plus ou moins notables au niveau des villages alentours (restructuration du bas de la plaine Monticello-Santa Reparata, développement des cultures de cédrat à Monticello, p.91; accélération des acquisitions au niveau foncier par les grands propriétaires et par les contribuables venus d’ailleurs, p.92; rôle déterminant avec Calvi dans l’innovation agricole, p.96).

Tourisme de masse et tourisme patrimonial

Pour les auteurs, il existe « deux chocs touristiques », l’un se déroule dans les années 60 et le second dans les années 2000.

Après deux guerres mondiales, dans une région où les terres sont abandonnées, où l’agriculture ne rapporte plus d’argent, le tourisme se présente dans les années 50-60 comme une nouvelle manne financière. Fruit des 30 glorieuses, d’un embourgeoisement vécu par toutes les classes et des gains de productivité qui permettent l’éclosion d’une société de loisirs, la région finit par renforcer l’attraction du littoral au détriment des terres et de l’agriculture. C’est ce que les auteurs nomment le premier choc touristique. Elle résulte d’une politique touristique menée de manière lacunaire par l’État (SETCO, p.114) et des entreprises privées (développement de l’hôtellerie, des résidences secondaires, des campings, des villages-vacances, p.111-112). Ce développement du tourisme entraîne bien entendu le passage du secteur primaire, disons de l’artisanat, au tertiaire, une société de services. En d’autres termes, elle conduit une population rurale, travailleuse de la terre, vers les villes. C’est cela qui permet d’accroître le logement résidentiel sur le littoral (P.121) et de participer au mouvement tentaculaire des villes, ce mouvement qui se traduit par l’étouffement des villages par la ville.

Ce dernier élément est un des facteurs du deuxième choc touristique, celui des années 2000, se traduisant par un effet de saturation (P.127). Les auteurs évoquent également ce phénomène sous le nom de « retournement du territoire balanin » (idem) dans la mesure où il s’agit de la prise de contrôle par les villes de l’ensemble de l’espace périphérique, un espace absorbant de plus en plus les villages. Cela a bien sûr un effet néfaste sur les exploitations agricoles, rognées par le besoin de foncier de ceux qui souhaitent s’installer dans la région, et par le prix exorbitant des terres agraires, considérées comme rares dans l’espace urbain. Il faut ajouter à cela des revenus touristiques très volatiles, dépendants du marché, dont la région a pourtant cruellement besoin pour son développement.

Dans cette affaire, seule la naissance d’un tourisme patrimonial dans les années 80, un tourisme issu du Riacquistu, respectueux de la culture et de la nature de l’endroit, est capable de générer une économie vertueuse, une économie qui prend aussi bien en compte la demande touristique que la vie des habitants, l’identité de la région, son environnement etc.

En conclusion, l’ouvrage de Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis se présente comme une présentation pluridisciplinaire d’une région, la Balagne, touchée par des problématiques qui sont loin d’être spécifiques à la région de Calvi et d’Île-Rousse, mais qui concernent aussi bien Porto-Vecchio qu’Ajaccio, ces villes touchées par le tourisme de masse. L’ensemble du livre peut d’ailleurs se présenter comme un manifeste en faveur d’une autre forme de tourisme, un tourisme qui s’intègre pleinement, pour reprendre le terme d’Augustin Berque, au « milieu » qui dépend de lui pour son épanouissement économique.

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Jean-André Cancellieri (dir.), Marie-Antoinette Maupertuis (dir.), Le Jardin de la Corse. La Balagne entre les villes et campagnes (XIe-XXIe siècle), Paris, CNRS éditions, 2016, 162p., 29 euros.

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Le rêve, l'autre réalité; une critique de Sandrine Mège

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Présentation de l’ouvrage

Cet ouvrage est né de l’exploitation d’un millier de rêves recueillis par le docteur André-Jean Bonelli au cours de sa collaboration avec la revue l’Inconnu. Un livre très intéressant, à découvrir.

Les rêves présentés comportent une double analyse : psychanalytique, par Christophe di Caro ; et quantique, par André-Jean Bonelli.

André-Jean Bonelli explique le processus complexe de production des rêves et celui-ci s’est aperçu que le mécanisme onirique obéissait aux lois de la physique quantique, expliquant toutes les formes rencontrées, y compris les rêves dits «paranormaux ». Les lois de la physique quantique donnent à l’espace et au temps une valeur différente de celles de notre univers à trois dimensions aboutissant à une question : Le rêve nous fait-il entrer dans une autre réalité ? André-Jean Bonelli, romancier et médecin, ancien attaché d’électrologie dans le service du Pr Chevrot a fait partie du groupe Ark’All animé par le Pr de physique quantique Jacques Ravatin et a créé l’association Argona consacrée aux rêves éveillés dirigés dont le but était de démontrer que le rêve était facteur d’évolution. Christophe di Caro, enseignant en philosophie à l’université de Corse, anime des cafés philo et est le créateur de la Coupe corse de philosophie interlycéenne et interuniversitaire. Parmi les thèmes évoqués : Le rêve est-il la voie royale de l’inconscient? La couverture est une partie du tableau de Jérôme Bosch (1450-1516), L’Ascension vers l’Empyrée.

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L’avis de Sandrine Mège

Qu’est ce que le rêve est-il réalité ? Est-il irréel ? Cet ouvrage nous amène à cette réflexion, dans ce groupe d’études à quatre mains, qui rejoint tous ceux qui ont étudié les rêves, comme Carl Gustav Jung et ses contributions dans ce domaine, qui ont été déterminantes. Un livre très intéressant qui interpelle. Mettez en avant la réalité de votre âme, en pensant à écrire chaque matin vos rêves….

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André-Jean Bonelli, Christophe Di Caro, Le Rêve. L’autre réalité, Paris, Édilivre, 2016, 190p., 16,5 euros (papier) et 1,99 euros (numérique).

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Le rêveur des deux tours, une critique de Sandrine Mège

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Un roman touchant, fort de 23 nouvelles criantes de vérité, graves comme « le psychopathe», qui font toucher du doigt l’irréel comme «Planète Gaia ». Une écriture fluide, claire, juste et libérée. L’auteur nous fait partager son univers qui nous porte et nous transporte. Ce roman révèle une âme artistique intéressante qui interpelle et qui n’a pas fini d’interpeller.

Extrait 

« Je dois tenir. C’est le prix de ma liberté. Je dois tenir. Je peux supporter le noir. Je peux supporter le froid. Je peux supporter la faim. Je peux même supporter la compagnie de la solitude et ce destin d’ermite qui est désormais le mien. Il faut juste que je tienne, que je survive. Ma poitrine me fait mal. Horriblement mal. Des convulsions s’emparent de mon être. Je ne me contrôle plus. Mon souffle se bloque. Des ombres colorées passent devant moi. Toute ma personne se tord de douleur et de froid. Je comprends que je suis en train de mourir.»

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Pedru Felice Cuneo-Orlanducci, Le Rêveur des deux tours, Ajaccio, Éditions Colonna, 2016, 12 euros.

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Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

Écoutez nos défaites, publié aux éditions Actes sud.

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Présentation du livre par l’auteur

« Écoutez nos défaites est un livre sur le temps. Celui des quatre époques qui s’entremêlent et construisent le récit : la guerre entre Hannibal et Rome, la guerre de Sécession, la deuxième guerre italo-éthiopienne et enfin l’époque contemporaine. Mais c’est aussi un livre qui essaie de saisir ce continuum qui nous traverse, nous lie aux époques précédentes, dans une sorte de mystérieuse verticalité. Un peu comme le font ces objets archéologiques qui traversent les siècles, surgissent parfois à nos yeux, au gré d’une fouille, nous regardent avec le silence profond des âges et disparaissent à nouveau, vendus, détruits ou engloutis pour quelques siècles encore.
Dans Écoutez nos défaites, chacun espère la victoire. Les généraux réfléchissent, construisent des stratégies, s’agitent, envoient leurs hommes à l’assaut, connaissent des revers, des débâcles, se reprennent et parviennent parfois à vaincre. Mais qu’est-ce que vaincre ? Battre son ennemi ou lui survivre ? Est-ce qu’au fond Hannibal n’a pas vaincu Scipion ? N’est-ce pas lui qui est devenu mythe ? Qu’est-ce que vaincre lorsque la partie ne se joue pas uniquement sur le champ de bataille ? Hannibal, Grant et Hailé Sélassié ne meurent pas au milieu de leurs troupes. Ils survivent à la guerre, traversent cette épreuve et vieillissent. Et avec le temps, l’écho lointain des batailles, si terrifiant au moment où ils les vécurent, devient peut-être le bruit de leur gloire passée ou en tout cas le souvenir d’instants où ils furent vivants comme jamais. Car ce qui vient après la bataille, que l’on ait gagné ou perdu, c’est l’abdication intime, cette défaite que nous connaissons tous, face au temps.
Et si, dès lors, la défaite n’avait rien à voir avec l’échec ? Et s’il ne s’agissait pas de réussir ou de rater sa vie mais d’apprendre à perdre, d’accepter cette fatalité ? Nous tomberons tous. Le pari n’est pas d’échapper à cette chute mais plutôt de la vivre pleinement, librement.
Les deux personnages principaux d’Écoutez nos défaites, Assem, l’agent des services français, et Mariam, l’archéologue irakienne, sont dans cette quête. Ils sont aux endroits où le monde se convulse. Et si la défaite ne peut être évitée, du moins son approche est-elle l’occasion pour eux de s’affranchir. Quitter l’obéissance et remettre des mots sur le monde. Assumer la liberté de vivre dans la sensualité et le combat. C’est cet affranchissement commun qui rend leur rencontre possible et va les unir dans cette traversée d’un monde en feu, où ils seront peut-être défaits mais sans jamais cesser d’être souverains.”

Laurent Gaudé.

L’avis de Louis Berardi

Ceux qui lisent régulièrement Laurent Gaudé seront conquis par son dernier roman « Ecoutez nos défaites » paru récemment chez Actes Sud. Nos, lesquelles ? Je suis lecteur, pas un guerrier : en quoi ai-je échoué ? En tant que chaînon de l’humanité car je suis moi aussi celui qui a tour à tour de par le monde et les siècles rêvé de gloire, vaincu, mordu la poussière ! Lire ce chant choral, c’est retrouver les thèmes de l’auteur, son écriture où se mêlent épopée, tragédie, Eros et Thanatos à l’œuvre. Un homme et une femme se rencontrent, personnages modernes et en même temps si vieux. C’est une histoire d’amour qui pousse sur la boue et la poudre, comme une fleur du Mal. Retour en arrière, passage à l’aujourd’hui, mausolée de taureau sacré, vent se levant pour les Grecs au prix fort et la barbarie d’une scie qui coupe des colonnes et des colosses en même temps que les chairs et le fil de la civilisation.
Un grand livre, peut-être la synthèse de tout ce que Laurent Gaudé nous a conté depuis si longtemps.

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Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, Arles, Actes sud, coll. « Domaine français », 2016, 288p., 20 euros. 

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Ariavulà, une critique de Jacques Fusina

Jacques Fusina a écouté l’album de Delfina, Ariavulà, disponible en libre écoute sur Deezer. Il nous livre dans cet article son avis sur le sujet. 

J’ai reçu récemment un CD de ce titre édité par les soins de l’association Cor di Rustinu et mis en musique par son animateur Richard Girolami dont on connaît déjà les précédentes productions notamment en langue corse. Certes l’édition de disques n’est pas une nouveauté quoique la vente de ce vecteur traditionnel soit nettement en baisse aujourd’hui au profit d’autres moyens informatisés d’écoute des chansons, mais il m’a semblé que celui-ci proposait une belle originalité qui méritait d’être soulignée au moment où des efforts sont consentis pour l’illustration de notre langue vernaculaire. En effet, l’interprétation est entièrement endossée par une voix de femme, Delfina, dont la pureté de prononciation et de diction, le naturel et la grâce dont elle habille ses phrases musicales forcent l’admiration.

On pourrait craindre l’uniformité à la première impression, puisque la musique est assurée entièrement par Richard Girolami, mais Patrice Bernardini et Jean Cuiconi ont apporté leur touche personnelle à  certains morceaux, les voix de chœur (C.Rini, G.Ferrari) viennent à l’appui de D. et R.Girolami, de même que les musiciens M.Dominici (batterie et percussions), J.Cuiconi (guitare et mandoline), GM.Gianelli (contrebasse, piano, harmonica), GB.Rongiconi (guitare), donnent à l’ensemble une unité sonore tout à fait perceptible également dans une orchestration soignée à laquelle ont prêté la main les musiciens  cités, alors que le studio l’Angelina de E Valle di Rustinu s’est chargé de l’enregistrement final.

La thématique des textes est résolument historique et poétique puisqu’elle inspire particulièrement deux textes Diunisia et Stellatu, la première désignant la mère de Paoli, Diunisia Valentini, originaire de Pastureccia di Rustinu, et le second racontant la véritable histoire du Fiumurbacciu Stellatu apprenant que son fils participait à la bataille de Borgu en 1768 dans les troupes françaises. Or, la maison de Pastureccia se trouve être celle des concepteurs  du disque ; si l’on ajoute que la fontaine du Delfinu, place fontaine neuve, est celle du quartier de naissance de Richard, que Delfina est aussi le nom de la chanteuse, jeune et talentueuse professeur des écoles en classe bilingue, fille de Richard, on comprendra quelle touche personnelle marque de son empreinte le présent opus. Et lui confère d’emblée une certaine sympathie qui entre d’ailleurs en harmonie avec le ton, un peu nostalgique, voire philosophique par moments, des autres chansons : Ariavulà (néologisme qui donne son titre au CD), Isulanave (notre île bateau, adaptée d’un texte français de J.Cuiconi), A giuventù et Malatia d’amore (bâties sur des musiques originales de P.Bernardini), A fola di a stella (adaptée d’un poème de G.Moret), Addisperu (évocation d’une installation villageoise réelle), ensuite  Di chè, Un Bellu ballu, U ventu hà suffiatu, Eu sò dumane complètent un ensemble qui est en somme une réflexion tranquille sans faux-semblant ni postures ostensibles, sur  la vie de chacun, inexorable et précieuse à la fois par les souvenirs émus et par l’expérience toujours riche des années qui passent. 

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«Questions aux arbres d’ici», de Dominique Ottavi

Jeté dans mon carnet, et à la hâte, parcourant la très belle exposition du même nom d’Alexandre Hollan à Lodève, au cours d’«Urgence Poésie » en juillet 2016.

Pas les racines qui comptent, non, seulement les arbres.

Les arbres qui battent la campagne, tombent, se relèvent et s’empalent de leur victoire sur la mort et l’assassinat à gueule de hache et de scie. Demeure toujours la présence de l’arbre, même après sa disparition, et qui prononce le ciel. La sagesse profonde de l’arbre, son initiation, parfaite et complète, font mal à l’arbre, le blessent, mais du même coup le sauvent.

A perte d’arbre donc, l’arbre coupable, désappointé et frondeur silencieux. Palarbre, on mange son pain blanc, tous arbres confondus. Malabarbre, arbre désarbré, changé en lutteur de foire, justaucorps et moustaches tombantes, arbre de vie, jamais de mort.

L’intime certitude que l’arbre dans sa course finira par faire le résumé du ciel et de ses mondes. L’encens du soleil laisse des traînées bleues, jaunes et vertes dans la pénombre d’une canicule inventée. Je revois en filigrane les pierres enfiévrées où s’accroche une lumière engendrée, sans ostentation, par ces branches lourdes, jamais résignées. Je signe les sauf-conduits aux étoiles qui peut-être ne reviendront jamais. Nulle capitulation et nulle insolence. L’espérance jaillit du sol, immobile. Et puis dans l’or du soir d’été les formes se chargent d’étranges couleurs de viandes vives. Bigarrures. C’est un serment que de vivre, tenu avant même que d’être énoncé. Fatras, fouillis calculé, ordonné par la grâce d’une mystérieuse logique visible pourtant à l’oeil nu. Tu t’inclines devant l’élégance du rameau éclaboussé de lumière rentrée et qui te la restitue sur le champ, sans gêne ni remords. Et l’arbre s’exaspère de présence, d’innocence lourde de sens et d’expérience. Filigrane encore, bleu cette fois. Concupiscence blanche. J’égrène mon regard de la plus haute à la plus basse branche. L’arbre redit la lumière. La fait naître de ses entrailles, éclater en « implosante fixe ». Poètes à la dérive devant cette poésie qui se passe de mots. Puisque te voilà à présent incapable de faire la part de l’arbre et la part du monde. « Je suis sûr d’une présence ».

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Un'amicizia tra duie isule de Josiane Addis

Poésie écrite en Corse et traduite en Italien, Un’amicizia tra duie isule se présente comme l’expression d’une amitié entre deux îles soeurs. C’est en tout cas l’invitation que Josiane Addis, professeur d’Italien, a souhaité nous adresser.

Version corse

O Sardegna, mea surella,
Tu chì luci cume a stella,
In u celu spampillunante,
Tribulatu è amicante.

E to antiche tradizione,
Si aprenu tale emuzione,
Incise nantu e petre di e memorie,
Per cantà tutte e so glorie.
U to populu scanditu in lu tempu,
Fiurisce nantu à un campu
Chì lega u suveru di a speme,
Tra duie isule dileme.
In una cena sulene,
Tra braccie fratene,
Sazie di Corsica e Sardegna,
Nasce un’amicizia eterna.

Version italienne

O Sardegna, mia sorella,
Tu che luci come la stella,
In un cielo scintillante,
Tormentato e amichevole.


Le tue antiche tradizioni,
Si aprono tale un’emozione,
Incise sulle pietre delle memorie,
Per cantare le sue glorie.


Il tuo popolo scandito nel tempo,
Fiorisce sopra un campo
Che unisce il sughero della speme,
Tra isole dilemme.


In una cena solenne,
Tra braccia fraterne,
Sazie di Corsica e Sardegna,
Nasce un’amicizia eterna.